LA COUPE
C'ÉTAIT un soir, auprès de la mer écumante.
En bas, un goufiPre affreux, fouetté par la tourmente, Crachait vers le ciel sombre un flot grondeur et noir. En haut, sur un rocher, tout pensif, un monarque Contemplait le remous qui brisait une barque, Et du regard sondait le gouffre horrible à voir.
Autour de lui, les grands, les dames empressées, Les écuyers guettaient sur son front ses pensées , Pour pher leurs désirs à son désir nouveau.
Mais nul n'osait troubler son attitude austère. Et le roi regardait, dédaigneux de la terre.
Se tordre la montagne d'eau.
Puis on le vit soudain s'éveiller de son rêve : « Bk>là! tous mes féaux !... Ce gouffre qui soulève « Tant d'écume et la jette à mon manteau de roi, « Je veux savoir ce que dans ses flots il recèle. « Mes barons, mes guerriers, quel sera le fidèle « Qui dans ces profondeurs descendra sans effroi ?
Tous se taisaient ; et lui, les yeux brillants d'envie : « Qui ne m'a mille fois fait Toffre de sa vie? « Il faudrait la tenir, barons. Voici le jour ! « Qu'il plonge celui-là qui veut pour son domaine « Les champs dont un cheval, pendant une semaine, « En galopant fera le tour ! »
Us se taisaient, tremblant au seul aspect du gouffre Qui longuement hurlait comme un monstre qui souffre; Alors, avec dépit, le roi reprit encor :
« Dans mon royaume entier qu'il choisisse et qu'il coupe « Celui qui plongera pour retrouver ma coupe! » Et le roi dans la mer jeta sa coupe d'or.
Un jeune homme, à ces mots, est sorti de la foule. Il bondit dans les flots soulevés, que refoule tk)nlre le roc abrupt Touragan déchaîné...
Un instant, on le voit nager d'une main ferme. Il disparait... Sur lui TOcéan se referme, Comme l'enfer sur un damné.
Une minute!... un siècle!... im long cri d'allégresse!... Car voici que surgit du gouffre un bras qui dresse La coupe, où l'eau des mers pend en gouttes d'azur Et que couvre un épais manteau d'herbes marines... Un cri joyeux jaillit de toutes les poitrines.
— « Prince, j'ai pu ravir ta coupe au gouffre obscur.
— « D'où la rapportes-tu ? — Sur une roche grise
« Dans les varechs touffus et visqueux, je l'ai prise. « Au dessous, j'entendais comme un souffle emporté « Qui mugissait à des profondeurs inconnues, « Pareil aux grondements d'orage dans les nues. « Et je remonte épouvanté ! »