AUX HÉROS SANS GLOIRE
QUI vous fera revivre en traits ineffaçables, Héros sans gloire, ô morts augustes, noms sacrés, Enfouis sous la mer, ou la neige ou les sables ?
Explorateurs, qu'un sol farouche a dévorés Près de voir resplendir le soleil de leurs rêves. Et qui dorment, obscurs sous des cieux ignorés.
Inventeurs qu'ont brisés les fatigues sans trêves, Sans un jour de triomphe après des ans d'efforts ; Marins, que l'océan n'a pas rendus aux grèves.
Soldats victorieux laissés parmi les morts; Victimes d'un devoir ou martyrs d'une idée ; Tous ceux dont l'âme ardente a consumé le corps.
Quand un peuple, escortant leur châsse enguirlandée, Acclame on ne sait quels fantoches mal venus. Et dont vous dépassez les fronts d'une coudée ;
LOUIS LK LASSKUR DK RANZAY. 119
Vos OS gisent épars, sublimes inconnus, Et des mères, des fils, des veuves désolées Ne savent même pas ce qu'ils sont devenus.
Vous n'ayant pas de tombe, ils ont des mausolées. Où leurs noms orgueilleux resplendissent, écrits En lettres d'or, au creux des pierres ciselées.
Qu'ont-ils fait? Plaire au maître ! aboyer aux proscrits I Entasser des sequins, des écus ou des piastres ! Flatter la foule ! Emplir les rostres de leurs cris !
Et tandis qu'on les couche au milieu des pilastres, Vous qui marchiez courbés vers l'idéal ardu.
Vous êtes sans linceuls à la clarté des astres.
Consolez-vous, 6 morts, vous n'avez rien perdu ;
Cadavre impérial ou dépouille grossière,
Les vers ne lâchent point le corps qu'ils ont mordu,
La gloire, — un peu de bruit sur un peu de poussière» —
N'interrompit jamais leur sinistre festin,
Sous l'humble croix, ni sous la chapelle princière.
Au moment d'accomplir le triomphal destin, D'atteindre la chimère ardemment poursuivie, Vous tombâtes, frappés par un coup clandestin.
Vous avez parcouru le désert de la vie En suivant un mirage enfui devant vos pas.
Les membres ruisselants, la chair inassouvie.
Que l'âme vive ou meure au delà du trépas,
Vous aurez eu, pendant ce court espoir factice,
Tout ce qu'on peut saisir d'un bonheur qui n'est p«N.
S'il est vrai que tout Tètre humain s'anéantisse, Qu^après tant de labeurs subis, de pleurs versés, Nul ne puisse espérer la suprême justice ;
morts, n'enviez pas les joyeux trépassés Qui puisèrent Fivresse aux coupes d'Épicure, Ni ceux que les clameurs de la foule ont bercés ;
Dormez d'un sommeil calme en votre tombe obscure ! Si Tàme vit, sa gloire est d'être sans remords. Sinon, goûtez la paix que le néant procure
L'hosanna des vivants n'éveille pas les morts !