CHAPITRE II
La Lutte des deux Parlements
Le schisme que provoquait le conflit politique dans le sein du Parlement de Bourgogne donnait lieu à une rivalité de tous les instants entre les deux Compagnies adverses, dressées désormais l'une contre l'autre : dans toutes les occasions, sur tous les terrains, les deux Parlements se retrouvaient face à face. De même que des partis politiques ne peuvent vivre côte à côte sans entrer en lutte, de même les deux Cours rivales, organes des partis opposés, ne pouvaient coexister sans que leur rivalité même engendrât la guerre entre elles. Cette lutte, née de la situation politique, revêtait, elle aussi, un caractère politique : c'est là une des faces sous lesquelles nous devons considérer le rôle politique du Parlement de Bourgogne, ou plutôt des Parlements bourguignons. En efl'et, si le rôle politique de chacun des deux Parlements consiste surtout à combattre le parti opposé, il est clair que cette hostilité s'exerce essentiellement sous la forme d'une lutte contre le Parlement rival, défenseur des intérêts de son propre parti. La justice étant la principale attribution du Parlement, les efforts tentés par l'un pour entraver l'administration judiciaire de l'autre et lui enlever, aux yeux des populations, son prestige de Cour souveraine, tendent à ravir le plus possible de son prestige et de sa force au parti lui-même. L'hostilité sur le terrain judiciaire a donc une portée politique. Aussi bien les deux Cours rivales ne pouvaient-elles remplir leur fonction propre sans se heurter, puisque l'exercice de cette fonction trouvait un obstacle permanent dans l'existence de l'autre Cour : au con-
traire, chacune devait se considérer comme le Parlement tout entier, dans la plénitude de sa puissance, et, par conséquent, s'imposer un eCfort continuel à l'effet d'anéantir l'autorité de la Cour rivale, à ses yeux illégitime. Chacun des deux Parlements bourguignons va donc traiter l'autre de factieux et d'usurpateur.
Le premier, le Parlement royaliste ouvrit le feu. En effet, dès son installation officielle, le i8 avril, la Cour de Flavigny refuse de reconnaître l'autorité de la Cour de Dijon : elle défend aux greffiers des bailliages des sièges particuliers et justices inférieures du ressort de porter aucune pièce des procès civils ou criminels au Parlement ligueur, « ains leur enjoint les aporter et produire au greffe d'icelle séante de présent en ce lieu de Flavigny, sur peine de privations de leurs états et de tous dépens, dommages et intéi'êts^ » Et le 2 juin i595, quelques jours après la reddition de Dijon et avant le retour du Parlement, un nouvel arrêt est encore rendu à Semur-, dans l'orgueil du triomphe, contre les magistrats ligueurs : « La Cour, dûment informée que, non obstant l'interdit fait par le Roi de son Parlement de Bourgogne qui souloit être en la ville de Dijon, et infinis arrêts sur ce donnés es villes de Flavigny et de Semur, où ledit Parlement a été bien et légitiment [sic] transféré et établi depuis les troubles, les présidents, conseillers et autres officiers qui sont contre leur devoir demeurés audit Dijon, de leur autorité privée s'ingèrent en l'exercice de leurs charges..., entrent au Palais, où ils font des jugements qu'ils appellent arrêts, tiennent des audiances et s'entremettent à faire la justice souvraine de Sa Majesté, comme s'ils n'avoient jamais
1. Bib. mun. de Dijon, Fonds Saverot n° 3, III, f» 6. — La conduite de tous les Parlements scindés fut la même. Voy. pour ceux de Tours et Paris, Palma-Cayet, Liv. III, p. Sac. — Les arrêts étaient signifiés aux villes rebelles, car nous voj-ons Thuissier Nicolas Pouffier recevoir vingt écus pour prix de ses vacations, ayant en l'an iSgtj signifié à Dijon l'interdiction du Parlement. Il y fut même fait prisonnier {Arch. dép. de la Cotc-d'Or, C, 3030, !'• iji \°).