L'Estoile, Journal, t. III, p
rien du contraire. » Le président du Vair adjura la compagnie de ne pas manquer à son devoir de fidélité envers le roi et d'envoyer auprès de lui des commissaires pour recevoir ses ordres. La commission fut composée du président de la Guesle, du procureur général, son fils, et de plusieurs conseillers. Elle se rendit auprès du roi, à Chartres, et revint avec l'ordre donné à la cour ainsi qu'aux autres juridictions de continuer à rendre la justice à Paris comme de coutume '.
Le duc de Guise et ses partisans, déçus dans leurs projets, imaginèrent d'exercer de nouvelles pressions sur les magistrats au moyen des bourgeois et du peuple. C'est ainsi que le 9 juillet, dès six heures du matin, la salle du palais était envahie par une foule de bourgeois, et l'un d'eux, prenant la parole, s'adressa fort irrespectueusement au premier président pour le mettre en demeure de juger un huguenot retenu en prison; autrement le peuple, disait-il, se ferait justice. La cour fut bien obligée de juger et de faire exécuter quelques hérétiques. Le il juillet, le prévôt des marchands et les échevins, accompagnés de quelques conseillers de ville et de notables bourgeois, vinrent au palais et demandèrent une conférence aux membres du Parlement. Ils les conjurèrent de se déclarer de leur parti, et de signer avec eux la Ligue ; la cour consentit, mais sous plusieurs conditions : réserve de l'obéissance au roi, voix délibérative aux députés de la cour avec les représentants de la ville sur les mesures à prendre.
Le 21 juillet, la cour fut contrainte de publier l'édit de l'Union qui excluait le roi de Navarre de la couronne de France et prescrivait les mesures les plus violentes contre
1. L'Estoile, Journal de Henri III, t. III, p. 152. La cour des aides avait envoyé de son côté le président de Neuilly qui fut tout à fait ridicule dans son entrevue avec le roi. — Voir Ibid., p. 153.
les huguenots1. Le roi était lui-même au pouvoir des Guise qui gouvernaient véritablement le royaume. Aussi, le 26 août, la cour de Parlement publiait-elle les lettres patentes de Henri III qui déclaraient le duc de Guise « son cher et aimé cousin, lieutenant général de toutes ses armées et entreprises de guerre ». D'autres lettres patentes reconnaissaient au cardinal de Bourbon, en sa qualité de premier et plus proche parent du sang, le droit de créer un maître de chaque métier dans chaque ville du royaume et attribuaient à ses officiers les mêmes privilèges qu'à ceux de la maison du roi ; c'était une manière indirecte d'exclure de la couronne le roi de Navarre. Le prévôt des marchands et les échevins de Paris continuaient à saisir toute occasion pour attirer à la cause de la Ligue les membres du Parlement. C'est ainsi que l'avocat du roi, Séguier, chassé de Paris le jour de la Saint-Barthélémy, faisant des démarches pour rentrer au Parlement, protestant contre toute attache à la religion réformée, s'engageant même à son retour à faire recevoir le concile de Trente par le Parlement, la Ligue le fit revenir et il reprit ses fonctions.
Deux graves événements allaient compliquer singulièrement la situation : la convocation des États généraux au mois d'octobre 1588 et, deux mois après, l'assassinat politique des Guise. Les États forcèrent le malheureux Henri III à signer la Ligue, c'est-à-dire en fait son abdication au profit des Guise. Ce fut la cause de leur perte; mais ensuite nombre de villes se révoltèrent et se prononcèrent formellement pour la Ligue. Le roi fut dénoncé comme traître; le pape l'excommunia et la Sorbonne le déclara déchu de la couronne. Il semblait que le triomphe définitif de la Ligue était assuré, mais les Guise n'étaient
1. Voir, sur ces différents points, L'Estoile, Journal de Henri III, t. III, p. 168 à 172.
plus là et Mayenne n'avait pas l'habileté politique nécessaire pour diriger un mouvement aussi grave et auss compliqué.
De terribles épreuves se préparaient pour les membres du Parlement. Dès le 1er janvier de l'année 1589, le prédicateur Lincestre obligea, après son sermon, tous les assistants à lever la main et à prêter serment d'employer jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour venger la mort des deux Guise. Le premier président de Harlay, qui était assis au banc d'œuvre, fut directement interpellé et soumis à la même formalité : « Levez la main, Monsieur le Président, lui dit le prédicateur, levez-la bien haut, encore plus haut, s'il vous plaît, pour que le peuple le voie. » Le président dut obéir, tant la fureur du peuple, qui adorait les Guise, était redoutée et redoutable.
Les Seize, soutenus par la populace et par les prédi- Le Parlement cateurs, décidèrent aussi d'en finir avec la résistance du par les Seize. Parlement. Le gouverneur de la Bastille reçut l'ordre d'arrêter nombre de membres du Parlement et de les garder en otage. Ce personnage était un certain Jean Le Clerc, qui exerçait auparavant la profession de procureur au Parlement; aussi connaissait -il bien tous les magistrats. La Ligue en avait fait un capitaine dans son quartier et un gouverneur de la Bastille dans la capitale. « Accompagné de vingt-cinq à trente coquins, tous comme lui armés de leur cuirasse, ayant la pistole à la main, il alla au palais, entra en la grand'chambre et ayant une liste en la main, dit haut et clair, étant les chambres assemblées : « Vous, tels et tels, venez en l'Hôtel de la « ville où l'on a quelque chose à vous dire ». Le premier président lui ayant demandé en vertu de quels pouvoirs il agissait ainsi, Le Clerc se contenta de répondre que les magistrats devaient se hâter, sinon il userait de sa puis-
sance et quelques-uns s'en pourraient mal trouver. Le premier président, le président Potier et le président de Thou se levèrent pour le suivre ainsi que tous les magistrats désignés sur la liste. Mais beaucoup d'autres qui n'étaient pas dénoncés, même des maîtres des Requêtes du palais, se joignirent à eux en disant qu'ils ne pouvaient mieux faire que de suivre leur capitaine. Le Clerc se mit à leur tête et les mena par le pont au Change pour les montrer au peuple à la place de Grève où ils devaient entrer à l'Hôtel de Ville. Mais ils en furent empêchés et on les dirigea directement sur la Bastille. Les rues étaient pleines de peuple en armes, on avait fermé les boutiques et, tout le long du parcours, les magistrats furent accablés d'injures et de menaces. La conscience de l'Estoile se révolte encore au souvenir de ce spectacle lorsqu'il le rapporte dans son journal. « Voilà comme, dit-il, par un juste jugement de Dieu, la première cour de l'Europe fut, ce jour, emmenée en triomphe et emprisonnée par un petit procureur armé, accompagné de vingt-cinq marauds, qui, entrant en la chambre des pairs de ce royaume où les plus grands laissent leur épée à la porte par révérence de justice, porte l'épée à la gorge au parlement de France, l'emmène, le retient et l'enferme en sa Bastille où il est fort rudement et chèrement traité par lui, les uns plus longtemps, les autres plus court, selon qu'ils trouvèrent les moyens et occasions d'en pouvoir sortir1.» On arrêta aussi quelques magistrats dans leurs maisons; des otages furent pris à la Cour des aides et à la Chambre des comptes. On en mit dans les prisons de la ville, d'autres à la Conciergerie. Le même jour, 16 janvier, les États généraux étaient clos à Blois. Nombre de magistrats furent élargis quelques heures après être entrés en prison. On