Mal acpoutrés
3. — “Crêmeur... A creamy or milky disposition.” Cotgrave, Dictionnaire, xvie siècle.
Avec summons, assignation devant un tribunal, nous avons fait semonce. C’est le même mot, au fond, prononcé différemment ; un mot originairement français, que les cours de justice anglaise nous avaient pris et que nous leur reprenons.
Passe, une passe de chemin de fer, pour un billet de faveur, est dans le même cas. Nous avons pris ce terme aux Anglais contemporains ; mais eux et leurs pères avant eux, l’avaient dérobé au vieux français1.
Autres exemples. Le homard se met aujourd’hui en conserve dans des boîtes bien soudées. Souder, en anglais, se dit to solder, de l’ancien français soulder, ou sauder. Or, quoique nous ayons le mot souder, nos homardiers, avec l’infinitif du verbe anglais solder, ont fait un mot nouveau, absolument inutile : sodérer et nos soudeux sont devenus des sodereux.
A table, Madame prend une cope, pour une tasse de thé. Nous avons formé le mot cope directement de l’anglais cup (prononcé cop) ; mais l’anglais lui-même, longtemps avant nous, l'avait formé du français cope, devenu coupe, en chousant :
Bedevers devant li alloit Qui le cope le (du) Roy portoit.
Roman de Brut.
Cope vaut bien tasse, qui est de l’arabe.
Pour montrer comme un mot qui voyage peut, tout aussi bien qu’un cheval, “ changer sur la route ” : il y a, à l’embouchure de la rivière Miramichi, au Nouveau-Brunswick, une baie, que les premiers colons acadiens appelèrent la Baie-des- Vents. Des chroniqueurs de langue anglaise saisirent mal le mot et écrivirent Baie-du-Vin, ou Baie-de-Vin. D’autres vinrent qui traduisirent. le nom par Bay of theWinds. Les Acadiens d’aujourd’hui, reprenant leur ancienne Baie-des-Vents des géographes anglais, en font la Baie-des-Winds, ou des Ouines, prononcé à l’anglaise.
Chacun de nos corps de métier emprunte aujourd’hui de l’anglais les mots qui lui manquent. Ceux-ci sont justifiables, étant nécessaires. Nous en empruntons d’autres, parce qu’ils
L — “ Lettre de pas-passes ou passeports. ” Cotgrave. Dictionnaire.
sont plus expressifs et plus directs, mais sans raison justifiable aucune.
Le colon obtient du gouvernement l’octroi d’une terre appartenant a la Couronne. La patente qu’il reçoit s’appelle, en anglais* a grant. Grant devient automatiquement une grante, et le verbe actif to grant, donne granter b L 'enregistrement au greffe du comte, ou le terrain est situé, se fait par un registrar anglais. Cet honorable fonctionnaire s’appellera le registraire, ou le régistrateur.
Ces emprunts de mots nécessaires, sont en somme de bonne guerre. Loin d’appauvrir la langue, ils sont plutôt de nature à l’enrichir, en créant des doublets.
Les Acadiens ne connaissaient pas les cours de justice, sous le régime des rois de France, ni, par conséquent, les termes de la procédure. Leurs différends se réglaient par arbitrage, devant le missionnaire, le plus souvent.
Après la conquête, ils durent recourir aux tribunaux, chose totalement nouvelle pour eux et dont ils trouvèrent les opérations régies par des mots “ étranges ” 2 auxquels ils ne connaissaient pas d’équivalents en français.
En terme de procédure anglaise, intenter un procès se dit to sue. De to sue ils firent, pour leur usage particulier, un beau verbe plastique français, assouer1 2 3.
Le procès lui-même s’appelle trial, en terminologie judiciaire anglaise. Trial se rend difficilement en français, faute de note au clavier alphabétique, capable de donner le son précis de Vi