Il m’embrassa, je me fâchis
Il redoubla, je m’apaisis. ” La Rencontre .. . Chanson.
“Elle se retour nit,
Un soufflet (lui dormit ” ... Complainte normande de trois petits
r enfants .
Quelcun disait un jour XI Je vis un lièvre, je le suivis, le visis, le tins, Vattrapis, le tuis,Xêcorchis, le cuisis et le mangis. ”
Un loustic ajouta.: ma femme me réveilla, je me leva, et m'habilla et je sorta. ”
Le conditionnel manque anx conjugaisons latines, comme il manquait au français primitif. Ce mode s’entend à toutes les personnes, dans le parler d’Acadie, comme aujourd’hui en celui de France, et lui communique des nuances, une souplesse, étrangères à plusieurs langues anciennes et modernes. Seulement, dans la bouche de beaucoup de “ Français de France, ” la prononciation du conditionnel ne se distingue guère de celle du futur, ais et ai donnant l’un et l’autre le son d’un ê fermé. En Acadie, ais donne le son de l’è ouvert, et ai celui de l’é fermé.
Nos futurs sont tous formés sur les infinitifs : j’aimerai, de aimer, je m’ assit ai, de s’assir, pour s’asseoir, etc.
Les terminaisons en eusse, eusses, eussent, de l’imparfait et du plus-que-parfait du subjonctif des verbes de la troisième conjugaison; en a s se, asses, assent de l’imparfait du subjonctif de la première conjugaison : en isse, isses, issent, de l’imparfait du subjonctif de la quatrième conjugaison, sont proscrites du parler acadien. Les finales en ûmes et en ûtes du passé défini, aussi bien que celles en usse, ussions, ussiez, de l’imparfait du subjonctif,, nous sont totalement inconnues. Jamais un paysan acadien n’a dit et ne' dirait : il faudrait que nous le reçussions avec cérémonie ; il dira : que je le recevions ; ni : J’aurais désiré que vous m’ aimassiez, mais que vous m’aimiez. Le présent du subjonctif remplace l’imparfait dans tous les modes et cas de ces verbes. 1
Notons, en passant, que dans les verbes, croire, voir, avoir, par exemple, Ve qui suit i se fait suffisamment entendre, dans certains cas, pour constituer un pied métrique, comme dans ce vers de Montfleuri :
“ Plus ils s’en croi-ent, près et plus ils en sont loin, ’ et dans cet autre du Misanthrope de Aïoli ère :
“ Mais elle bat ses gens et ne les pay-e point. ”
L’y grec, un Y consonne, se substitue ici à la voyelle i.
p “ L’emploi du subjonctif présent, après un conditionnel (il
faudrait que je vienne) est tellement courant en France aujouid hui, qu’un arrêt ministériel lui a accordé le droit de cité dans la langue officielle. Mais le peuple va plus loin, il fait disparaître tout à fait 1 imparfait du subfonctif, en disant également : il fallait, il aurait fallu que je vienne.
Datjzat, p. 46.
Au futur, nous disons, comme l’on disait autrefois à Paris : tu pai-e-ras, en trois syllabes et pay-e, en deux.
Nous avons, en Acadie, une certaine catégorie de verbes en zir, à l’infinitif, dont je laisse aux savants à débrouiller l’origine : vielzir, laidzir, enlaidzir , amolzir, auxquels je puis ajouter, retarzer, (cl’où notre substantif retarzement) , pour vieillir, enlaidir, amollir, retarder, etc.
Ce sont, à n’en pas douter, des vestiges du roman, auquel le parler acadien, sur quelques points, se rapproche d’assez près.
Vieillezir, par exemple, faisait tellement partie de la langue parlée, au xvue siècle, que Yaugelas ( Nouv . Rem. p. 214), nous apprend que vieillir était un mot nouveau de son temps.1
Nous étudierons, au chapitre de la Prononciation, l’amuissement, ou plutôt, la disparition de Vr final, dans les infinitifs des verbes de la deuxième conjugaison, finir, pâlir, etc.
Verbes, Auxiliaires, etc.
L’emploi des auxiliaires être et avoir est resté ici, ce qu’il était, en France, au commencement du xvue siècle, à la cour et dans les provinces où se parlait le meilleur français populaire. C’est dire qu’il n’est pas toujours d’accord avec les préceptes des grammairiens d ’ au j ourd’h ui .
On disait, indifféremment, à Paris, à la fin du xvie siècle : j’ai tombé, ou je suis tombé ; j’ai monté, ou je suis monté ; j’ai sorti, ou je sids sorti. Nous disons de même.
Les distinctions que les grammairiens modernes font entre l’emploi de être et avoir, dans le même verbe, comme par exemple : j’ai passé, je suis passé, sont profondément ignorées du peuple d’Acadie, comme elles le sont, d'ailleurs, des paysans de France les moins patoisants. C’est l’auxiliaire avoir que l’on emploie presque toujours de préférence.
Nous avons conservé la forme périphrastique, s’en aller, devant un participe passé, un substantif, un infinitif, à peu près
1. — Le mot vieüzir se rencontre dans Commines, Amyot, Montaigne, etc.
telle qu’on la retrouve au commencement du xvne siècle, en France : “ La conjuration s’en allait dissipée ”, (Corneille);
Mon âme, il s’en va temps de penser à la mort, ” (Racan); u Mais aujourd’hui que mes années
Vers la fin s’en vont terminées, ” Malherbe).
Cette manière tend à disparaitre de la langue, depuis le xvue siècle, et c’est grand dommage, car elle est pour l’oreille d’un rhythme berceur. Elle est évocatrice de formes antiques disparues. C’est le supin latin, eo lusum, forme poétique, vision lointaine de choses. Il semble qu’on s’exprimait ainsi à l’origine du parler humain. Il y a moins de regret contenu dans : Il est temps ■de se séparer, que dans : Il s’en va temps de se séparer. Les larmes commencent à couler dans: Mon enfant s’en va mourir. L’âme de Fléchier se recueille dans une vision du jugement dernier, quand il écrit : “ Il ne s’agit pas de plaire aux hommes dans un temps où je m’en vais répondre à Dieu. ”
Quand le paysan acadien dit : mes blés s’en vont mûrs, mes t’oins s’en vont fauchés, il exprime quelque chose que “ mes blés sont presque mûrs, mes foins sont presque fauchés ”, ne sauraient rendre. Il en est de même de : l’ouvrage s’en va fini, ma terre s’en va payée.
Nous mettons aussi quelquefois un participe présent après aller ■et s’en aller ; ils s’en vont chantant. Cette forme périphrastique fait image. On ne distingue plus, ici, entre les chants et les personnes qui chantent ; c’est un chant vivant qui passe. Cette tournure, qui remonte très haut, puisqu’on trouve dans Roland <v. 1473) :
“ P or Dieu vos pri que ne seiez fuyant, ” n’a jamais complètement disparu de la langue française. Montaigne l’emploie volontiers : “ Que deviennent toutes ces belles prérogatives de quoy nous nous allons flattant ? Corneille de même : “ Quel malheur me va poursuivant ”, ainsi que tous les boas écrivains du xvie et même du xvue siècle. Retournant la phrase de Corneille, nous pourrions dire : Quel malheui que cette manière de parler aille, ou s’en aille / disparaissant !
1, — - Ce serait, plutôt, en Acadie, allé, s en ail e disparaissant.
L’Acacîien qui a le je pluriel, qu’il emploie à la place de nous. a aussi, comme le Français de France, mais avec plus de fréquence encore et d’intensité, le on collectif, mis pour ils, comme sujet du verbe.
Que de fois, dans mon enfance, j’ai entendu dire, le soir, au coin du feu, où l’on chantait Partant 'pour la Syrie : On a battu les Russes à Sébastopol. Cet on c’était les soldats de France, c’était ils, c’était eux, et c’était aussi nous, de l’Acadie, qui aimons tant la France ! Il entre quelque chose de personnel, de subjectif, dans on, pronom dérivé de homo, un homme, son semblable. C’est le même phénomène psychologique que pour le je pluriel. Dans la plupart de ces on, c’est surtout le moi qui parle.
Il est à noter qu’en Acadie, on ne dit jamais, comme le fait se constate dans plusieurs provinces de France, on pour je, au singulier. Je suis venu vous voir, Monsieur le Curé, dira le paroissien, s’il est seul, et non pas on est, ou je sons, ou je sommes, venu vous voir. On ne s’emploie 1 que pour un collectif, ou pour un sujet de verbe indéterminé.