SINE NOMINE
LE jeune lieutenant marche ;\ la mort certaine. Il a vu, sans pâlir, pâlir son capitaine, Quand celui-ci, poudreux et blessé : « ?{ous fuyons. Vous, prenez vingt soldats, retournez en arrière. Et faites-vous tuer dans cette fondrière Pour couvrir le départ des derniers bataillons. »
Il va du même pas qu'aux matins de revue Quand les Parisiens le suivaient dans la rue ; Mais, sous le képi rouge aux minces galons d'or, Il contemple, d'un œil plein de graves pensées, Les formes de la vie à l'horizon dressées Qu'à peine verra-t-il quelques heures encor.
Puis, baissant la paupière, au-dedans de lui-même Avec les yeux de l'âme il revoit ce qu'il aime : Sa mère en cheveux blancs, que tuera la douleur; Sa sœur, près d'une amie^ à genoux dans l'église, Si jeunes toutes deux... si chères! Tout se brise, C'en est fait, et le rêve est tranché dans sa fleur.
Va! ta part sur la terre est toute dépensée.
Porte jeunesse, amour, force, avenir, pensée.
Où le devoir le veut, en pâture au canon.
De rien de consolant ta vertu n'est ternie :
Car nul n'assistera ta sanglante ag'onie,
Et ceux pour qui tu meurs ne sauront pas ton nom.
rRÉDÉRIC PLESSIS. 223