‹ Le Parnasse breton contemporain, publiéChapitre 154 sur 217 · LE BARDE DE PENMARC'H · texte numérisé non relu

LE BARDE DE PENMARC'H

(fragment)

L'orage redoublait de furie, et la houle Jaillissait eu torreuts d'écume sur la foule. Le prophète, toujours debout sur son autel. Parlait toujours. Il dit :

<( L'esprit est immortel ; Comme l'âme, l'esprit est de divine essence. La mort est le séjour, et la vie est l'absence. Je vais mourir, afin de revivre au soleil. Notre globe est obscur et n'a rien de pareil Aux splendeurs des foyers qu'allument les étoiles. Je vais mourir afin de perdre tous mes voiles ; Mais avant de mourir je veux vous dire encor Ce que VAiveii m'apprend des destins de YArmor : Un héros, dont l'esprit sera iirand, l'âme grande, Naîtra dans Rome. Un jour il viendra. Cette lande Portera la profonde empreinte de ses pas. L'empreinte sur le sol ne s'effacera pas ; L'empreinte pèsera sur vos noms, dans l'histoire, Sur vos titres d'honneur, sur vos titres de gloire, Et ce front qu'aujourd'hui vous portez haut et fier, Demain sera courbé sous un talon de fer. Un seul maitre fera de vous de vils esclaves ; De vos nobles sayons de honteux laticlaves. Vous servirez, après avoir été servis ; Jusque sur vos autels vous serez poursuivis. Dans vos déserts, au fond de vos forêts de chênes, Dans vos foyers, partout vous porterez des chaînes.

MADAME AUGUSTE PENQUER. 211

« La Rome dont Brennus pesa la rançon d'or, « A son tour pèsera les destins de VArmor; « La Gaule deviendra romaine... Ig-nominie ! « La Gaule servira Rome et la tyrannie!... »

Un cri d'horreur monta vers le barde. Le flot Répondit par un long et lugubre sanglot. La chouette des mers frappa le rocher sombre. Le prophète reprit soudain :

« Quelle est cette ombre (( Qui traverse la nuit dans un nuage bleu ? « Que porte-t-elle au front? Trois mots. Trois mots de fru : « L'Espérance, la Foi, la Charité... Mystère ! (( Trois mots de feu qui vont illuminer la terre ! « Esus, prépare-toi. L'ombre s'avance. Un dieu, « Ennemi de ta loi, descendra dans ce lieu. « Esus, un dieu peut donc vivre où vivent les hommes, « Et marcher comme nousdans lasphère oùnoussommes, « Avoir soif comme nous, comme nous avoir faim, (( S'asseoir à nos banquets et rompre notre pain, « Et garder, dans le sein de l'humaine matière, « La divinité sainte et pure tout entière ? « Esus, prépare-toi pour des combats divins. « Prends ton tonnerre. jNon. Tes tonnerres sont vains. « L'ombre, qui m'apparaît à travers un nuage, « D'un seul souffle, d'un seul, détruira ton image ; « Par ce souffle d'en haut tout sera dispersé. « L'avenir sortira des cendres du passé ; « Les dieux disparaîtront dans un grand cataclysme, « Entraînant avec eux l'autel du druidisme, « Les idoles, le Gui, le temple, le menhir : « Des cendres du passé sortira l'avenir.

« Un dieu d amour naîtra. Le dieu vaincra la haine. « Bientôt l'arbre sacré ne sera que le chêne,

(( Irmensul n'existera plus, « Les froids autels, épars dans les froides enceintes, « Tomberont foudroyés au pied des arches saintes,

« Asile des nouveaux élus.

« Une croix régnera, calme dans son prestige, « Et féconde et bientôt forte comme une tige

« Qui supporte de forts rameaux.

« Le sang- d'un Homme-Dieu rougira ses racines, (( Fertihsant partout les semences divines,

(( Partout stérilisant les maux.

« Une croix régnera, seule, puissante et ferme : (( Règne de l'Infini sans mesure et sans terme

« Et debout pour l'Eternité ; « IN'ayant qu'un appui : Dieu ! mais ayant trois symboles ; « Mais ayant, au fronton divin, les trois paroles :

« Espérance, Foi, Charité.

« Lettres de flamme et d'or dans des traces funèbres, « Ces mots rayonneront sur un fond de ténèbres ;

(( Le dernier druide à genoux, « Débris dans les débris des idoles celtiques, u Et ruine au milieu des raines antiques,

« Dira : — Yoici Dieu ! courbons-nous !

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