CHAPITRE m
A partir du Xe siècle
Le xe siècle voit les Normands ( north men ) de la Scandinavie pénétrer et s’établir au cœur même de la France. Leur intrusion violente ne fait qu’ajouter à l’anarchie de la langue des Francs. A peu près tout ce qui nous est parvenu du parler vulgaire de ce siècle est un fragment de la Passion du Christ, où la langue d’oïl se mêle à la langue d’oc, et un petit poème de quarante strophes : La Vie de saint Léger1.
Ebroïn a fait couper la langue et crever les yeux du saint martyr :
Sed il nen at langue a parler,
Dieus exodist les sons pensers :
Et sed il nen at ueils carnels En cœur les at esperitels ;
Ed sed en corps at grand tonnent,
Laume ent avrat consolement.
S’il n’a pas de langue pour parler,
Dieu entend ses pensées ;
Et s’il n’a pas d’yeux charnels Son cœur a des yeux spirituels ;
Et si son corps souffre beaucoup,
Son âme sera consolée.
A remarquer ueils, au pluriel, pour yeux. Le français a con-
1, — Le r de léger se fait invariablement sentir, en Acadie, au macsulin aussi bien qu’au féminin, et jusque dans le nom propre, qui se prononce Légère : Jean Léger’, ce poids est léger’, etc. La prononciation antique de ce mot ne fait pas de doute ; on le trouve partout rimant avec les mots
dont l’r final se fait sentir :
Renars sailli qui est legiers,
Et Chanteclair saut en travers.
Roman de Rou, 1545 (Xlle siècle).
Le renard, qui est léger, saillit, et le coq saute de côté.
servé ce pluriel dans oeils-de-bceu] , etc. Les Acadiens disent, en langage enfantin, des quenœils, prononcés queneuils, pour des yeux de bébés.
C’est par la Vie de saint Alexis, au siècle suivant, (xie siècle), que s’ouvre, à proprement parler, l’ère de la littérature française. La langue n’en diffère pas essentiellement de celle du Serment , de la Cantilène de sainte Eulalie et de la Vie de saint Léger ; et cependant, c’est une langue autonome, presque nouvelle, cependant, possédant des idiotismes étrangers au génie latin, et une syntaxe inconnue des langues antiques. La prononciation des consonnes est moins intense ; les finales sont moins sonores que dans les poèmes précédents ; les formes grammaticales se dessinent, l’article fait son apparition, l’idiome nouveau se précise :
Sainz Alexis est el ciel senz doutance ;
Ensemble 1 ot Dieu, en la compaigne as Angeles,
Od la pulcele dunt il se fist estranges Or l’at od sei ; ensenble sunt lur anemes,
Ne vus sai dire cum lur ledice est grande.
Saint Alexis est au ciel, sans nul doute,
En la compagnie de Dieu et des anges,
Avec la vierge dont il vécut séparé ;
Maintenant il l’a avec lui ; leurs âmes sont réunies.
Je ne puis dire comme leur joie est grande.
La langue se dégagé, s’affranchit de plus en plus du latin. Ce n’est pas encore le français moderne, ni même celui du xvie siècle ; c’en est l’acheminement. Comment s’opère cette transformation ? Par l’érosion, pour reprendre ma comparaison géologique.
Au frottement violent avec l’idiome des Francs et des North-
mens, il s’était, de la masse, dégagé de nouvelles couches sédimentaires, qui déjà commençaient à se solidifier. Ce parler nouveau, métamorphique, si je puis dire, qui est celui de Paris et de
1. — “Le Roy très chrétien (Louis XIV) délivrera à la reine de la Grande-Bretagne toute la Nouvelle-Ecosse ou Acadie. . . et ensemble-
ment . . . tous les droits que le dit Roy . . . peut posséder dans les dits lieux.” Article 2 du traité d’Utrecht, 1713.
la Cour, les souverains de France se chargeront de le fixer, de lui donner un état civil et d’assurer sa suprématie sur les dialectes qui se parlent dans le reste du royaume.
A la Vie de saint Alexis si l’on ajoute V Alexandre d’Albéric de Besançon et Gormund et Isembard, on a à peu près tout ce que nous a laissé, tout ce que nous connaissons, en tout cas, des écritures du xie siècle.
Au point de vue linguistique, aussi bien que politique, l’évènement le plus considérable, au xie siècle, fut la conquête de l’Angleterre par Guillaume, duc de Normandie, et l’imposition de la langue des Normands, qui n’était autre que la langue française, à la nation britannique.
Ce que Jules César avait fait, onze siècles auparavant, dans la Gaule, Guillaume-le-Bâtard le fit dans la Grande-Bretagne : la langue des vainqueurs devint la langue officielle des vaincus. Le français seul fut parlé à la cour et dans les cours de justiced’Angleterre. L’enseignement d’aucun autre idiome, à l’exoeption du latin, ne fut toléré dans les écoles et dans les universités ; l’anglo-saxon fut sévèrement proscrit, et l’ignorance du français constitua, durant plusieurs siècles, un motif d’exclusion des honneurs et des charges publiques.
Le franco-normand d’Angleterre exerça, à cause des relations qui existaient entre les deux cours royales, une influence marquée sur le français de France, durant les xie, xue, xine, et xive siècles. Nos premiers grammairiens, par exemple, viennent d’Angleterre, en même temps que plusieurs de nos premiers trouvères et prosateurs.
Cette influence, cependant, n’égale pas celle que la langue anglaise exerce aujourd’hui directement sur le parler des Canadiens et des Acadiens. Celle-ci est devenue un danger sérieux pour la pureté de notre idiome, à cause des trop nombreux anglicismes qu’elle y introduit.
Toutefois, en y regardant de près, on découvre dans un grand nombre de ces vocables étrangers qui viennent, en intrus, s’asseoir à notre foyer familial, de vieux mots normands du temps de Guillaume-le-Conquérant. Ce sont des parents éloignés, des cousins à la mode de Bretagne, qui nous reviennent. IL
■en sera question plus au long au chapitre des Anglicismes.
Les hauts faits de Charlemagne et de ses douze Pairs avaient frappé l’imagination populaire. Troubadours et trouvères étaient venus, qui, parcourant les villes et les provinces de France, comme autrefois Homère les cités de la Grèce, avaient chanté leurs gestes, en les auréolant d’un merveilleux surnaturel ; et la France attentive avait prêté une oreille charmée à leurs chants guerriers. C’est à cette époque que se rattache la Chanson de Roland, poème épique, beau comme l 'Enéide et plus humain. On ne sait pas au juste la date où elle fut composée.
Quand les Normands eurent soumis à la langue des Francs et les rois et la noblesse de la Grande-Bretange, l’enthousiasme ne connut plus de bornes ; ce fut du délire. Au cycle carlovingien succéda le cycle de la Table-Ronde ; à Charlemagne, Arthur le Breton ; et de toutes parts la poésie coula comme un torrent.
Les lettres françaises doivent à la Chanson de Geste les Quatre fils Aymon, le Roman du Renard, le Roman de Brut, le Roman du Rou, Merlin YEchanteur , le Saint-Graal, Lancelot-du-Lac, Perceval, etc.
Ces romans chevaleresques, ces chants, ces poèmes, font du xne siècle la période la plus glorieuse de notre littérature nationale avant le règne de Louis X1A . Mais la langue des trouvères n’est pas encore celle qui se parlera au xvne siecle , ce n’est pas même celle de Montaigne ; c’est de 1 une et de 1 autre l’aïeule vénérable. Voyons siècle par siècle, les progrès qu elle réalise.
Commençons par la Chanson de Roland, la plus belle épopée de notre langue, la seule, pourrions-nous dire. Elle est certainement antérieure aux Chansons de Gestes, quoique la première transcription que nous en possédions, le manuscrit d’Oxford, date du milieu du xue siècle.
Rollans s’en tumet, 1 par le camp vait tut suis ;
Cercet les vais, et si cercet les munz ;
Iloec truvat Gerin sun Cumpaignun,
1. — Turnet est plus rapproché de l’ anglo-normand to turn, que du français tourner ■
Et si truvat Anseis e Sansun ;
Truvat Gérard le veil de Russillun,
Par uns et uns les ad pris le learun * Al arcevesque en est venuz atut,
Sis mist en reng de devant ses genuilz.
Roland s’en retourne. Il parcourt le camp tout seul :
Il cherche dans la vallée ; il cherche dans la montagne.
Il y trouve Gérin, son compagnon ;
Il y trouve aussi Anseis et Samson :
Il trouve Gérard et le vieux de Roussillon.
L’un après l’autre le baron les a pris,
S’en est venu avec eux vers l’archevêque,
Et les a mis en rang devant ses genoux.
Saint Bernard appartient également au xne siècle. Ce fragment de l’un de ses sermons nous montre ce qu’était la prose française au temps de la deuxième croisade :
“ Por ceu volt il en terre dexendre et ne volt mies solement dexendre en terre et nastre, anz volt assi estre conuiz ; et per ceste conissance faisons nos ni ceste feste de l’Aparicion. Hui vinrent li troi roi por querre le soloil de Justice, qui neiz estoit, de cui il est escrit, etc.”
Pour cela il veut en terre descendre et ne veut pas seulement descendre en terre et naître, mais veut aussi être connu. Et à cause de cette connaissance, nous faisons cette fête de l’Apparition. En ce jour vinrent les trois rois pour chercher le soleil de Justice, qui était né et duquel il est écrit, etc.
La langue continue d’évoluer par les petits1, comme il est facile de le constater en comparant les écrits du xue siècle avec ceux du ixe, les Homélies de saint Bernard, par exemple, avec le Serment de 842. Mais le vocabulaire est encore mouvant ; la syntaxe n’est pas encore fixée.
Ceci, toutefois, ne s’applique qu’à l’idiome parlé dans les provinces sises au nord de la Loire, aux dialectes picards et bourguignons, qui constituent ce qu’on nomme d’ores et déjà la langue d’oïl, ou le français de Paris. Comparé à la langue d’oc, qui se parle dans les provinces méridionales, le français de Paris est presque du patois. Il n’a de sa rivale ni la sonorité, ni 1 abondance, ni la richesse, ni la souplesse harmonieuse, et sa grammaire est encore toute rudimentaire.