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LE VIEUX BRETON DE PLOUGASTEL

A M. Charles du Couédic.

CHEVEUX blancs, bras nerveux, la taille droite et haute Sous la veste de drap bleu ciel, Il bêchait vaillamment ses fraisiers sur la côte, Le vieux Breton de Plougastel.

Son arpent s'allongeait eil pointe au fond d'une anse,

A côté d'un bateau pêcheur ; Le soleil y versait à pic sa flamme intense,

Le vent du large sa fraîcheur.

Et je le regardais, assise sur la route :

La sueur perlait à son front, Mais il ne sentait pas la fatigue, sans doute,

En songeant aux fruits qui viendront.

Joyeux, il murmurait, dans sa langue rustique,

Aux sons heurtés et rocailleux, Je ne sais quel refrain de sône ou de cantique

Qu'avant lui chantaient les aïeux.

Certes, il ignorait les châteaux en Espagne,

Hantés par de troublantes voix ; C'était. un vieux Breton de la vieille Bretagne,

Costume et cerveau d'autrefois.

Son univers tournait autour de l'espérance

Ou de la perte d'un écu ; Dans un contentement fait de son ignorance.

Il vivait sans avoir vécu.

Il ne se doute pas que l'ancien axe Jjouge, Pauvre vieux!... Mais je vis soudain,

A sa veste terreuse, un bout de ruban rouge Qui le vengea de mon dédain.

Il avait, ce bêcheur, bien des jours à la ronde.

Navigué partout sous le ciel.

Sans avoir trouvé rien, dans l'examen du monde.

Qui fût plus beau que Plougastel ;

Que son clocher natal doré de lichen jaune

Et de rayons, sur le coteau :

Voix chère de l'église, où le bon saint Jean trône

En veillant sur les ex-voto ;

Que ses talus couverts de digitales roses.

Où le vent salin mêle aux fleurs Des parfums de varech, jaseurs et pleins de choses

Que le vent ne dit pas ailleurs ;

Que ses horizons gris, changeants comme la vague

RecueilHs et mystérieux, Dont, sans qu'il sût pourquoi, la souvenance vague

Tout à coup lui mouillait les yeux ;

Que son champ, qu'il aimait avec idolAtrie, Son champ hlauc de neige ou vermeil :

Blanc (le neige, au printemps, sous la fraise fleurie : L'été, sempourprant au soleil.

Aussi, quoique resté marin en chaque fihre,

Epave du vaste océan, Yite, dès que l'Etat l'eut enfin laissé libre,

Il s'était refait paysan.

Col bleu, sifflet d'argent, doubles galons aux manches,

Qu'il portait fièrement là-bas.

Sur les quais populeux et les flottantes planches,

]\on, il ne vous regrettait pas!

Malgré le poids de Fâge et les heures mauvaises,

Il était content de sa part :

Il vivait près des flots, en cultivant ses fraises,

Toujours prêt pour le grand départ.

Quel secret as-tu donc, vieille terre celtique.

Et quel philtre étrange, dis-moi, Pour verser à tes fils, de race granitique,

Un si profond amour de toi,

Qui les tient à l'abri de l'ambition vaine,

Agenouillés devant l'autel.

Et leur fait les bras forts, l'Ame haute et sereine

Du vieux Breton de Plougastel !

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