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CHAPITRE X

La Syntaxe

La syntaxe est la forme du langage, un peu comme l’âme est la forme du corps.

Le corps, depuis sa naissance jusqua sa dissolution, change incessamment, se transforme, se renouvelle même tout à fait, sans que, pour cela, la personne qu’il représente cesse d’être elle-même. L’idendité demeure, parce que l’âme demeure.

Il en est ainsi d’une langue. Les mots qui la constituent sont des composants qui naissent, se développent, vieillissent, dépérissent, meurent. Pour ravigorer les uns et suppléer les autres, la langue cherche de tous côtés. Elle s’incorpore des mots nouveaux à la manière d’un arbre auquel il se greffe des rameaux étrangers ; quelques-uns sont ramassés dans la boue : Ce sont les mots populaires ; quelques-uns lui viennent du bagne : ce sont les mots argotiques ; d’autres sont formés avec des radicaux grecs et latins : Ce sont les mots scientifiques ; la mécanique, les arts et les inventions en fournissent ou en font naître un grand nombre. De cette façon la langue peut s’enrichir, ou, d’autre côté, s’altérer jusqu’à devenir méconnaissable. Mais tant que la syntaxe demeure, la langue demeure.

Les mots sont l’étoffe dont une langue se revêt. Viennent les tailleurs et les drapiers, disons les grammairiens et les littérateurs, qui donnent au vêtement sa coupe et son élégance.

Lorsque les Normands, à la suite de Guillaume le Conquérant, eurent, au xie siècle, soumis l’Angleterre, les mots français firent violemment irruption, se répandirent sur toute la surface de la Grande-Bretagne et y restèrent à demeure. Ces mots — et il n’en est entré pas moins de 20,000 dans la langue anglosaxonne — loin de la détruire l’ont enrichie. C’est que la syntaxe, retranchée derrière le peuple, n’a pas capitulé. Elle prit ces mots, les assujetit, les coula dans un moule nouveau, les façonna à sa manière, en fit des mots anglais, avec le résultat

-que le vocabulaire des Anglo-saxons est devenu le plus abondant, le plus copieux, le plus varié parmi les idiomes modernes.

La syntaxe du parler des Acadiens et des Canadiens est essentiellement la syntaxe française. Notre langue, conséquemment, est celle de la France. Les mots, les tournures, les locutions, que l’on entend dans la bouche de nos paysans, et que l’on prend poar du patois, ont été apportés de France, ont été pris du vieux langage, sont d’anciens vocables, souvent excellents. Nous les avons conservés religieusement ; ils font partie de notre patrimoine. Tant- pis pour le français officiel s’il ne les a pas recueillis dans son Dictionnaire. La langue s’est appauvrie d’autant. De ces mots qui étaient en usage aux xvie et au xvne siècles, en France, plusieures reprendront cours, lorsque les philologues les auront retrouvés, et qu’ils auront constaté comme ils sont beaux. En tout cas, ce sont des mots de race qui ne font courir aucun danger à notre langue.

Le danger est dans l’intrusion des vocables anglais. Ceux-ci ne constitueraient pas un danger sérieux, ou, en tout cas, immédiat, s’ils se présentaient modérément, et que le peuple,' chez qui toute langue s’élabore, eût le temps de les habiller “ d’étoffe du pays ” . avant de les introduire dans la salle du festin. Mais ils nous arrivent en foule ; ils font irruption de toutes parts ; ils entrent effrontément dans nos demeures, tout bottés ; dans nos journaux, tout barbouillés ; dans nos collèges, toutcrottés. Le palais lui-même ne s’en défend pas, et les jugements de cour n’en sont pas exempts. La chaire seule n’en est pas encore trop infestée.

Dans la cohue, dans la poussée violente, il arrive qu’avec les mots, un bout de syntaxe anglaise passe. Là est le danger.

Quand nous disons : traveller pour voyager, hôme, ou hauvie, pour chez-soi, nous faisons deux barbarismes. Mais ces deux barbarismes pourraient devenir, adoptés par les bons écrivains, d’excellents mots français, dans cinquante ans. Il en est autrement quand nous disons, avec l’accent anglais, un breach-loader pour une arme se chargeant par la culasse. Ici nous introduisons dans la langue française une inversion qui est contraire à sa .syntaxe et à son génie, en plus de deux sons, breach et (1er, qui

lui sont réfractaires, et que notre alphabet est inhabile à reproduire.

Nous avons conservé, en Acadie, de l’ancien français, certaines inversions et certaines combinaisons qui ne sont plus admises dans la grammaire académique. Par exemple, la préposition à joue chez nous le rôle qu’elle jouait dans la vieille langue, depuis le Serment de 8^2 jusqu’à Molière1. Nous l’employons là où la grammaire veut un de. Nous disons la fille, le cheval à Jacques Hublot, tandis qu’un académicien dirait, de Jacques Hublot. Cet à donne au cas régime l’apparence du datif latin, tandis qu’il n’est que la traduction du génitif.

Mais ce génitif latin à flexion, aussi bien que la préposition à qui le traduit en franco-acadien, ou de, en français académique, ne représente-t-il pas, plutôt, un possessif ? Quand nous disons la fille à Jacques Hublot, nous sous-entendons qui appartient à Jacques Hublot et non pas qui a été engendrée par lui. A plus forte raison quand il s’agit de son cheval. Le génitif des latins sous entendait, comme les deux prépositions qui le traduisent dans notre langue, l’idée de possession plus souvent que de génération. Sous la loi romaine et aussi chez les Gaulois, l’enfant était la propriété du père, un peu comme son cheval, ou tout autre objet quelconque lui appartenant- 2 Quand les Romains voulaient exprimer l’idée de génération ou de procession, ils se servaient de la préposition à, ex, de, et mettaient le cas

1. — Le “ Pro Deo amur”, pour f’amour à Dieu, du Serment de 842, nous en donne le premier exemple ; le Cantique de saint Alexis, presque de la même époque, le deuxième : “ Fille ad un conte ”. Les cas sont innombrables que l’on pourrait citer, en remontant le cours des siècles, du génitif latin rendu par la préposition à et non par de : “ Viendrent li messaigne au (pour du) Vieil de la Montaingne, ” Joinville, (xme et xive siècles) ; “ Edouard fut père au gentil roi Edouard”, Froissard, fin du xive siècle ; “ La fille au Roy vint à moi. ” Théâtre du Moyen âge ; “ Et la fille à Gethon son chemin commençant, ” Desportes, xvie siècle ; “ La fille à Seianus ne pouvoit êstre punie de mort à Rome, ” Montaigne, xvie siècle.

2. — Les noms de famille n’ont paru en France, que vers le milieu du xue siècle. On disait auparavant : Pierre Simon, pour Pierre à Simon comme en latin.

régi, non pas au génitif, mais à l’ablatif. On en trouve un exemple, frappant dans le Credo de Nicée, écrit en latin populaire : ‘‘ Chistus natus ex Maria virgine ; Deum de Deo.

Mais ce n’est pas ici le lieu de disserter ; une langue savante est ce que l’usage et les grammairiens l’ont faite.

Donc, lorsque nous disons : la fille, le cheval à Jacques Hublot nous faisons une faute contre la syntaxe française : C’est le cheval, la fille de J acques Hublot qu’il faut dire, si l’on veut parler correctement. 1 Ce même de eut probablement constitué une faute contre la grammaire non écrite, dans l’ancienne langue.

En tout cas, le génitif latin se rendait le plus souvent par la préposition à, dans l’ancienne langue, comme en Acadie, aujourd’hui, et non par de. Il est même probable que ad, dont notre à est formé, était le signe de possession, ou de dépendance, chez le populaire latin, au temps de Jules César et avant, comme il l’est en Acadie, aujourd’hui, et qu’il fut mis de côté par les Malherbes et les Oudins de Rome, pour faire place à un génitif à flexion, moins logique, mais plus élégant. 2

Nous faisons usage d’un à dans un grand nombre de combinaisons où le français d’aujourd’hui met un de : un juge à paix ; à matin3 ; pâté au lapin ; venir “à bonne heure ”4. Ceci peut aller avec Dieu merci, merci à Dieu, de la langue officielle : c’est en somme du français de bonne frappe.

Nous avions, au Nouveau-Brunswick, La Pointe-au-Chêne. Le chemin de fer a passé par là et les scribes — tradutore, traditore — en ont fait La Pointe-du-Chêne, nom sous lequel cette localité est connue et désignée aujourd’hui.

1. — Malherbe et Oudin furent ceux qui condamnèrent le plus sévèrement l’emploi de l’à possessif à la place de la préposition de, qu’ils firent prévaloir.

2. — On trouve “ Membra ad duos fratres ”, pour duarum fratrum sur un marbre du ve siècle. Le Blant, Epigraphie.

3- 11 y a as matin, pour ce matin, dans la Je Conférence (xvne siè¬

cle), et, dans le Festin de Pierre de Molière, Acte II, sc. 1. “ C’est dont le coup de vent d’à matin qui les avait renversés. ”

D autie part nous disons : de soir, les Canadiens à soir, et les Français ce soir.

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