Marot, xvie siècle, écrivait
“ Puis en passant au milieu de la plaine,
De grans vuisseaux de sang s’ébrevera. ”
3. — Ravigoter, raviver, ramener la vie, le souille vital, dans le çot, c’est-à-dire dans le gosier. Voir page 378.
E muet
A l’époque où la langue fut fixée officiellement par l’Académie française, Ye muet tendait à s’éliminer. On ne l’entendait presque plus à la fin des mots ; et, dans le corps du mot même, de bref qu'il avait été, il s’était amui au point de disparaître presque en bien des cas, sauf pour les yeux.
Dauzat, Philosophie du Langage, nous dit : “ qu’au moyenâge, quand l’orthographe correspondait à la prononciation, on faisait entendre les consonnes finales et les e muets. ”
Chez les lettrés, peut-être, aussi dénommés pédants ; mais il n’est pas bien prouvé qu’à aucune époque de la langue, l’orthographe savante ait correspondu beaucoup plus fidèlement qu’elle le fait aujourd’hui, à la prononciation populaire, laquelle était, si elle ne l’est encore, celle qui représentait le plus fidèlement le verbe français.
Dans un certain nombre de mots, il avait même disparu tout à fait, connue dans charretier, par exemple, que La Fontaine écrit quelque part chartier. Marot écrit seurté, Scaliger, légerté, Ronsart, souvrain, Baïf, devloppe. Je pourrais multiplier les exemples.
Ce fut Malherbe qui, plus que tout autre, sauva Ve muet, pour le malheur de la versification française, à laquelle il enlève la concision et impose la cheville. La métrique française persista, à cause de lui, à donner à Ye muet la pleine valeur d’un pied, même lorsqu’il ne rendait plus qu’un demi-son à l’oreille, même lorsqu’il n’était pas prononcé ; et il fut défendu de le remplacer par une apostrophe. Depuis Malherbe, on scandé pour les yeux, autant que pour l’oreille ; et les vers de huit, dix douze pieds, sont devenus souvent des lits de Procuste, où l’on tire sur les e muets pour trouver la mesure. Les étrangers ne comprennentrien à la prosodie française, et nos poètes ne sont guère traduits. La poésie française n’est plus populaire, comme elle l’était au moyen-âge.
L’e muet se fait rarement entendre, en Acadie, dans le corps et à la fin des verbes ; nous disons je frai pour je ferai, il donn'rail pour il donnerait, P prendre pour reprendre, m'ner pour mener,
at’ler pour atteler, qu’il se pencl’, pour qu’il se pende, tout comme on disait , en France, au xvue siècle, et comme c’est encore aujourd’hui la bonne manière1, sauf pour les vers. Nous prononçons aussi ch' val, d’main , c' pendant, ch’min, etc.
En combinaison, Ve s’agglutine parfois, chez-nous avec le pronom démonstratif, pour se fondre avec lui et ne plus faire qu’un seul vocable, lequel peut être, grammaticalement, d'une nature différente de ses éléments constitutifs. A cette heure, par exemple, locution composée d’une préposition, d’un pronom démonstratif et cl’un substantif, devient asteure2, un adverbe de temps.
Cestuy-cy, cestuy-la, puis cettuy-ci, de l’ancien français, dont le xvue siècle a fait celui-ci, celui-là, se dit en Acadie, sti-ci (ou plutôt sticite), stila, en un seul mot, sans e. Rien ne prouve que la prononciation de cestuy-cy n’était pas, originairement, stuy-cy, d’où le vocable acadien. 3
Au xvie et au commencement du xvue siècle, l’orthographe savante, fondée sur l’étylmologie, correspondait moins à la prononciation qu’en aucun siècle antérieur4. Il faut souvent aller chez le peuple pour la retrouver.
1. — “ Déjà, au xme siècle, il paraît y avoir une orthographe pour les gens instruits et une orthographe des gens illettrés ; mais la prononciation était la même’. ” Th. Rosset.
2. — “ Asteure sont les miennes proprement honteuses et peneuses, ” Montaigne. On trouve à steure dans la Sème Conférence.
3. — “ S le était une graphie désagréable aux grammairiens. C’était cependant, la prononciation ordinaire, aux xvie et xvue siècles, et même on l’entendait dans la chaire. ”
“ La prononciation fixée par les grammairiens est celle d'une langue aristocratique parlée par des grands seigneurs et de belles dames et des écrivains réunis dans un salon. ” Th. Rosset.
4. — Dans Montaigne seul je relève : aspre, esbouche, asne, maistre, establir, mesnage, accoustumé, escossois, espaule, escripte,je preste, respondoit, ■estendu, honnesle, couste, esbranlé, esloignê, chaisnes, esgratignures, estre, chasque, plustot, estât, espaules, estrive, respond, testue, quester, mespris, tempeste, mesnage, bestise, mesme, desdaigneux, bastir, espinette, auttre, sub ject, ceidx, chaxdt, aultruy, mievdx , maidx, veult, oidtre, faudroit, devrait, Jault, coud, dessoube, vault, saulter, poulce, adventure, cogneu, aucteur, goust, nuict, droict, etc, etc.
La prononciation de la diphtongue ai semble avoir évolué, en France, depuis le xvie siècle, en sens inverse de celle de Yé accentue, la tendance étant de fermer la dipthongue et d’ouvrir la voyelle : balai, par exemple, est devenu balé, tandis que père fait aujourd’hui père.
La diphthongue ai est restée ouverte, en Acadie, dans la plupart des mots où elle s’est fermée en France. Nous prononçons remblai, balài, vrai, quai, relài, lait, vrai, comme nous disons marais, paix, exprès, c’est à dire comme si ces mots étaient écrits avec un accent grave ou circonflexe. Notre manière, autant que je le puis constater, est celle qui prévalait au temps de Henri IV, en France.
Nous prononçons, cependant, avec un accent fermé: J’ai (je) baie, brai, geai, mai, à la manière du Conservatoire.
Il n’est guère probable que la prononciation ait beaucoup varié, de ce côté-ci de l’Atlantique, et les fondateurs de l’Acadie ont dû transmettre à leurs fils la prononciation même qu’ils tenaient de France.
A Paris, sauf au Conservatoire, peut-être, le prétérit imparfait, j’aimais, se distingue à peine du prétérit défini, j’aimai. L’un, le dernier, est un son tout à fait fermé, l’autre, presque.
Il est impossible, en Acadie, de confondre ces deux temps du verbe ; le son en est ouvert à l’imparfait, j'aimè, j’allè, et bien fermé, au passé défini, j’aimé, j’allé. 1 II en est de même du futur et du conditionnel. Le son é de l’un se distingue clairement du son è de l’autre : j’aimré, j’irê, au futur ; j’aimerè, tu aimerè, il aimer è, au conditionnel.
Le son ai semble avoir évolué, en France, au moins dans le dialecte bourguignon, entre celui d’un é fermé, d’un e moyen, d’un è ouvert, et même d’un ê très-ouvert. Il oscille, chez les Acadiens. Ceux du Nouveau-Brunswick disent : faire, taire, comme si le mot était écrit avec un è surmonté d’un accent circonflexe ; à la baie Sainte-Marie et à Pobomcou, en la Nouvelle- Ecosse, il est plus fermé : fêre, affére ; tandis que, devant la
1. — Le passé défini n’est guère en usage chez les Acadiens ; ils emploient de préférence le passé indéfini : fai aimé (j’é émé), j’ai été, etc.,
lettre r, il sonne le plus souvent en a, à l’île du Prince-Edouard : affare, tarre. Ces deux dernières manières constituent plutôt des exceptions, et c'est à peu près comme à Paris : faire, affaire, se taire, que nous prononçons, en règle générale.
Le français dit agneau et le franco-acadien aigneau. L’un et l’autre a sur quoi s’appuyer. Une pièce de monnaie, du temps de saint Louis, porte tantôt agnel et tantôt aignel.
Le français a montagne et Montaigne ; nous avons montagne et montain. Ce dernier mot, presque toujours au pluriel, signifie plutôt une chaîne de montagnes.
La prononciation de tous ces mots est la même en Acadie qu’en France. Mais, au lieu de plane, l’érable plane des botanistes, Vacer planato'ides des savants, nous disons plaine, de la plaine.
Certains dérivés, irréguliers pour l’Académie, sont réguliers dans la bouche de nos paysans. Clair, clarté, par exemple, formés de clarus, se disent clair, clairté, en Acadie, comme au xvie siècle, d’ailleurs, témoin Marot qui écrit : “ Et le ciel Blanchissait de clairté les peuples d’Orient. ”
Tous ces ai ont le son ouvert de IV; surmonté d’un accent grave ou circonflexe : édère, clèrtê,.
Le son i, est le même en Acadie qu’en France, soit au commencement, soit à la fin, soit dans le corps des mots : imprimerie, inimitié. Il est bref dans vif et long dans vive, sourire, souffrir, etc.
I se substitue à u dans riban pour ruban, ou plutôt s’y maintient 1 , puisqu il s’y trouvait au commencement du xvue siècle :
Je voudrais être le riban
Qui serre ta belle poitrine . (Ronsart) .
II entre aussi dans l’adjectif numéral un : Veux-tu in fruit? Prends en y’in.
I disparait dans bien, sillon, pour laisser survivre l’antique
1. — Le français a ribambelle, formé sur riban. L’i se retrouve dans l'anglais ribbon. L’étymologie du mot reste inconnue.
forme populaire, ben, seillon1. D’un autre côté, nous le mettons à la place de e dans calmer, qui fait calrnir, chez nous.
La langue maritime de France a calrnir pour calmer, et la langue officielle a consacré accalmie.
Le son o, simple, quand cette voyelle se présente seule, est difficile à rendre et à figurer dans ses variations. Il est tantôt bref : cotte, mol, rosse, tantôt long : impôt, corps, fousse (fôsse), rarement moyen. En tous cas, on ne distingue guère la voix moyenne, tant en France qu’en Amérique.
C’est dans les combinaisons de o avec i et u que le dialecte de l’Acadie se distingue surtout de celui du Canada français, aujourd’hui la province de Québec. La dipthongue oi se rétrécit -et donne le son oué dans la bouche d’un Canadien ; elle s’élargit, à la fin des mots, et donne le son ouâ ou wâ, en Acadie.
De même qu’on a distingué, selon la manière de prononcer ■oui, la langue d’oc et la langue d’ail, c’est à dire le parler du sud -et celui du nord de la France, on pourrait, par la manière différente de prononcer la dipthongue ai , dans mai, toi, par exemple, appeler le français canadien la langue d’ouê et le français .acadien la langue à’ ouâ. Nous avons étudié les deux sons au chapitre vin.
Le son oi, ou wâ, apparaît, pour la première fois, au xne siècle, dans la langue écrite. 11 nous vient de l’est, de la direction cle la Suisse. Il est germain ou celtique. Il n’est pas latin, en tout cas. Le o latin a donné, capricieusement, au français, o, ■ou, eu, comme douleur, endolori, qui viennent l’un et l’autre de dolor. Le plus souvent Vu latin se traduit par ou, comme dans ■ours, formé de ursus.
C’est ordinairement par é, ei, oi, (ouâ) que nous rendons la
1. — Oudin, grammairien célèbre du xvie siècle, veut que l’on prononce bien, au lieu de ben ou bain, qui était la prononciation courante.
Seillon est l’antique forme française, que l’on retrouve dans le Roman de Renart (xie siècle), et, subséquemment, dans maints autres écrits, prose «t vers.
voyelle latine e. liez, après avoir fait rei, donne e, dans Montréal (Mont-Royal) et oi dans roi ; regina a fait rogne, roine, roïne en français (qu’on prononçait rouène ), avant de laisser reine.
Quoique épelée oi, cette dipthongue continua longtemps, durant des siècles, dans les provinces du nord et aussi un peu à la cour, de se prononcer é, ei, ai, oué, à la fin des mots, comme aujourd’hui encore dans la Province de Québec. Quand le P. Carneau, en 1656, écrit :
Que c’est lui retrancher son douaire,
Par un malicè bien noire,
noir, qui vient de niger, se pronçait notre et rimait avec douaireT comme il rime très bien, encore aujourd’hui, dans tout le Canada.
Que ouâ ou wâ fut la manière de prononcer la dipthongue oi dans le centre de la France, nous en avons plusieurs témoignages, celui de Féraud, entre autres, qui nous dit que oi se prononce oa partout où il ne se prononce pas é, c’est-à-dire, partout en dehors des provinces du Nord. Il écrivait ceci en 1761. Doumergue, venu quelques aimées plus tard, confirme cet usage.
Le divorce entre l’orthographe et la prononciation de la dipthongue oi battait son plein, en France, au xvue siècle. On écrivait encore François, mais déjà on prononçait français. Au siècle précédent, c’était françois partout, s’il faut en croire les rimes des poètes en général et celles-ci de Clément Marot, en particulier:
Car quoique né de Parie je ne sois,
Point ne laisse à estre bon françois.
Dans les siècles antérieurs, cette prononciation ne semble pasfaire de doute, témoin ces vers de Rutel, au xme siècle :
Ainz i avait, dont mult leur poise,
Le tiers d’un lieue francnhoise ,
à moins encore que o ne soit ici pour a, comme il semble l’être dans avait, et qu’il ne faille prononcer paise et franchaise.
Ce double emploi, si je puis dire, persiste aujourd’hui encore,, où nous trouvons des Français qui s’appellent François, et des Anglais qui signent Langlois, de leur nom patronymique. Il y a.
en Europe, les Hongrois, et les Suédois, 1 à côté des Ecossais? des Béarnais et des Portugais. Nous avons, en Amérique, les Illinois et les Bostonnais. Les harnais que l’on voit à Beauharnois, joli village des environs de Montréal, pourraient tout aussi bien être des harnais, attendu que les poètes, tant du Canada que de France, ont licence, à leur choix, d’écrire et de prononcer harnais, ou harnais, selon le besoin de la rime.
Les Acadiens disent, sans souci des privilèges et licences de la prosodie, dont ils ignorent les règles, Ecossais, harnois, épaves de l’ancienne prononciation ; mais ils ont, en commun avec les Canadiens et les Parisiens : anglais, français, bostonnais (prononcé bastonnais ) etc.
Il y eut dispute entre o et ou, au xvie siècle. Des grammairiens très savants voulaient un o dans homme, 'pomme ; d’autresnon moins savants, voulaient un ou, et que l’on prononçât hou- ■me, poume. Ce fut la bataille des ouistes et des non-ouistes. L’esprit s’en mêla — l’esprit est de toutes les fêtes, en France — et des épigrammistes prétendirent que les partisans de Y ou chômaient.1 2
La querelle se termina, en 1660, par un compromis. Les syllabes toniques allèrent de oit à o ; ce fut sur ce point particulier,, une victoire pour les non-ouistes.
Dans un certain nombre d’autres mots, les combattants couchèrent sur leurs armes. Il y eut perte et gain — arbitraire — de part et d’autre. 11 y eut même échange de prisonniers, si l’on peut dire, en ce sens que certains o passèrent chez les ou et certains ou chez les o. Somme toute, ce fut o qui l’emporta, à l’Académie. En Acadie, ou est resté maître presque incontesté du terrain. On peut même dire que nous chousons, depuisMe Cap- Sable, en la Nouvelle-Ecosse, jusqu'au Havre-aux-Maisons, aux Iles-Madeleine.
Cette question de prédominance entre ou et o, dans les mots connue houme, homme, boune, bonne, personne, personne, chouse ?