CHAPITRE IX (suite
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Examinons les particularités qui se rencontrent dans la conjugaison de certains verbes, en Acadie.
“ Que y aille devient que jatte, dans le peuple, ” nous dit Dauzat.
Je soupçonne qu’il y a toujours été. Il serait intéressant, en tout cas, de savoir au juste lequel s’est dit le premier, même à la cour, que y aille ou que y aile. Les Acadiens disent que l’aile, que tu ailes, qu’il aile.
Assire
La manière acadienne de conjuguer le verbe asseoir n’est pas étrangère au vieux langage. Nous disons comme Berthe, au xine siècle. :
“ Les tables furent mises, ils s’assirent ” ; avec Racan : “ Tous deux s’assirent”- avec Ronsard: “ Assisons-nous sur cette molle couche. . . Où sur les bancs herbus les vieux pères s’assirent ” . (Amours, T. 1, p. 218).
La conjugaison française de ce verbe est plus ou moins incohérente. On voit percer l’oreille d’un cl étymologique dans je m’assieds (du 1. assidere), à côté de je m’assoie.
Nous conjuguons ce verbe régulièrement, à tous ses temps et modes, sur l’infinitif assir : je m'assis ; je m’assisais ; je m’assirai ; assisez-vous ; qu’il .s 'assise.
Cependant, sous l’influence lointaine du roman qui avait assezer à côté d'asseir, ou, peut-être, du latin vulgaire sisi, ou sesi, pour sedi, les Acadiens disent indifféremment, au passé: il s’assit là, ou il s’assisit là.
Seoir, au prétérit, faisait en vieux français : Je sis, tu sésis ou tu sé-is.
Au futur, nous disons : Je m’assirai. L’ancien français disait: : je m’asserrai. Ces messieurs de l’Académie disent, aujourd’hui : je m’asseyerai (je m’assoierai), ou je m’assiérai.
Assir vient de ad-sidere. Le vieux français avait seoir, seir , sedeir, seeir, seier, sir, etc.
Le participe passé assis et le substantif assises se rapprochent de la forme acadienne.
Assir et asseoir se sont longtemps disputé la suprématie. Rabelais et Montaigne emploient l’une et l’autre forme.
C’est probablement à Calvin, le grand réformateur religieux, qa’ asseoir doit sa bonne fortune, et qu’au lieu de s’ assir, comme il faisait autrefois, le parisien s'asseoit, aujourd’hui. Asseoir, quoique fasse l’Académie, reste, à cause de Calvin, entaché d’hérésie.
Avoir
Plusieurs verbes se conjuguent avec avoir, en Acadie, qui demandent, aujourd’hui, l'auxiliaire être, à l’Académie, comme par exemple, dans ce vers de Desportes, condamné par Malherbe :
“ J’ai resté jusqu’ici pour ne point te lasser ; ” et dans celui-ci de Corneille, désaprouvé par Voltaire :
“ Une flèche a parti d’une main inconnue. ”
Ces fautes de français nous les faisons, ainsi que cette autre, que je trouve dans d’Aubigné (Mémoires) : “ Il avoit passé à Paris. ”
Nous en commettons d’autres encore, lorsque nous disons, avec les rois de France, du xvie siècle, et leurs courtisans : J’ai tombé, j’ai monté, j’ai sorti.
Les rois de France, en disant : j’ai monté, parlaient de “ science certaine ” ; nous, en disant la même chose, nous parlons “ patois ”, parait-il.
La conjugaison définitive du verbe avoir souleva une assez vive contreverse entre les grammairiens de France, à l’époque où la langue fut dogmatiquement codifiée. Le futur avait alors trois formes différentes : .Tarai, j’avrai et j'aurai. Ce fut j’aurai qui l’emporta, quoique j’avrai , tu auras, eût été plus logique, et malgré Bède qui disait que j’aurai avait été “ introduit par une ignorance manifesta. ”
Nous avons gardé j’arai ; nous disons, ou nous dirions avec un personnage du Théâtre du moyen-âge :
Si perdu avez une femme,
Cent en arez, si vous voulez,
et avec Henri de Valenciennes : “ Si manda l’empereor Kil aroit la bataille contre Burille le Irai tour, ” et avec Froissart :
£‘ Bien pensoit que du moins il y a rail escarmouche. ”
Dans le Jeu de Robin et de Marion, nous trouvons :
Robin m’aime et Robin m'a ;
Robin m’a demandé si m’ara.
On trouve également ara pour aura dans les Conférences.
Au passé, nous disons éu pour eu (prononcée). Ce participe passé en deux syllabes vient de latin habui. Il se rapproche des origines. Nous le trouvons dans Rutel : “ Ma famé n'a enfant éu ; dans le Roman de Renart : “ Eus tele aventure ” ; dans la Vie de saint Thomas de Canterbury : “ x4inz qu’il “ eust saisin sa propriété ”, etc. “ Quantité de Dames disent j'ay é-u pour dire j’ay eu ”. François de Callière, Des mots à la mode.
On dit aussi évu, en quelques endroits de France.
Avoir se prononce awèr (quon pourrait orthographier aouer), en Acadie, comme le mot s’est prononcé chez le peuple de France, et peut-être bien à la cour, jusqu’au commencement du xvue siècle. Aouèr explique la forme du futur j’arai et du conditionnel j’arais, comme avoir donne la raison de f aurai, j’airais.
L’impératif et le subjonctif se conjuguent, ici, comme dans l’ancienne langue, aye, il faut qu’il aye, et se prononce comme dans ces vers des Enseignements de François Garin :
Espoir Rayes du relever Par ceulx par qui deffais seras.
La scansion exige que axy-e fournisse deux pieds métriques.
Bouillir
Bouillir se conjugue régulièrement, et fait, au présent de l’indicatif : je bouille, tu bouilles, il bouille, au lieu de : je bous, etc.
Au futur, nous disons : il bouillera. La grammaire veut : il
bouillira. Pour être logique, la grammaire devrait nous condamner à dire, il cueülira, au lieu de il cueillera.
Au conditionnel, c’est également : je bouiïlerais, il bouille rait, que nous disons.
Conduire
De même que : ils dirent, ils prirent, nous disons, au passé : ils conduirent. La gramaire conjugue : ils conduisirent. Conduisirsent est une forme barbare, devenue française par l’opération des savants.
Courir
Le parfait du verbe courir était couri, dans l’ancienne langue : je couris, tu courts. Nous l’avons conservé, en Acadie.
Dire
“ La seconde personne pluriel, dîtes, de dire, pas plus que faites de faire, ne représente les formes latines dicitis, facitis, qui devraient donner diz, faiz. ” (Darmesteter.)
Nous conjuguons selon le cœur de ce grand maître de la philologie française : vous disez, (ou vous dites).
Nous allons même plus loin que lui, et, avec Henri de Yincennes {Chroniques) , nous écririons, si nous savions écrire : “ (II) fu si esmeus d’ire et de rage qu’il ne disist un tout seul mot. ’’
Molière {Tartuffe III, 4) a bien :
“ Puisque je l’ai promis, ne m’en dédisez pas. ”
A côté de disit, nous avons la flexion dit qu’on emploie à l’Académie.
Notre “ vous disez ’’ a été conservé dans: vous contredisez^ de Noël de Chapsal. Le français a aussi : élisez, lisez, cousez.
On entend aussi, en Acadie,: je lui disis, pour je lui dis, quoique ce soit dis que l’on emploie le plus souvent. Disit est construit sur conduisit.
Envoyer
“ Envoyer et renvoyer avaient, au futur, une forme popu-
laire . envoyerai, renvoyerai, qui a survécu, en France, jusqu’au XMiie siècle (1,) et qu’il serait peut-être possible d’y retrouver .au jour cl hui. Nous 1 avons conservée en Acadie, où le futur des Terbes se conjugue régulièrement presque toujours sur l’infinitif.
Essuyer
Il n’y a chez nous aucune trace du son i dans essu-yer. L’ac- <cent est sur le u et Y y se consonnifie. Aussi, au lieu de j’essuie, nous disons j’essus, tu essues, il essue, j’essuons, vous essuez, i(l)s essuont. Au futur: j’essurai ; au subjonctif : que j’essu-ye.
La forme acadienne — qui doit se retrouver en France - -
■dérivé régulièrement du radical latin exsucare, ou exsuccare, où il n’entre pas d ’i.
Etre
L’auxiliaire être fait, à l’indicatif : je sus. C’est du pur berrichon, et c’est aussi, un peu de l’ancien français.
Le subjonctif donne seye, ou soye : il faut que tu soyes ou seyes là à six heures.
Ceci est- la vieille forme française seie, que nous avons conservée, et qui vient directement, à son tour, de la vieille forme .latine siem, employée par Plaute, forme populaire, qui avait persisté parmi les soldats romains jusqu’à la conquête des Gaules.
On lit dans la Chanson de Roland : Il ne pot (peut) estre qu’il seient deservez ” (v. 286).
Le provençal a gardé sia.
A tous les autres temps, le verbe être se conjugue et se proinonce, en Acadie, de la même manière qu’en France.
Etre s’emploie souvent pour aller, comme dans ce couplet do .chanson populaire, qui se chante sur l’air de Te Joseph :
C’est 1’ curé d’ l’îl’ Perrot Qu’a perdu son chapeau ;
Il s’en fut à Portneuf Pour s’en ach’ter un neuf.
Quand il fut de retour, il retrouva son vieux.
Oh ! dit-il, ça rn’en fera deux. Astheure (Pour amen).