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LA SITUATION POLITIQUE DE LA RUSSIE

Si l’on raisonne d'une façon abstraite et quelque peu simpliste, les réformes constitutionnelles de 1905 apparaissent comme la plus grande révolution de l’histoire russe. Pierre le Grand lui-même n'a fait que développer et occidentaliser le régime autocratique, dont les véritables fondateurs ont été les princes de Moscou. En 1905 au contraire, le pouvoir monarchique est brusquement limité, la forme même du gouvernement se modifie et le constitutionnalisme fait son apparition dans le vieil empire des tsars.

Mais pour le sociologue qui se place à un point de vue moins strictement juridique, le règne de Pierre le Grand marque une révolution beaucoup plus profonde (1). A la fin du xvn° siècle, la courbe historique de la Russie prend une direction toute nouvelle. La « sainte » Moscovie, de civilisation orientale et byzantine, marche résolument sur les traces de l'occident latin. Rien désormais ne peut l’arrêter dans cette voie. L’impulsion donnée il y a deux cents ans contient en puissance toute l’histoire politique des xvur et xix° siècles. La crise de 1905 n’est en somme qu'un aboutissement.

(1) Et même, au point de vue social, l’affranchissement des serfs en 1862 ou la dissolution du mir à l'heure actuelle sont des phénomènes plus importants que la réforme politique de 1905. Cf. à ce sujet un intéressant article de M. Kovalevski dans la Revue bleus du 2 janvier 1909.

Tous les efforts tentés par les slavophiles conservateurs pour renouer une tradition définitivement morte (1) sont condamnés par avance à un échec certain. Le progrès de la Russie doit s’accomplir par une adaptation prudente des institutions occidentales. Comme l'a dit excellemment M. Milioukov (2), « l'esprit nouveau de la société russe moderne ne ressemble en rien à celui de nos ancêtres. Il ne faut donc pas, dans le développement de nos institutions, greffer les innovations qui correspondent aux exigences de cet esprit nouveau sur les bases ébranlées d’un passé qui s’en va ».

Le comte Witte, un des rares hommes politiques russes qui ait eu l'ampleur d’un Lomme d'Etat, comprit bien la situation en 1905 et 1906. Le fait même que l’extrème droite et l'extrême gauche l'ont passionnément attaqué, constitue déjà une présomption très forte en faveur de son opportunisme et de sa modération. Il a fait faire à la Russie un pas décisif dans la voie de l'occidentalisation (3), car, sous une terminologie différente, la Douma d'Empire est bien un Parlement, comme les lois fondamentales sont bien une constitution.

Le nouveau régime, artificiel à son début, pénètre peu à peu dans les mœurs. L’extrème droite elle-même se résigne (4). [Il n'y a plus d’antagonisme irréductible entre les

(1) C£. par exemple la curieuse interview de M.Gringmuth dans le Petit Temps du 29 septembre 1907. Ce nationalisme étroit est appelé familièrement par les russes « patriotisme de Avaç », du nom d'une boisson essentiellement nationale.

(2) Cf. Æssais sur l'histoire de la civilisation russe, traduction française, Paris, 1901, p. 217.

(83) Le comte Witte avait déjà exprimé le point de vue auquel il envisageail la civilisation occidentale dans son livre : Autocralie et Zemsvo, p. 43.

(4) Le député Pourichkévitch a déclaré au nom de l'extrême droite,

dans la séance du 28 avril 1908, que son parti approuvait le manifeste d'octobre.

deux Chambres (4). Le baron Korf déclarait au Conseil d'Empire dans la séance du 14 juin 1908 : « Nous travaillons avec les membres de la Chambre basse amicalement etla main dans la main, nous nourrissons les uns pour les autres des sentiments d'estime réciproque. »

Le calme est revenu après la réaction inévitable du 3 juin 1907. Mais, loin de se croire définitivement vainqueur, le gouvernement devrait profiter de la restauration de l’ordre pour faire un nouveau pas en avant (2).

Car il ne faut point se le dissimuler : les concessions arrachées au pouvoir impérial sont encore très petites. La Douma d'Empire est un Parlement en futelle.C'est l’expression qui nous parait la plus adéquate. On dit en France que les conseils généraux des départements ou des colonies sont soumis à la « tutelle administrative », parce qu'ils sont le plus souvent contrôlés par le pouvoir exécutif, A certains égards, et surtout en matière budgétaire, les droits du Parlement russe ressemblent à ceux de nos conseils généraux. Ici, comme là, certaines dépenses sont déclarées obligatoi-

(1) Toutefois, l'antagonisme pourrait se renouveler si l'Empereur nommait des membres d'extrême-droite à la Chambre haute. Le gouvernement semble s'être engagé dans cette voie dangereuse, à en juger par les nominations du 1" janvier 1909. Du temps de la première et de la seconde Douma, l’accord des deux Chambres était impossible. Dans son adresse à l'Empereur du 5 mai 1906, le Conseil d'Empire affirmait bien son désir sincère de collaborer avec la Douma, mais les cadets inscrivaient à leur programme la suppression de la Chambre haute nouvellement constituée !

(2) Comme l'a fort bien dit Macaulay dans son discours sur la réforme parlementaire : « I allow that hasty legislation is an evil. But reformers are compelled to legislate fast just because bigots will not legislate early. Reformers are compelled to legislate in times of excitement, because bigots will not legislate in times of tranquil-

lity.»

res, et le refus du budget ne coupe pas les vivres à l'administration (1). Le pouvoir exécutif n’est pas à la merci des assemblées représentatives.

Le gouvernement devrait se rallier au constitutionnalisme d'une façon plus franche et sans arrière-pensée. Mais les cercles de la Cour gardent une certaine méfiance vis-à-vis du Parlement. On ne lui accorde pas la place protocolaire à laquelle il aurait moralement droit, et les simples questions d'étiquette sont parfois révélatrices de sentiments plus profonds. Un ambassadeur, par exemple, après avoir présenté ses lettres de créance à l'Empereur lui-même, ne peut faire de visite officielle aux présidents des deux Chambres, suivant l'usage de Paris, de Berlin ou de Londres. Ces visites froisseraient, paraît-il, le monarque « souverain » !

D'ailleurs, quelque paradoxal que cela puisse paraître, le peuple russe est en grande partie responsable des fautes de son gouvernement. La phrase célèbre : « Les peuples ont les gouvernements qu'ils méritent » cache une vérité profonde. Plus on pénètre dans la vie politique de la Russie, plus on est persuadé que les défauts du gouvernement et de l'opposition, les impérities de la droite et de la gauche sont en définitive de même ordre et proviennent, malgré leur contradiction apparente, d’une cause fondamentale identique. Cette cause, il faut la chercher dans la psychologie nationale, dans le caractère anarchique du peuple lui-même. Le Russe a peu de sens pratique : c’est l’antipode de l'anglo-saxon. Il passe rapidement de l'idée à l'acte, sans peser les contingences de la vie réelle. La

(1) CF. notamment l’article 12 de la loi du 19 décembre 1900 portant création d'un budget spécial pour l'Algérie : « Si le budget n'est pas voté et homologué lors de l'ouverture d’un exercice, le budget de l'exercice précédent est applicable de plein droit. »

foule est mystique, l’intellectuel est idéologue. Il aura lu un jour une phrase de-K. Marx : il consacrera toute sa vie à la réalisation de cet idéal, de cet évangile purement théorique. Le radicalisme de la première Douma, faisant peur au gouvernement, ne pouvait guère le pousser dans la voie des concessions, mais, d'autre part, le gouvernement qui se raidissait dans un conservatisme aveugle renforçait par contre coup l’intransigeance de la Douma. C'était un véritable cercle vicieux, dont on ne pouvait sortir que par la violence. Quel saisissant contraste avec la révolution turque, avec l'admirable positivisme du comité : « Union et progrès ! » (1) |

Ce caractère fondamental du peuple russe est à nos yeux si important qu'il ne faut jamais le perdre de vue quand on étudie le fonctionnement de ses institutions politiques. Les conditions particulières de l'histoire nationale l'ont encore exagéré. Tandis que le peuple restait profondément arriéré au point de vue économique, l'influence occidentale créait une classe intellectuelle, forcément désé- -quilibrée. Suivant l'expression pittoresque de M. Wilbois, « la Russie a reçu de l'Europe l'imprimerie avant la char- ‘rue. Cest de là qu'est née la crise » (2).

Toutefois, nous ne voudrions pas conclure sur une im-

(1) La Turquie, dont la culture intellectuelle, artistique et scientifique est très inférieure à celle de la Russie, l'emporte au contraire, semble-t-1l, sous le rapport de la technique agricole, de la stabilité sociale et de la maturité politique. Elle s’est engagée pacifiquement dans la voie du parlementarisme pur depuis la chute du grand-vizir Kiamil-pacha (13 fév. 1909, nouveau style). Il est vrai que l’armée constitue le principal appui de la Chambre ottomane, tandis que l’armée russe est toujours restée fidèle à l'Empereur autocrate. Enfin la Turquie ne possède pas encore de prolétariat socialiste, ce qui simplifie la solution des problèmes politiques.

(2) Cf. J. Wilbois, L'uvenir de l'Église russe, Paris, 1907, p. 56.

(BÉe V

pression de pessimisme radical. Des échecs répétés guérissent peu à peu de l'idéologie. Le remède ne manque pas d’une certaine cruauté, mais il est efficace. Quand un pays n’est pas mür pour le régime constitutionnel, le meilleur moyen de le « mürir » est souvent de lui accorder une constitution. Les partis politiques russes ont déjà beaucoup profité de l'expérience (1). Après une série de bienfaisantes désillusions, ils sont devenus plus pratiques, plus homogènes (2), mieux disciplinés. Jadis, ceux qui flétrissaient le plus âprement l’absolutisme monarchique étaient singulièrement absolus dans leurs théories, mais tout fait prévoir qu'ils acquerront peu à peu le sens du relatif, l'esprit d'opportunisme et de transaction qui peut seal concilier dans une synthèse féconde l’ordre et ie progrès.

(t) Par contre, les députés n'acquièrent que fort lentement l'art des discussions parlementaires. Les sténogrammes de la Douma reproduisent plutôt une série de monologues que des discussions à proprement parler. Le même phénomène s’est produit en France sous l'assemblée constituante aux débuts du régime représentatif.

(2) La conjonction des centres révée par quelques esprits généreux et modérés tels que le prince Eugène Troubetskoï, affaiblirait nécessairement les deux grands partis de droite et de gauche : elle constituerait un poids mort et, pour ainsi dire, une force désorganisatrice. C'est plutôt une conception de philosophe qu'un programme d'homme d'Etat,

Pour nous documenter sur le nouveau régime constitutionnel de la Russie, nous avons puisé en général aux sources russes, les ouvrages en langues occidentales étant presque toujours de seconde ou de troisième main. Nous croyons inutile de récapituler ici les indications bibliographiques éparses dans les notes, surtout que la transcription des titres russes en lettres latines présente des difficultés particulières Ce sont les textes de lois eux-mêmes que nous avons naturellement consultés en premier lieu (Cf. l'excellent recueil de Lazarevski, Zakonodat. akty pérékhodn. vrém., 2° édition, Pétersbourg, 1907). La plupart de ces textes n’ont pas été traduits en français. Nous reproduisons ciaprès les chapitres IX et X des nouvelles lois fondamentales, publiées le 24 avril 1906. Ils concernent le pouvoir législatif et l’organisation des Chambres (1).

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