‹ Le parlement de ParisChapitre 190 sur 238 · Mémoires (TOmer Talon, t. VIII, 2e part., p. 49 à · texte numérisé non relu

Mémoires (TOmer Talon, t. VIII, 2e part., p. 49 à

prendre au Parlement la rentrée du cardinal, tant sa haine était vive contre Mazarin. Une nouvelle tempête éclata au Parlement qui, sur l'instigation du duc d'Orléans, rendit le 29 décembre un arrêt portant que le cardinal Mazarin et ses adhérents sont criminels de lèse-majesté. L'arrêtenjoint aux communes de leur courir sus, ordonne que tous les biens du cardinal seront vendus, que sur le prix de vente il sera prélevé par préférence et nonobstant toute saisie, opposition et appellation, la somme de 150000 livres pour récompenser celui ou ceux qui représenteraient ledit cardinal à justice, mort ou vif, et que dans le cas où aucuns de ceux qui le représenteraient auraient été antérieurement condamnés pour crime, le roi serait humblement supplié de leur accorder pardon1. Cet arrêt fut mal accueilli dans le peuple. On lui reprochait de mettre à prix la tête d'un coupable. Lorsque la reine en eut connaissance, elle fut stupéfaite et, de son côté, le cardinal éprouva quelques craintes. Le duc d'Orléans se rendit le 2 janvier au Parlement pour faire envoyer aux autres parlements l'arrêt rendu contre le cardinal Mazarin. De son côté la reine leur écrivait aussi pour leur prescrire, au contraire, de surseoir à délibérer sur l'arrêt du Parlement de Paris. Pendant ce temps on commençait à Paris à vendre en détail la bibliothèque du cardinal. Mais les gens du roi, craignant que l'opération ne traînât en longueur, proposèrent une vente en bloc, ce qui fut admis par un arrêt de la Grand'Chambre. Aussitôt les Enquêtes se fâchent et se plaignent de n'avoir pas été consultées. Pour éviter toute difficulté, les membres de la Grand'- Chambre veulent s'en aller, mais messieurs des Enquêtes s'y opposent et leur adressent des menaces. Chacun

1. Isambert, t. XVII, p. 280. Voy. aussi à la page 279 l'arrêt que le Parlement avait déjà rendu le 15 décembre; Mémoires d'OMER Talon, t. VIII, 1" partie, p. 59.

reprend donc sa place; on délibère et on finit par se mettre d'accord : il est convenu que trois conseillers de la Grand'Chambre et trois des Enquêtes seront députés pour recevoir les enchères en gros ou en détail. Le lendemain le Parlement décida que la vente serait faite en détail si l'on ne trouvait pas pour la totalité un prix égal à 100 000 livres. Le duc d'Orléans intervint sur ces entrefaites et pria Messieurs d'en finir avec la vente de la bibliothèque pour s'occuper d'affaires plus sérieuses. On venait en effet d'apprendre au Parlement qu'un de ses commissaires avait été tué par les troupes du maréchal d'Hoquincourt. Une enquête fut prescrite, puis on s'occupa de la requête de Monsieur le Prince. Il y était dit qu'il avait pris les armes avec l'approbation de tous, puisque le roi lui-même avait à deux reprises, le 6 septembre et le 4 octobre, rendu des déclarations contre le cardinal. On en arriva à se demander s'il ne fallait pas lever de nouvelles troupes pour chasser le cardinal. Le duc d'Orléans était même d'avis de les payer sur les deniers publics. Mais on lui montra que la chose était impossible, toutes les caisses étant vides1.

Lorsque le président de Bellièvre se présenta à Poitiers pour lire au roi les remontrances du Parlement, le garde des sceaux Mole lui déclara que le retour de Mazarin était nécessaire à cause des guerres civiles fomentées par les princes et en même temps il remit aux députés un arrêt du Conseil d'en haut du 18 janvier 1652 qui cassait l'arrêt du Parlement du 29 décembre2. Le 24 janvier, le président de Bellièvre fit relation à la compagnie, en présence du duc d'Orléans, de ce qu'il avait dit au roi au sujet de l'expulsion du cardinal Mazarin et il donna lecture de la réponse écrite du garde des sceaux.

1. Mémoires (TOmer Talon, t. VIII, lre part., p. 61 à 71. J. Mémoires cTOmer Talon, t. VIII, lre part., p. 75.

On prétendit au Palais que la relation de son discours faite au Parlement n'était pas absolument conforme à ce qu'il avait dit au roi. Devant le Parlement il fut très violent, affirmant qu'il avait déclaré au roi que la mauvaise administration du cardinal Mazarin faisait souhaiter à tous les peuples son expulsion, que la notoriété de sa mauvaise conduite faisait appréhender son retour, qu'il était injurieux pour la France de préférer les conseils d'un étranger à ceux d'honnêtes et fidèles Français. Ce discours produisit un grand effet dans la compagnie ; mais ceux qui avaient fait partie de la députation affirmaient que, devant le roi, le président s'était exprimé tout autrement, en termes très adoucis, pour mériter les bonnes grâces de la Cour et obtenir la charge de premier président1. Cette relation terminée, le duc d'Orléans proposa de nouvelles remontrances au roi. C'était la seule manière digne et légale de traiter avec lui et le même jour ce prince signait son union avec Condé. Quatre jours après, le 28 janvier, le cardinal Mazarin arrivait à Poitiers où il entrait en triomphateur. Le roi s'était porté à sa rencontre à une lieue de la ville. « La reine le reçut avec une grande indifférence, mais si fort étudiée et contrainte que cela ne dura pas longtemps2. »

Mazarin reprit aussitôt la direction des affaires. Dès avant l'arrivée du cardinal, il avait été décidé que l'arrêt du Conseil cassant celui du Parlement serait lu à la reine en plein Conseil, imprimé et publié dans Poitiers. On devait écrire ensuite au procureur général pour lui demander de présenter sans délai cet arrêt au Parlement. Mais un ou deux jours après, la question ayant été de nouveau discutée et cette fois en présence du cardinal, on changea d'avis et il fut décidé de [s'abstenir, de sorte

4. Mémoires d'OMER Talon, t. VIII, lre part., p. 76 et 77. 2. Mémoires (I'Omer Talon, t. VIII, lre part., p. 81.

que l'arrêt du Conseil ne fut pas exécuté1. Mazarin pensait avec raison qu'il valait mieux ménager le Parlement et que l'arrêt rendu contre lui était tout à fait inoffensif. Il savait que personne n'avait pris au sérieux la mise à prix de sa tête, pas même ses adversaires les plus décidés. C'est ainsi qu'on fit afficher dans Paris une répartition des 150000 livres : tant pour qui couperait le nez au cardinal, tant pour une oreille, tant pour un œil, etc. Ce qui était plus grave, c'était l'agitation générale. Turenne marchait sur Paris pendant que le prince de Condé se fortifiait en Guyenne. Le 4 janvier 1652, Condé avait même offert ses services au Parlement. Celui-ci se trouvait alors dans une situation fort embarrassante, ne voulant ni de la guerre civile ni de Mazarin. Aussi fut-il obligé de prendre parti à la fois contre les princes et contre la cour. Il refusa les offres de Condé et décréta même de prise de corps le duc de Nemours qui levait des troupes en Flandre pour le compte de ce prince. En même temps il écrivait aux autres parlements etauxprincipales villes deFrancepour les prier de se joindre à luietdemanderauroi l'éloignement de Mazarin. Le 15 février, le duc d'Orléans se rendit au Palais et aussitôt les gens du roi donnèrent lecture d'une lettre de cachet, datée du 11 février et de Saumur, dans laquelle le roi se plaignait de ce que le prince de Condé continuait la guerre civile et faisait entrer des Espagnols en France ; mais le duc d'Orléans, au lieu de répondre à la question, releva que le Parlement rendait des arrêts concernant les affaires publiques sans assembler les chambres. Il y avait en effet un arrêt de cette nature de la Grand'- Chambre et un autre de la Tournelle. Le duc ajouta que le roi lui avait offert pleins pouvoirs s'il consentait à laisser rentrer le cardinal. Il avait nettement refusé, parce qu'il

1, Mémoires cTOmer Talon, t. VIII, 1" part., p. 81.

jugeait ce retour préjudiciable au bien de l'État et de sa patrie qu'il ne trahirait jamais. L'avocat général Talon proposa de remercier le duc d'Orléans à raison de sa générosité. « Le cardinal Mazarin, dit-il, est l'objet de la haine publique, l'aversion des compagnies souveraines et la pierre de scandale qui produit des désordres dans le royaume, pour l'expulsion duquel toutes sortes de voies légitimes se trouveront justes et raisonnables. » Il termina en demandant de nouvelles remontrances et en rappelant la lettre de cachet du roi qui dénonçait à la compagnie l'entrée des Espagnols en France. Le duc d'Orléans l'interrompit aussitôt en lui disant que cette lettre ne contenait pas un mot de vrai et qu'elle était de la fabrication de Mazarin. Le 27, le parquet reçut une nouvelle lettre de cachet par laquelle le roi dénonçait encore une fois les intelligences de Condé avec l'Espagne, les pratiques du duc de Nemours à Bruxelles, l'entrée des étrangers en France. La lettre ordonnait au Parlement de prendre les mesures nécessaires. Le Parlement, sur la réquisition des gens du roi, décida de s'assembler et de convoquer le duc d'Orléans. Celui-ci vint en effet et lorsqu'on donna lecture de la lettre du roi, « il protesta, dit Talon, que les troupes qu'il avait fait entrer dans le royaume n'étaient par lui commandées que pour l'expulsion de l'ennemi commun, le cardinal Mazarin1 ». Le Parlement, enhardi par la tournure que prenaient les affaires, songea même à renouveler les assemblées de la chambre Saint-Louis. Sous prétexte d'aviser au paiement des gages et des rentes, on proposa de députer des conseillers de chaque chambre qui s'assembleraient dans cette salle; la Chambre des comptes et la Cour des aides seraient invitées à envoyer des députés pour travailler en commun. On ne parlait

\. Mémoires cI'Omer Talon, t. VIII, 1™ part., p. 87, 88, 92, 99, 100.

pas du Grand Conseil parce qu'il était absent de Paris et auprès du roi.

La Chambre des comptes et la Cour des aides acceptèrent cette invitation et le 15 mars on tint, dans la chambre Saint- Louis, une assemblée composée de quatorze conseillers du Parlement, deux par chambre, de huit maîtres des comptes et de six conseillers de la Cour des aides. L'assemblée tourna mal : les membres du Parlement commirent la faute de recevoir leurs collègues des deux autres cours avec une certaine fierté. Ceux-ci, ayant demandé la lecture de l'arrêt de convocation, furent tout à fait scandalisés lorsqu'ils entendirent, à la fin de l'arrêt, que l'assemblée était convoquée « pour le tout être rapporté à la cour et en être délibéré ». Les députés de la Chambre des comptes et de la Cour des aides n'étaient donc que de simples consultants et le Parlement gardait toute l'autorité. Aussi la Chambre des comptes fit savoir par ses députés que la question du paiement des rentes devait être portée à l'Hôtel de Ville en présence des bourgeois des quartiers et non au Parlement. Ceux de la Cour des aides déclarèrent que si l'on voulait faire payer les rentes et les gages, il fallait travailler à la paix. Ils furent immédiatement hués et traités de Mazarins. Néanmoins, le Parlement proposait de continuer les assemblées de la chambre Saint-Louis. L'avocat général Talon estimait avec raison que ces assemblées tourneraient mal et, pour les éviter, il fit remarquer que les assemblées de la chambre Saint-Louis étaient inutiles puisqu'on lui demandait une simple consultation pour des matières sur lesquelles le Parlement était seul juge. Le Parlement ne tint aucun compte de ces observations. On dissimula même la mauvaise humeur de la Chambre des comptes et de la Cour des aides. Leurs députés furent convoqués et la Chambre des comptes envoya les siens.

Le 26 mars, il y eut assemblée dans la chambre

Saint-Louis et on nomma des commissaires pour examiner les prétentions des fermiers1.

En province, les affaires du roi laissaient encore fort à désirer. Le roi éprouva quelques difficultés à se rendre maître d'Angers, et pendant ce temps les Espagnols arrivaient jusqu'à Mantes, sous la conduite du duc de Nemours et à la sollicitation du prince de Condé. D'Angers, le roi se rendait à Tours où il obligeait le corps de ville à venir saluer le cardinal. Mais celui-ci, au dire d'Orner Talon, se gardait de se montrer en public, tant la haine du peuple était encore violente. De Tours, le roi se rendit à Blois, puis à Gergeau où il faillit être pris par les révoltés. Il ne fut sauvé que par l'audace de M. de Turenne*.

D'ailleurs la situation du prince de Condé n'était pas meilleure : ses affaires allaient mal en Guyenne et, de plus, il craignait que le duc d'Orléans et le coadjuteur, qui venait de prendre le titre de cardinal de Retz, ne traitassent avec la Cour et à ses dépens. Il se décida à un parti décisif : il quitta la Guyenne avec l'intention de se rendre à Paris. Le duc d'Orléans, prévenu de son arrivée, se porta à sa rencontre, mais Condé ne vint pas; il avait changé d'avis et préférait rester à la tête de son armée. A Paris, l'arrivée prochaine du prince de Condé soulevait une véritable agitation. Le maréchal de l'Hospital, gouverneur de Paris, menaçait d'assembler la ville si le prince entrait dans la capitale. La sédition devenant menaçante, le Parlement dut intervenir : il défendit les attroupements, condamna un pillard à être pendu et renvoya les autres au Châtelet. Le 11 avril, le prince de Condé entrait enfin dans Paris. Aussitôt quatre présidents et le procureur général s'assemblèrent pour chercher le moyen de l'empêcher de

Page 1