U: COMBAT DE LA POINTE SAINT-MATHIEU
HKnvI: de Portzmoguer montait la Cordelière, Une frégate à cent canons, fine voilière, Toutt! neuve, sortant des chantiers de Morlaix, Qui nous coûta très cher, maismoinscherqu'auxAnglais... I ji \ iLin , durant des mois , le vaillant capitaine ProTuena dans leurs eaux sa croisière lointaine, m IVm disait déjà partout que Portzmoguer, Vvrn son vaisseau neuf, avait purgé la mer, Hii;iikI, un jour, Tamiral anglais se crut de taille A Vi^mv aux Bretons présenter la bataille.
L'emlroit de T Océan où le combat eut lieu Kst l^ïrrible: c'était en face Saint-Mathieu, A l*tnui-ar-Bed, qui veut dire Fin de la Terre. Ofît là qu'on rencontra la flotte d'Angleterre. Au Innd, là-bas, devant Brest et son noir Goulet, hv I oiilinguet hurlait, sous la mer qui roulait. Un Lir-os vent de Noroit, soufflant sa froide haleine, Arrivait par-dessus Ouessant et Molène.
A miroite, Thorizon , comme une ligne en deuil, Munirait le Raz-de-Sein, ce formidable écueil
FRÉDÉRIC FOISTENKLLE. 75
Qui berce , à lui tout seul , sous les plis de son onde ,
Plus de morts qu'à la fois tous les écueils du monde.
Portzmoguer, carrément, courut droit sur l'Anglais,
Et y sitôt, commença la danse des boulets,
Danse où la Cordelière allait faire merveille
Avec ses cent canons frais fondus de la veille.
Les cent gueules d'airain, par cent sabords ouverts,
A bâbord et tribord balayaient les flots verts.
Or, la bonne frégate, avec quelque imprudence,
Sans compter les Saozons était entrée en danse.
Elle se fit un jeu de mettre au fond de Teau
Maint petit galion et maint méchant brûlot
Qui voulaient, s'il vous plaît, la trouvant très mignonne.
Caresser de trop près la pimpante Bretonne.
Mais d'autres survenaient , et puis d'autres encor.
Ayant en tète un beau vaisseau chamarré d'or,
Majestueux et haut comme une cathédrale...
Portzmoguer reconnut la frégate amirale.
C'est elle qu'il cherchait! elle était sous ses yeux.
Il se frotta les mains avec un air joyeux.
Bientôt les deux vaisseaux, amenant leur voilure,
S'envoyaient leur bordée à moins d'une encablure.
Et la mer, et le ciel, et la terre d'Armor
Furent témoins d'un duel qui fut un duel à mort.
Dieu sait combien de temps les monstres combattirent.
Mais les haines, au feu, s'attisent et s'attirent :
Noirs de poudre , n'ayant plus rien d'êtres humains ,
Tous brûlaient de se joindre et d'en venir aux mains.
Il fut terrifiant, le choc des deux colosses ,
Quand on vit, allongeant leurs gueules de molosses,
La Cordelière et la Régente bord à bord.
Alors, on s'empoigna de sabord à sabord,
Tuerie à bout portant, sauvage et meurtrière...
Portzmoguer, l'œil à tout, sur le gaillard d'arrière,
Rayonnait... Tout d'un coup, pâle, il crispa ses poings :
La Cordelière était en feu sur quatre points!
Son beau vaisseau tout neuf se changeait en fournaise!
l'ii lïuurrah retentit sur la frégate anglaise
(Jui, i[lomphante alors, dégagea son avant,
Hecula , se couvrit de toile , et prit le vent.
i) rage I la Régente était victorieuse !
La vnilâ qui partait, superbe et glorieuse!
Va h^ \ aisseau de la reine Anne, tout fumant,
hiulilt* , était là, qui brûlait lentement...
Allons , si la victoire aux Bretons est ravie,
L'iitniïieurestsauf! Et Brest est tout près. ..C'estla vie...
^La vie?... Il s'agit bien de cela! Portzmôguer
Voyiiil , voyait, là-bas, gagnant la haute mer,
La Réfjente à ses mâts déployant Toriflamme...
1^1 Portzmôguer sentait qu'elle emportait son âme!
\\\\ rf ne fut pas long! — « Toutes voiles dehors! »
Sviri'iïi-t-il, « et droit sur les Saozons! » Alors,,
LA ni: lais vit, sur la mer, grandir la Cordelière,
ViéXiùi . nous Tavons dit, ime riche voilière,
Servie: avec amour par ses bons matelots.
IvIIp ouvrit sa voilure immense sur les flots.
Su t nqiie tout en feu, qui craquait dans les flammes,
Sinistre, bondissait, ensanglantant les lames...
1 i';iui<Hie et prompt, le choc inéluctable eut lieu-.
lCirruy;ible d'horreur, la Cordelière en feu
Mnr<lil de ses grappins les flancs de sa rivale,
VX l;i ïlEimme, tordant ses nœuds dans la rafale,
A!ltiia:int iin brasier immense sur les eaux,
S't'*Ie^a, monstrueuse, autour des deux vaisseaux.
O iiiihies des Surcoiif et des Bisson stoïques!
i\ NO h kits de la mer! ô marins héroïques!
>'uî fie vous n'est plus grand que le grand Portzmôguer
(}ul. Ij îinquille , attendant la mort, Tœil calme et fier,
l.;i II i;iit dans un coup de foudre grandiose,
Ijiiporlé comme un Dieu dans une apothéose!
(La Reine Anne, XI.)
FRANCIS GAHEL
(EDiMOND ESTÈVE)