Mémoires du cardinal de Retz, t. I, p
ne saurait être celui de l'homme politique. Ils éprouvent des scrupules exagérés et attachent à certains détails une importance maladroite. Il leur arrive même parfois de manquer complètement d'habileté politique. Le Parlement en a aussi donné la preuve pendant la Fronde. S'il avait vraiment été habile, il se serait uni à Mazarin au lieu de le combattre et de se laisser, à une certaine époque, dominer par les princes. Intrigues pour intrigues, celles de Mazarin étaient plus conformes aux vœux du Parlement que celles de la noblesse. Les princes voulaient avant tout s'emparer du gouvernement ; ils ne reculaient même pas devant une alliance avec l'Espagne. Rien n'était plus contraire aux sentiments du Parlement. Sous la régence d'Anne d'Autriche, en 1649 et en 1652, comme sous le règne de Henri IV en 1593, il flétrit énergiquement et repoussa tout pacte avec l'étranger, et pourtant, tout en se séparant des princes, le Parlement ne put se décider à un rapprochement avec Mazarin. C'est qu'il tenait avant tout à se rendre et à rester populaire et Mazarin était exécré de la ville et de la bourgeoisie. C'était encore là une nouvelle preuve de l'incapacité politique du Parlement. Les hommes d'État, dignes de ce nom, ne tiennent pas en général à la popularité ; ils sont très souvent détestés. Le Parlement ne pouvait se résigner à perdre la faveur du peuple. Il rendit contre Mazarin des arrêts ridicules qui provoquèrent des satires, même dans Paris. Trop souvent aussi le Parlement ne songeait qu'à son intérêt personnel. Il veillait, avec un soin jaloux, non seulement à ses privilèges, mais aussi à ses émoluments et s'opposait avec énergie aux créations de charges nouvelles, moins dans l'intérêt de l'État que dans la crainte d'une réduction des épices. Lorsque le Parlement demanda et obtint pour un instant la suppression des intendants, se proposa-t-il vraiment de limiter le pouvoir royal ou n'eut-il pas plutôt pour
objet d'écarter une autorité nouvelle qui aurait été gênante pour les cours souveraines ? Certes il faut savoir gré au Parlement d'avoir entrevu l'esprit de liberté et d'avoir toujours témoigné du plus pur patriotisme vis-à-vis de l'étranger. Mais on ne peut pas s'étonner de la stérilité de ses efforts. Ils avaient succombé devant la volonté de fer d'un Richelieu, comme ils succombèrent devant l'habileté politique d'un Mazarin. Ce n'est pas la majorité du roi qui a amené la chute du Parlement ; celui-ci a continué, pendant un certain temps, à prendre encore part aux affaires publiques et cependant sa ruine était déjà certaine. En faisant à la dernière heure cause commune avec certains seigneurs révoltés, le Parlement avait de ce jour abdiqué. Ce qui se produisit, jusqu'à la majorité du roi et ensuite jusqu'au retour définitif de Mazarin, ne fut que le dernier épisode d'un drame ou d'une comédie politique dont le dénouement était déjà connu. Mazarin, comme Richelieu, comme Henri IV, comprenait très bien qu'un corps judiciaire ne pouvait devenir en même temps un corps politique.
La séparation On attribue à Montesquieu l'invention du système de la des pouvoirs, séparation des pouvoirs. C'est là, à notre avis, une grave erreur. Ce grand principe a été posé pour la première fois, et ensuite à maintes reprises par la monarchie, longtemps avant Montesquieu. On en a la preuve précisément par une de ces déclarations royales qui rétablirent la paix après la Fronde. Le roi y reproche au Parlement d'avoir voulu confondre les pouvoirs, alors qu'ils doivent être séparés. La justice, les finances, l'armée, sont autant de pouvoirs distincts qu'il ne faut pas confondre entre eux. Sans doute le roi réunit tous les pouvoirs et se réserve même en grande partie le pouvoir législatif. Mais il délègue les autres pouvoirs à des autorités différentes et celles-
ci ne doivent pas empiéter les unes sur les autres. Aussi le Parlement ne saurait-il, sous aucun prétexte, se mêler de l'administration, des finances, de l'armée. Sans doute les intendants réunissent les divers pouvoirs et cela tient précisément à ce qu'ils sont les représentants directs du roi. Toutefois les termes mêmes de leurs commissions prouvent bien que dès ce temps on distingue la justice, la police et les finances.
La doctrine monarchique du temps consistait donc à affirmer que le roi réunit tous les pouvoirs et les tient directement de Dieu. En vertu de sa souveraineté absolue, il peut les déléguer en bloc à tels de ses agents ; c'est ce qu'il fait au profit des intendants. Il peut au contraire séparer les différents pouvoirs, législatif, judiciaire, de police et finance, et alors il est interdit aux délégués d'empiéter les uns sur les autres. Le Parlement commet donc un abus intolérable lorsqu'il s'occupe d'administration et de finance, à moins que le roi ne lui en donne le pouvoir spécial pour une affaire particulière. C'est en définitive la théorie politique qui a gouverné la France jusqu'à la Révolution. Cette monarchie absolue fut, d'ailleurs, elle aussi, pendant un certain temps, bien conforme au génie de la nation qui ne comprenait rien aux libertés politiques ; on demandait l'ordre à l'intérieur et la grandeur vis-à-vis de l'étranger, et les règnes de Henri IV, de Louis XIII et de Louis XIV donnèrent l'un et l'autre à la France.