CHAPITRE IV
Langue d’oïl et langue d’oc
La langue d’oc et la langue d’oïl sont deux sœurs jumelles. Issues de la même matrice, elles furent nourries à la même mamelle et grandirent, côte à côte, jusqu’à l’âge de puberté.
Durant la domination romaine, et longtemps après, on ne les distinguait pas l’une de l’autre, tant leurs traits étaient pareils, tant leur voix et leur physionomie offraient de ressemblance.
Mais l’âge périlleux arriva. L’une des deux sœurs fut sage et demeura en Provence, foyer des ayeux. L’autre fleureta avec les guerriers francs venus de la blonde Germanie, puis courut un peu les aventures avec les pirates normands de la Scandinavie. Il en résulta une double descendance linguistique : la langue d’oc, qui fut celle de la France méridionale, à l’exception du Béarn, et la langue d'oïl, qui se répandit dans toutes les provinces situées au nord de la Loire, sauf la Bretagne.
Une large zone intermédiaire, comprenant la partie méridionale de la Touraine et du Berry, les réunissait sur un terrain commun, où leurs éléments se mêlaient, où leurs traits se confondaient.
C’est à leur manière de dire oui, que l’on distingue les habitants du midi de la France d’avec ceux du septentrion. Les Provenceaux disaient hoc, tandis que les Normands, les Picards, les Bourguignons, les Parisiens, disaient oïl1, locutions tirées, la première de l’adverbe latin hoc, la seconde de la locution hocillud.
Il y avait, dans le sud de la France, une troisième manière d’affirmer, si, employée concurremment avec oc. Cette dernière est aussi celle de l’Espagne et de l’Italie. L’idiome italien fut même longtemps désigné sous le nom de langue de si.
1. — Dans la prononciation de ce mot, il nous est resté quelque chose .de l mouillé de l’ancienne langue. Nous disons plutôt ouie que oui.
La manière d’affirmer et de nier est une pierre de touche à laquelle on peut reconnaître, jusqu’à un certain point, la politesse et la rudesse de mœurs d’un peuple.
Le Saxon, pressé et indifférent aux formules courtoises, disait simplement gise, d’où l’anglais yes. Le pirate northman, brusque, et n’entendant pas contradiction, ramasse les trois mots latins hoc (est) illud, en un seul vocable contracté, sur lequel il appuie comme avec son poing et dit : oïl : oui : cela, ■est cela, c’est comme je le dis.
L’italien, héritier des formes polies de la Rome impériale, à sa décadence, demande la permission de penser autrement que son contradicteur : Si, dit-il, c’est-à-dire, si vous permettez que je diffère d’opinion avec vous, s’il vous plaît que je vous contredise.
Si pour oui, ne s’emploie que lorsqu’il y a contradiction entre deux ou plusieurs interlocuteurs.
— On ne vous a pas dit cela ? — Si.
— Vous ne l’avez donc pas vu ? — Mais si ;
•ou encore : — si, si.
Là où il n’y a pas de contradiction, c’est oui qui se dit par toute la France, des Alpes au Pas-de-Calais :
— Cela vous convient-il ? — Oui.
— Etiez-vous à la bataille de la Marne ? Oui.
C’est au commencement du xve siècle, au début de la renaissance, que le dialecte de Paris, adopta, a cote de oui, la formule exquise du si italien, que la langue française a conservée et qui prête à la conversation tant de grâce courtoise.
Nous avons, en Acadie, et nous employons avec les memes nuances qu’à Paris, oui et si, auquel nous ajoutons si fait , pour l’affirmation et nenni1 2 pour la négation.
Des deux idiomes rivaux ce fut celui du nord, la langue, d’oïl, qui triompha. Malgré la prodigieuse richesse de son vocabu-
1. — Si fait, que les vieux auteurs écrivent “ si fais ”, de sic fado.
2. — Nanni ou nani, nenni, en français officiel (de non illud), est a non, en Acadie, ce que si est à oui, une forme courtoise. Dans la bouche des -enfants ce mot est tout à fait respectueux.
laire, la sonorité toute musicale de ses verbes, la perfection plus grande de sa syntaxe, le génie de ses troubadours, la langue d’oc succomba dans une lutte inégale, où sa rivale fut appuyée par l’épée vitorieuse des monarques de France. L’extermination des Albigeois marqua sa déchéance. Quand les rois, vers le même temps, eurent constitué l’unité du royaume, et que la langue d 'oui fut devenue celle de la cour, la langue d’oc ne fut plus qu’un dialecte, bientôt réputé un patois.
Paris qui, depuis le xme siècle, était devenu la capitale de la France, et édictait pour tout le royaume les ordonnances souveraines, Paris était, en même temps, le centre des élégances, et malgré sa pauvreté linguistique, la source du beau parler et du bien dire. La langue allait y chercher ses formules son orthographe, la conjugaison de ses verbes, les rudiments de sa syntaxe, ses formes définitives. En dehors de Paris, c’était la province, comme autrefois en dehors de la Grèce, la barbarie.
Quène de Béthune, grand seigneur et grand poète Picârd, s’étant rendu à la cour, où régnait Alix de Champagne, régente de Philippe-Auguste, fut invité à réciter quelques-unes de ses compositions. Il y fut raillé, pour avoir déclamé avec un accent provincial et employé des mots inusités à la cour.
Il s’en plaint doucement en ces termes :
Mon langage ont blâmé li François.
Encoir (encore) ne soit ma parole françoise,
Si la peut-on bien entendre en françois.
Ne cil ne sont bien appris ne courtois Qui m’ont repris, si j’ai dit mot d’Artois,
Car je ne fus pas norriz à Pontoise.
Ce n’était pas seulement aux dialectes de la langue d’oui, le normand, le picard, le bourguignon, le champenois, le tourangeau, le berrichon, que le “ français de Paris ” imposait ses lois, il rayonnait déjà sur tout le royaume, et s’étendait même au delà des frontières. Martino de Cazace traduit en français une Histoire de Venise, “ parce que, dit-il, la langue française court parmi le monde, et qu’elle est plus délectable à lire et à oïr que nulle altre ” ; et Brunetto Latini, précepteur du Dante,.
déclare que “ le français est plus délitaubles langages et plus communs que moult d’autres. ”
Cette langue “ délectable ”, qui n’est cependant pas encore celle que nous parlons aujourd’hui, est déjà la première de toute l’Europe : elle “court parmi le monde”1.
En possession de la suprématie littéraire que lui ont assurée les trouvères et les romanciers, et sûre de parvenir, grâce à la puissance des rois 2 , à la dignité d’organe officiel de la France 3 , la langue d’oui poursuivra, du meshui ,4 avec plus de méthode son travail de formation organique, d’épuration et d’affinement. Les matériaux abondent ; mais ils sont souvent disjoints, mal assortis, disparates même, et il ne se présente aucun grammairien ayant assez d’autorité pour donner à cette masse encore confuse des règles et des lois définitives.
1. Un des maîtres anglais du xive siècle, cité par P. Meyer, dans la
Revue Critique, 1870, p. 382, écrit : “ Le doulx français, qu’est la plus bel et la plus gracious language et plus noble parler, après latin d escole, qui soit au monde et de tous gens mieulx prisée et amée que nul autre ; quar Dieux le fist si doulce et amiable principalement à l’oneur et loenge de luy-mêmes. Et pour ce il peut comparer au parler des angels du ciel, pour la grant doulceur et biauté dicel. ”
2 — Le royaume de France, qui ne comprenait encore, au milieu du xne siècle, que les comtés de Sens, d’Orléans et de Paris, et sur le reste duquel le roi n’avait guère plus de puissance que le Comte de Toulouse, et moins que le duc-roi de Normandie, affirme, avec Philippe-Auguste, (1180- 1223) sa suprématie sur l’Anjou, le Maine, la Touraine, le Poitou, la Flandre et la Normandie, qu’il ajoute à la couronne.
3 C’est en 1539, le 15 août, que le “ français de Paris ” devint la langue officielle de la France, en vertu de l’ordonnance de Villiers-Cotterets qui stipule que tous les actes de justice se feront désormais en français.
4’ — Locution acadienne, synonime de désormais ; étymologiquement de magis hodie, à partir de ce jour ; comme déshormais se décompose en : à partir de cette heure, ou, de cette heure en avant.