Il compte, aujourd’hui, plus de 300,000 mots
nature sont susceptibles d’être traduites en paroles compréhensibles.
D’où viennent originairement ces voix ? D’où est sorti, par exemple, le mot que nous notons par gosier ?
Laissons aux étymologistes le soin de trouver leur point de départ.
Il arrive souvent, que, pendant qu’ils regardent à droite, le mot surgit à gauche.
Nous cherchons à Rome l’origine du mot char, que nous employons, ici, pour tramway et wagon de chemin de fer, et croyons le trouver dans carrus. Ce n’est, pas de là qu’il vient originairement.
Notre char, le car des Anglais, n’a fait que passer par Rome, à la suite d’une multitude d’autres captifs. Il n’est pas né natif de la Ville Eternelle. Il vient d’ailleurs, il vient de cheux nous. Il a été trouvé en Aquitaine, peut-être en Neustrie, peut-être en Australie, par quelque légionnaire, qui, après l’avoir habillé d’un suffixe latin, l’a amené à Rome, mêlé aux dépouilles opimes d’un César victorieux.
C’est un mot de France, méconnaissable, dans sa nouvelle acception. Quoique nous le tenions des Anglais et des Romains, ce mot nous appartient, puisqu’il a été originairement dérobé aux Celtes gaulois, nos ayeux.
Combien d’autres mots, réputés des anglicismes, sont, quand on y regarde de près, comme le carrus des latins, de bons vieux tenues français qui nous reviennent, altérés, déformés, mais français tout de même ? Combien de locutions ? Combien de noms d'objets et de choses ?
Un puriste canadien m’a repris, l’autre jour, parce que je 1 invitais à entrer avec lui dans un magasin de marchandises sèches.
— Dites donc dry goods, tout de suite, me dit-il, puisque, vous aussi, vous vous obstinez à employer d’affreux mots traduits de l’anglais, et que nouveauté, le terme propre, que vous n’ignorez pas plus que moi, vous fait peur.
Je n’ai nulle objection à un magasin de nouveautés, neuves ou vieilles ; mais je préfère un magasin de marchandises sèches, parce
que c est là une belle et bonne vieille expression française, que nos peres ont apportée avec eux de France, dans leur baggage linguistique, et nullement une plate traduction anglaise.
Ce sont les Anglais, qui nous doivent la chose, d’abord, magasin et marchandises, puisque leur première civilisation leur vient de France. Ils nous doivent aussi le mot, dry, qui n’est que la traduction de sèche.
Ce n’est ici qu’une traduction, un léger larcin. La plupart du temps, c’est le mot tout entier qu’ils nous prennent. Il y en a comme cela plus de 20,000 dans leur langue, qu’ils nous ont chippés, sans que nous nous en doutions, et sans qu’eux-mêmes, aujourd’hui, s’en doutent. 1
Quelques-uns de ces mots, oubliés et perdus, en France, parce que la langue officielle les a méprisés, les a laissés tomber, nous reviennent, boiteux, déformés, mal greyês 2 3, à peine reconnaissables : ticket, par exemple, formé de étiquette (quoique le radical du mot soit germanique), dont le sens a changé un peu en passant d’une langue à l’autre ; reporter, que nous devrions écrire rapporteur, comme font les écoliers, puisque nous avons le mot rapport ; expresse, pour messagerie, qui n’est autre qu’un ancien courrier exprès ; crémeurs, et combien d’autres ?
L’hypothèque, en anglais mort-gage, était inconnue, chez nous, le mot et la chose, avant la conquête. Certains marchands anglais s’en sont fait un instrument à nous prendre nos terres, nous laissant le mot en échange. Le troc est inégal. Nous avons le droit du premier occupant sur le tout : terres et vocable. Ce mot hybride, mort-gage, que nous devons aux Anglais, les Anglais le tiennent directement des Français. Cotgrave, xvie siècle, le relève dans son dictionnaire. Aujourd’hui encore, en Picardie, un gage qui n’a pas été retiré, devient la propriété du prêteur, est un mort-gage.
1. — “ Les Anglais ne se refusent aucun des mots dont ils ont besoin . ”
Fénélon, Lettres à l’Académie.