ODE SUR LA BLENNORRHAGIE
Parmi les pièces un peu légères que nous a laissées Mathurin Régnier, l'ode à la blennorrhagie doit figurer dans le Parnasse me'dical.
Infâme bastard de C^'tbère, Fils ingrat d'une ingrate mère, Avorton, triste et déguisé, Si je t'ai servi dès l'enfance, De quelle ingrate récompense As-tu mon service abusé?
Mon cas, fier de mainte conqueste, En espagnol portoit la teste.
Triomphant, superbe et vainqueur, Que nul effort n'eût su rabattre :
Maintenant, lasche et sans combattre, Fait la cane et n'a plus de cœur.
De tels autels une prêtresse
L'a réduit en telle détresse,
Le voyant au choc obstiné,
Qu'entouré d'onguent et de linge,
Il m'est avis de voir un singe
Comme un enfant embéguiné.
De façon robuste et raillarde,
Pend l'oreille et n'est plus gaillarde.
Son teint vermeil n'a point d'éclat ;
De pleurs il se noje la face,
Et fait aussi laide grimace
Qu'un boudin crevé dans un plat.
Aussi penaud qu'un chat qu'on chastre
Il demeure dans son emplastre
Comme en sa coque un limaçon.
En vain d'arrasser il essaj^e :
Encordé par une lampraye
Il obéit au cavezon.
Une salive mordicante,
De sa narine distillante
L'ulcère si fort par dedans
Que crachant l'humeur qui le picque,
Il bave comme un pulmonique
Qui tient la mort entre ses dents !
Ha ! que cette humeur languissante
Du temps jadis est différente !
Quand brave, courageux et chaud,
Tout passait au fil de sa rage,
N'estant si jeune pucelage
Qu'il n'enfila de prime assaut.
Apollon, dès mon asge tendre, Poussé du courage d'apprendre Auprez du ruisseau parnassin, Si je t'invoquay pour poète, Ores, en ma douleur secrette.
Je t'invoque pour médecin.
Sévère toj des destinées, Mesureur des vites années, Cœur du monde, œil du firmament, Toy qui présides à la vie, Guéry mon cas, je t'en supplie, Et le conduits à sauvement.
Pour récompense, dans ton temple, Servant de mémorable exemple Aux jouteurs qui viendront après, J'apprendray la mesme figure De mon cas malade en peinture, Ombragé d'ache et de cyprès.
Mathurin Régnier.