LA FEMME MALADE
Cette pièce rappelle bien par son style et sa versification facile, le poète Gudin, le poète du xviii° siècle, ami de Beaumarchais.
Du fond de l'Angoumois nouvellement venu, Débarqué dans Paris, n'ayant encore rien vu, Mais beau, mais jeune, et fait pour voir dans cette
[ville
Bien des choses en peu de temps.
Recommandé par ses parents,
Florimont se rendit chez madame Dorville.
Seule dans un salon doré, Par la main des beaux arts galamment décoré,
Avec négligence étendue, Elle était sur un lit sculpté, verni, brodé, Vulgairement chaise-longue appelé.
Le jeune homme s'étonne et se trouble à sa vue.
Il craint d'être indiscret, il pense qu'elle attend
Dans cet appareil un amant.
Il apprend qu'elle était malade.
« Vous malade ! madame, hélas ! en vous voyant Comment se peut-il qu'on se le persuade? Ces grands yeux bleus remplis dans ce moment D'une langueur si douce et d'un feu si touchant,
Ce teint si frais, ce coloris brillant, Ce sein dont la blancheur m'éblouit et m'enchante, Ne marquent pas en vous une santé constante? Que je plains vos beaux jours perdus dans la dou-
[leur ! »
Comme il disait ces mots, on annonce un docteur, Homme fort à !a mode et fort prisé des belles :
Aussi pour réussir près d'elles, Pour briller dans le monde, il avait pris le nom
De la plus aimable saison ; 11 s'appelait Printemps. Il entre avec aisance. Il salue avec grâce -, il parle en souriant, D'un ton doux, mais posé, narre avec complaisance Les cures qu'opéra son merveilleux talent,
Cite ses écrits et sa gloire ; Puis il conte du jour la scandaleuse histoire. La malade en sourit. « Eh bien, dit-il, et vous? Comment cela va-t-il ? Toujours faible, débile ; Les nerfs sont agacés, des vapeurs ? de la biîe ?. . . Vo^'ons. )j li prend son bras, il lui tàte le pouls. « Il est assez égal... et la langue ?. . . est vermeille. Cette bouche en fraîcheur n'eut jamais de pareille... Le sein est toujours dur et le ventre tendu.
Je puis, et c'est un droit de tout temps reconnu, Je puis tâter et confesser les belles,
Sur de pieuses bagatelles.
Qu'on trompe un directeur; que d'un air ingénu.
On lui dise s'être abstenu
De manger du fruit défendu, Xul mal de ce pécbé n'est jamais advenu. Mais il faut avec nous des récits plus fidèles. L'aveu le plus naïf aux médecins est dû. ï^arlez : depuis hier que vous ne m'avez vu,
Quel régime avez-vous tenu ?
Avez-vous bien soupe, bien veillé, bien couru ? Votre époux desesdroits a-t-il fait quelque usage ? »
— Lui ? jamais. — 11 a tort. Et vous n'avez reçu
De nul autre un secret hommage ?
Vous souriez... J'entends... Oui, mais Modérément, sans doute... sans excès?
— Oh 1 non, non : je n'ea fais jamais.
— Bon : je vous reconnais ; vous êtes toujours sage. Continuez; prenez dans cette occasion
De ces petits bols de savon.
De Peau de veau, des bains ; surtout qu'avec pru-
[dence.
Epoux, valets, parents et toute la maison Laissent de votre sang calmer l'impatience.
La moindre contradiction Causerait à vos nerfs trop d'irritation.
Qu'on redouble de complaisance. »
Il dit, il part, il salue, en passant. Le jeune homme, à l'écart retiré prudemment.
Le jeune homme revient vers le lit de la belle : '( Comment vous trouve-t-il ? — Beaucoup mieux,
[lui dit-elle.
Mais, hélas ! voici mon époux.
— Le médecin vous quitte, et comment allez-vous Lui dit-il brusquement. - Ma maladie empire.
— Je le crois ; et comment voudriez-vous guérir Toujours couchée ; ainsi l'humeur doit s'épaissirc.
— Ah ? vous allez encor me contredire. Rien ne m'est plus nuisible ; et c'est précisément Ce que le médecin, ici, vient de défendre. Je sens que mes vapeurs vont déjà me reprendre. Eh I non. non, je m'en vais. — Ah ! monsieur, en
[sortant,
Dites qu'on défende ma porte.
Je sens une douleur trop forte.
Je ne veux voir personne absolument, »
Le jeune homme aussitôt voulut se retirer. ^( Non, lui dit-elle, non ; vous pouvez demeurer. Trop de monde fatigue, et la foule m'ennuie. Tous ces vagues discours n'ont pour moi nul attrait. Une seule personne a bien plus d'intérêt ; Sa conversation calme la maladie. »
Le jeune homme étonné la parcourt des jeux. Il rencontre les siens, si beaux, si pleins de feux, Que sa voix s'en altère , il tremble, il balbutie.
En souriant elle lui prend la main, La serre en soupirant, la porte sur son sein,
Tant est grand le mal qui l'oppresse.
ce Votre mal, lui dit-il, redouble ma santé.
Je respire la volupté.
Pardon : mais je ne puis contenir mon ivresse. - Que faites-vous ? Ah ! ne m'attaquez pas, .. :«Iénagez-moi du moins... Je suis trop faible. . .
[hélas !
Je vais m'évanouir, . . » Sa tète avec mollesse,
Tombe à ces mots sur le coussin ; Son œil demi fermé ne voit plus la lumière \ Sa prunelle se perd sous sa longue paupière, Et de fréquents soupirs agitent son beau sein. Mais quand de cet état elle fut revenue : « Cruel, qu'avez-vous fait? dit-elle tendrement. Ah ! si ma force ainsi ne s'était point perdue, Oui, croyez-moi, malgré votre ascendant,
Je ne me serais point rendue ; Ou si du moins le sort eût voulu, malgré moi,
Que je subisse votre loi,
Je me serais mieux défendue, y)
CUDIN.