‹ Le parnasse breton contemporainChapitre 138 sur 198 · LES CARRIERS · texte numérisé non relu

LES CARRIERS

AVEC ses éboulis criblés de trous béants, Où Tétiage obscur des vieux âges s'incruste, La Combe érige au loin sa montée âpre et fruste. Formidable escalier taillé pour des géants.

Aveuglés, et des pleurs aux plis de leurs paupières, Les carriers, soulevant les roches à grands coups. Dans un effort qui tend les muscles de leurs cous, S'agrippent, forcenés, aux nervures des pierres.

Les pics tombent d'aplomb et mordent les parois ^ Entre deux sourds ahans qui tombent par saccades, Coupant d'un rythme aigu le fracas des cascades Et le broiement lointain et rude des charrois.

Crispés sous Tétreignant labeur qui les accable, Ils geignent sans répit, les mornes tâcherons, Depuis Taube, ployant leurs reins, courbant leurs fronts, Sous Féternel fardeau d'un soleil implacable.

Mais, à leurs pieds, les blocs s'entassent; derrière eux Les granits déchirés saignent par larges brèches ; Et brisés, s'arc-boutant au soi de leurs mains rèches. Us viennent de s'asseoir parmi les buis poudreux.

Oh ! les sources jouant sous les forêts prochaines ! ^

Pas un ombrage étroit pour draper son repos I \

Qu'il ferait bon, hélas! vil meneur de troupeaux, ' De dormir sa journée assis au long des chênes !

Ils se passent, muets, le grès empli de vin, Et sans que leur bras cherche à soulever leurs rides. Étouffant leur souffrance en les ardeurs torrides, Pris de sommeil, ils ont roulé par le ravin.

Et le calme descend sur leur Ame ravie.

Et dans un rêve immense, ils s'imaginent voir Dalles, pans et quartiers de roches se mouvoir, Ck)mme pris brusquement d'une fébrile vie.

De hardis compagnons s'agitent par milliers, Hissant les madriers ou nouant les cordages, Et par la chaux fumeuse et les échafaudages, Le faite des maisons saille des hauts pihers.

Et la ville s'étage avec ses toits sans nombre, Enjambant plaines, monts, et roulant Vers les cieux, En sorte que Tesprit se demande, anxieux, Si la brume des nuits ne vient pas de son ombre ;

La ville avec sa vaste enceinte de remparts Endiguant une foule énorme qui se rue, OCl parmi les rumeurs confuses de la rue.

Les métiers vagabonds jettent leurs cris épars ;

La ville avec son port plein d'un frisson de voiles Et d'une exaspérante odeur de cargaisons.

Et dont les fiers vaisseaux surgis des horizons S avancent en traînant un sillage d'étoiles!

Et le songe s'étend et se recule encor, Et voici qu'à travers un nimbe ardent, rutile. Des degrés du perron aux fûts du péristyle, La masse des palais vermeils, aux rampes d'or.

EMILE PEYREFORT. 219

Tours, chapiteaux hantés par la candeur des marbres ; Terrasses déroulant d'indolentes ampleurs; Belvédères grimpés sur leurs porches en fleurs; Fontaines s'évasant, sveltes, sous les grands arbres ;

Corniches de porphyre et coupoles de feu, Frontons ornés d'acanthe où les amphores souples Semblent de blancs ramiers qui dormiraient par couples; Aqueducs charriant ce fleuve : le ciel bleu;

Tout cela se pavoise aux fêtes des vêprées, Cependant qu'incliné vers un arc triomphant, L'astre rouge, au travers des nuages qu'il fend, Entre en roi, revêtu de flammes empourprées!

Et partout, redoublant ses cris et ses travaux, L'âpre cohue, avec ses gestes frénétiques.

Envahissant les quais, les places, les portiques, Dans un long tourbillon d'essieux et de chevaux.

Clame ou hennit, bondit ou choit, piafl^e ou se cabre. Pour se perdre en le noir tumulte des faubourgs. Tandis que la rumeur allègre des tambours Roule au lointain que coupe une lueur de sabre.

Telle dans sa furie et son affolement

La ville débordante et fiévreuse se dresse,

Si bien que, pris aussi d'une sorte d'ivresse.

Le sol semble se mettre en marche, brusquement.

Et dans un soubresaut s'est envolé le rêve; Et plus fiers, les carriers lèvent leurs fronts sereins ; Et, de leurs yeux, fouillant les replis des terrains, Cherchent à ressaisir la vision trop brève.

Kt par-delA les monts crénelés comme un mur.

Tout là-bas, leur regard joyeusement s'arrête A contempler les pics flamboyants dont la crête Trace une cathédrale immense sur Tazur.

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