‹ Le parnasse hippocratiqueChapitre 144 sur 149 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

ACHORION, ECZÉMA, ACNÉ

(Achorion, couvert de poussière, saute à bas de sa puce de course, qui tombe raide. Il se jette aux pieds d'Eczéma )

ACHORION

Madame, nous avons tout perdu, fors l'honneur !

EZCÉ.MA

Du puissant Acarus vous portez la couleur. Qu'est-il donc arrivé ? Je tremble, je chancelle. Exposez subito votre affreuse nouvelle.

ACHORION

Acarus est vaincu, et Crapule n'est plus ! Bulbe succombe aussi, et mon prince Favus A trouvé le trépas au gros de la mêlée ! J'étais à ses côtés, quand d'une voix fèlée 11 m'ordonna de fuir et d'accourir vers vous. Je m'éclipsai soudain.

ECZÉMA

De grâce, faites-nous

Le récit détaillé de toute la journée

Qui d'un État brillant changea la destinée;

ACHORION

Quoi ! reine ! vous voulez réveiller mes douleurs Par le récit trop long de nos affreux malheurs ? Eh bien, apprêtez-vous, car jamais vos oreilles N'en auront, sur l'honneur, entendu de pareilles. Sur les bords embaumés où le fleuve Sudor Roule ses flots d'azur, régnait un âge d'or. On n'y connaissait point les discordes civiles. Un peuple agriculteur, dans les plaines fertiles D'Epiderme, traçait sans soucis et sans bruit, Ne craignant rien du sort, ses sillons dans la nuit. Crapule était le nom de la ville opulente Où régnait Acarus ; elle était florissante Sous un monarque aimé de fidèles sujets. Son joug était si doux, si nombreux ses bienfaits f Ce bonheur fut troublé en l'an mil huit cent douze. Un forcené, Gales, en sa fureur jalouse, Une épingle à la main, partout nous poursuivit, Dévasta nos foyers sans trêve ni répit. En vain pour nous le sort sembla vouloir com-

[battre.

Nous serrâmes nos rangs ; sans nous laisser abat"

[tre,

Nous luttâmes toujours, et, bravant son poignard' Nous levâmes encor la tête et l'étendard ! Inutiles efforts ! Contre la destinée

Que pouvons-nous, hélas ! Un instant détournée, La fureur de l'enfer de nouveau s'alluma : Par des agents subtils l'homme nous décima. D'un instrument de mort l'infâme découverte Dans ces jours de malheur vint hâter notre perte. Où fuir ? où nous cacher ? Pour détourner ses coups Nous avons tout tenté : se dressant contre nous Sur son pivoî. d'airain, l'invincible lunette, Sabre de Damoclès, menaçait notre tète ! Les verres grossissants ont révélé nos mœurs Et de mille combats engendré les horreurs ! Ils ont jusqu'à nos murs amené la cohorte Des soldats de Sulfur ! La fureur les escorte : Ces suppôts de Satan envahissent sans bruit Les abords d'Épiderme au milieu de la nuit. Savon-Noir sur nos champs répand sa bave im-

[monde.

De ses flots écumants l'infâme nous inonde ! Il entraîne après lui les épais bataillons Des brosses de chiendent ; du fond de nos sillons Ils vont nous arracher. Pour hâter la défaite, Sulfur s'élance alors! Il s'est mis à la tête De soldats aguerris dont l'aveugle fureur Rend inutile, hélas ! notre antique valeur ! Au nombre nous cédons ! Le plus affreux carnage Commence autour de nous : ni le sexe, ni l'âge, Ne trouvent de merci près de lâches vainqueurs. Tout périt sous leurs coups. Ni prières ni pleurs Ne sauraient les fléchir ! La flamme se déploie En tourbillons fougueux; nos palais sont leur proie

Partout ce ne sont plus que des restes flétris, Et des poils arrachés les funèbres débris Jonchent le sol noirci, comme on voit sous l'orage Se courber les épis dans les champs qu'il ravage ! En vain Tricopliyton veut arrêter Sulfur: Il voit à ses côtés Microsporon Furfur Tomber assassiné. Dans cet instant suprême, Accablé par le nombre, il est blessé lui-même, Cinabre le saisit ; on le charge de fers. . . Reine, tout est perdu ! vous savez nos revers :

ECZÉMA

Ah ! j'ai donc le secret de ma noire tristesse, Du dévorant ennui qui me rongeait sans cesse ! Je comprends aujourd'hui ; c'était l'avant-coureur De ce poignant récit. Dieux ! je frémis d'horreur ! Je tremble que Sulfur, ivre de sa victoire, Ne vous suive en ces lieux pour accroître sa gloire. Acné, cours au palais, va chercher mon époux. Et que sans nul retard il vienne auprès de nous.

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