‹ Le parnasse breton contemporainChapitre 136 sur 198 · MON PAYS · texte numérisé non relu

MON PAYS

QUEL beau pays que ma Bretagne, Quand le chaud soleil des étés Tombe eu rayons sur la montagne Et Tinonde de ses clartés !

Quel beau pays, quand nulle haleine Ne fait frissonner les halliers !

Quand tout repose dans la plaine Et dort dans les hauts peupliers ;

Quand nul vol d'oiseau ne s'élance A tra^^ers les grands bois épais ; Quel beau pays, dans le silence, Dans le repos et dans la paix !

Et qu'il est bon de fuir les villes Pour les rivages de l'Armor, Quand la mer, aux ondes tranquilles, Couvre d'azur les sables d'or !

Qu'il est bon d'oublier un monde Tourmenté par un ouragan, En écoutant la voix profonde Et paisible d'un Océan !...

Qu'il est bon d'errer solitaire Tout à son rèv-e, tout à soi, Sur les côtes du Finistère, Pays où règne encor la Foi !...

Où le Dieu, qu'ailleurs on détrône, Est toujours le Dieu couronné ; Où Tastre des Mages rayonne Toujours sur l'Enfant nouveau-né !

Que la Bretagne est sainte etbeUe!.., Je suis fière, j'en fais l'aveu, D'èlre encore à genoux comme elle , Encore à genoux devant Dieu!...

Et, comme elle, toujours croyante, Les yeux ouverts, mais éblouis, De voir, moi poète et voyante.

Mon Dieu planant sur mon pays !...

Quel beau pays que ma Bretagne, Sous ses longs voiles de brouillard, • Quand le front nu de la montagne Semble un front chauve ,de vieillard !

Lorsque l'hiver gronde et foudroie La cime des rocs de granit, Et que tous les oiseaux de proie Pour l'orage quittent leur nid ;

MADAME AUGUSTE PENQUER. 209

Lorsque tous vont à la curée Comme des dogues dévorants, Fous de cette rage enivrée Des petits contre les plus grands,

Poursuivant ainsi, dans l'espace, La route du vaisseau géant Qui sombre sous Torage... ou passe.

En roi, maître de T Océan !...

Quel beau pays que ma patrie !

Pays des forts et des élus.

Où l'honneur se révolte et crie Contre qui ne Técoute plus ;

Contre la froide indifférence Qui frappe et détruit, en ce jour, Le plus beau des fruits que la France Ait cultivé : Le fruit d'amour!...

Quel beau pays que ma Bretagne, Pays sublime en ses efforts, Où ceux que l'honneur accompagne Sont les élus et sont les forts !

Sois bénie, ô Bretagne aimée !

Bretagne qui me regardas Et confias ma renommée Au nom divin des Vellédas !...

Sois bénie, ô mon Armorique !

Par moi, bénie!... et, mieux encor, Par la prêtresse druidique, Velléda, Torgueil de l'Armor!...

SYNDORIX

LE BARDE DE PENMARC'H (praoiient)

L*ORAGE redoublait de furie, et la houle Jaillissait en torrents d'écume sur la foule. Le prophète, toujours debout sur son autel^ Parlait toujours. Il dit :

« L'esprit est immortel ; « Comme Tâme, l'esprit est de divine essence. « La mort est le séjour, et la vie est Tabsence. c< Je vais mourir, afin de revivre au soleil. « Notre globe est obscur et n'a rien de pareil « Aux splendeurs des foyers qu'allument les étoiles. « Je vais mourir afin de perdre tous mes voiles ; « Mais avant de mourir je veux vous dire encor « Ce que YAwen m'apprend des destins de YArmor : « Un héros, dont Tesprit sera grand, l'âme grande, u Naîtra dans Rome. Un jour il viendra. Cette lande « Portera la profonde empreinte de ses pas.

« L'empreinte sur le sol ne s'eiTacera pas ; « L'empreinte pèsera sur vos noms, dans l'histoire, « Sur vos titres d'honneur, sur vos titres de gloire, « Et ce front qu'aujourd'hui vous portez haut et fier, « Demain sera courbé sous un talon de fer.

« Un seul maître fera de vous de vils esclaves ; « De vos nobles sayons de honteux laticlaves. « Vous servirez, après avoir été servis ; « Jusque sur vos autels vous serez poursuivis. « Dans vos déserts, au fond de vos forêts de chênes, « Dans vos foyers, partout vous porterez des chaînes.

MADAME AUGUSTE PENQUER. 211

« La Rome dont Brenniis pesa la rançon d'or, « A son tour pèsera les destins de VArmor ; « La Gaule deviendra romaine... Ignominie!

« La Gaule servira Rome et la tyrannie !... »

Un cri d'horreur monta vers le barde. Le flot Répondit par un long et lugubre sanglot.

La chouette des mers frappa le rocher sombre. Le prophète reprit soudain :

« Quelle est cette ombre « Qui traverse la nuit dans un nuage bleu ?

« Que porte-t-elle au front ? Trois mots. Trois mots de feu : « L'Espérance, la Foi, la Charité... Mystère ! « Trois mots de feu qui vont illuminer la terre ! « Esus, prépare-toi. L'ombre s'avance. Un dieu, a Ennemi de ta loi, descendra dans ce lieu.

« Esus, un dieu peut donc vivre où vivent les hommes, « Et marcher comme nous dans la sphère oùnous sommes, « Avoir soif comme nous, comme nous avoir faim, « S'asseoir à nos banquets et rompre notre pain, « Et garder, dans le sein de Thumaine matière, « La divinité sainte et pure tout entière ?

« Esus, prépare-toi pour des combats divins.

« Prends ton tonnerre. Non. Tes tonnerres sont vains. « L'ombre, qui m'apparalt à travers un nuage, « D'un seul souffle, d'un seul, détruira ton image ; « Par ce souffle d'en haut tout sera dispersé. « L'avenir sortira des cendres du passé ; « Les dieux disparaîtront dans un grand cataclysme, « Entraînant avec eux l'autel du druidisme, « Les idoles, le Gui, le temple, le menhir :

« Des cendres du passé sortira l'avenir.

1^ [In dieu d'amour naîtra. Le dieu vaincra la haine. (i Bientôt Farbre sacré ne sera que le chêne,

« Irmensul n'existera plus.

M Les froids autels, épars dans les froides enceintes, ti Tomberont foudroyés au pied des arches saintes,

« Asile des nouveaux élus.

a Une croix régnera, calme dans son prestige, il Et féconde et bientôt forte comme une tige

« Qui supporte de forts rameaux.

<i Le sang d'un Homme-Dieu rougira ses racines, « Fertilisant partout les semences divines, « Partout stérilisant les maux.

i< Une croix régnera , seule , puissante et ferme : a Règne de Tlnfini sans mesure et sans terme

« Et debout pour l'Eternité ; M N'ayant qu'un appui : Dieu ! mais ayant trois symboles ; <c Mais ayant, au fronton divin, les trois paroles :

« Espérance, Foi, Charité.

u Lettres de flamme et d'or dans des traces funèbres, i< Ces mots rayonneront sur un fond de ténèbres ;

« Le dernier druide à genoux, « Débris dans les débris des idoles celtiques, u Et ruine au milieu des ruines antiques,

« Dira : — Voici Dieu ! courbons-nous !

Page 1