Journal de Henri IV, t. V, p
peuple pour en appeler à ses mauvais instincts. Le président Brisson avait été prévenu, mais il préféra soit par faiblesse, soit par impuissance, subir l'orage plutôt que de le conjurer, et c'est le lendemain seulement que la populace fut repoussée par les armes lorsqu'elle se présenta au palais pour en forcer les portes. L'agitation persistait néanmoins en ville et plus d'un conseiller courut de sérieux dangers. Le chevalier d'Aumale s'était même emparé du président de Thou et le menaçait de son épée. Le magistrat lui répondit avec un calme admirable qu'elle lui faisait aussi peu de peur que le bourrelet qu'il portait sur l'épaule. Heureusement M. de Nemours intervint et reconduisit le président de Thou sain et sauf dans sa demeure. Le 18 août, ce fut le tour du président Brisson. Il reçut la visite de Bussy le Clerc, capitaine de la Bastille, qui vint lui demander des explications au sujet de projets de paix avec le roi, déclarant qu'il s'y opposerait même par la force et qu'il était prêt à mettre en quatre quartiers le premier qui oserait parler de paix. « Le président Brisson fila doux, dit l'Estoile, et répondit qu'il ne savait absolument rien. » D'autres magistrats de diverses juridictions furent emprisonnés ou chassés de Paris sous prétexte qu'ils étaient d'intelligence avec le roi1.
La situation s'aggrava encore lorsque le conseil des Seize et celui des Dix dominèrent la capitale. Ils se permirent toutes sortes d'injures contre le Parlement qu'ils s'attachaient à déshonorer. En juin 1591, on publia la bulle du pape Grégoire XIV qui exhortait les laïques à quitter le parti du roi et en donnait l'ordre aux clercs sous peine d'excommunication et de privation de leurs bénéfices2. Le
1. Voy. sur ces divers points L'Estoile, Journal de Henri IV, t. V, p. 45, 46, 49, 72.
2. Isambert, t. XV, p. 21. Voy. L'Estoile, Journal de Henri IV, t. V, p. 297 et 298.
Parlement de Paris homologua cette bulle ; celui de Châlons répondit en ordonnant qu'elle serait lacérée et rompue. Lorsqu'on apprit cette décision à Paris, elle y causa un grand émoi. Le Parlement se trouva plus embarrassé que jamais. Un ordre des Seize, de fermer provisoirement le palais dans la crainte d'une attaque des troupes royales, lui permit de ne prendre aucun parti, mais pendant huit jours seulement, et lorsque le Parlement s'ouvrit de nouveau, il dut, à la requête de son procureur général, rendre un arrêt qui cassait celui de Châlons et ordonnait sa lacération séance tenante. C'est ce qui eut lieu le mercredi 17 juillet 1591 *. De son côté le parlement de Tours, par arrêt du 5 août 1591, déclara le pape ennemi de la paix publique, de l'union de l'Église, du roi et son État*. Le Parlement ligueur de Paris cassa l'arrêt de Tours comme il avait cassé celui de Châlons3. Ces deux arrêts du Parlement de Paris ne satisfirent cependant pas les prédicateurs ni la Faculté de théologie. On reprochait aux magistrats de ne pas parler du pape avec assez de révérence et de ménager le roi. De la parole on était en effet passé aux violences et le Parlement était devenu suspect. On en eut bientôt la preuve lorsque le Parlement acquitta le procureur de la ville, Brigart, accusé de haute trahison par les Seize sur l'ordre du conseil des Dix qui venait de se former. Pour en finir avec ces modérés, on décida d'arrêter plusieurs magistrats, notamment le président Brisson. Celui-ci fut prévenu à l'avance du danger qu'il courait par un procureur du Parlement. Mais il ne voulut tenir aucun compte de ces avertissements. D'ailleurs comment aurait-il pu échapper au péril? Le 15 novembre le président Brisson, le conseiller en la Grand'Chambre