CHAPITRE I
Les Origines
Une religion existe bien avant qu'un heureux hasard ou un vouloir génial la projette au dehors : elle existe en puissance dans toute révolution religieuse qui la précédée, mais qui la plupart du temps échappe aux yeux de l'histoire. Il est clair qu'à eux seuls les livres de Zoroastre ne sauraient rien nous apprendre d'une religion pré zoroastrienne. Mais, si dans un autre domaine, que nous savons avec certitude ethniquement apparenté à celui de la Perse, nous retrouvons en partie les mêmes noms de dieux, les mômes attributs, les mêmes mythes, et jusqu'aux mêmes pratiques de liturgie, l'horizon du passé s'ouvrira devant nos regards, et nous restituerons sans effort un état antérieur, commun aux deux familles de frères maintenant séparés. Or, tel est bien le cas entre la Perse et l'Inde. D'où qu'ils soient venus dans leur marche vers
le sud, les Aryas asiatiques ont commencé par séjourner longtemps ensemble sur les plateaux et les hautes plaines de l'Eran ; puis, quelques-uns d'entre eux ont franchi les passes du sud-est et lentement envahi le Penjâb et la vallée de Gange, tandis que le
gros des tribus restait fidèle aux cimes neigeuses et au climat tempéré du pays adoptif. A ceux-ci, plus tard, TAvesta servit de loi ; les autres nous ont gardé intacts leurs Védas et leurs Brâhmanas, sensiblement plus anciens^ ; et, entre ces adeptes de deux religions différentes, désormais complètement isolés les uns des autres par une muraille montagneuse à grand*peine franchissable, les concordances sont si frappantes et si nombreuses qu'il faut renoncer à en dresser le catalogue et doit suffire de tracer à larges traits la commune croyance dont elles relèvent*.
§ 1«'. — ASURAS ET ÂdITYAS
Les dieux immémoriaux de la famille indo-éranienne paraissent avoir porté le titre d'asura, dont la traduction la plus probable serait « Seigneur )), soit donc (( les Souverains ». Les Asuras du Rig-Véda, en
1. La composition de ces longs recueils peut se placer approximativement entre 1500 et 800 avant notre ère, tandis que les parties les plus anciennes de TAvesta — les Gàthâs attribuées à Zoroastre lui-même — ne remontent certainement pas au delà du VIP siècle.
2. Les concordances de détail seront relevées, s'il y a lieu, au cours de l'exposition de chaque chapitre. — On sait, au surplus, que la communauté d'idées religieuses remonte plus haut encore que l'indo-éranisme, et que, à la faveur des mythologies grecque, latine, germaine et letto-slave, il est possible d'entrevoir le passé de la pensée indo-européenne; mais pareille spéculation serait ici déplacée, et nous devons nous borner à renvoyer au peu que nous en avons dit dans notre préface de la Magie dans l'Inde antique (Paris, Du- Jarric, 1904).
ASURAS ET ADITYAS 9
nombre indéterminé, sont des êtres puissants et redoutables, en possession de trésors dont ils se montrent tour à tour et à leur gré avares ou généreux, mais confinés au-delà du monde visible dans un lointain si mystérieux et si sombre, qu'ils sont déjà tout près de devenir ce qu'ils deviendront décidément dans les Védas postérieurs et dans toute la littérature à la suite : des démons. L'un d'eux, Varuna, ordinairement associé à Mitra \ mais entouré d'un prestige bien supérieur, se détache en vigueur sur le fond un peu coufus du panthéon védique : il a étayé la voûte du ciel ; il y siège au sommet et surveille les actions des hommes ; aucune ne lui échappe, et sa vindicte infailliblement juste est suspendue sur le pécheur.
La même catégorie divine, seulement réduite à l'unité, resplendit au firmament avestique : le Dieu des mazdéens s'appelle Ahura*. Qui est-il au juste, par rapport à son homonyme hindou ? est-ce Varuna lui même, comme l'enseigne M. Oldenberg*? ne serait
1. Au point de vue mythique, Mitra et Varuna représentent, respectivement, le ciel diurne et le ciel obscur; selon M. 01denberg, le soleil et la lune, ce qui, aux fins que nous nous proposons ici, revient au même. 11 est certain du moins que le Mitbra avestique est le Génie de la lumière diurne, et qu'aujourd'hui le persan mihr (poétique) veut dire « soleil ».
2. Il est avéré, de par les lois phonétiques, que le sanscrit asura et le zend ahura ne sont qu'un seul et môme mot; ainsi de tous les autres rapprochements qu'on rencontrera par la suite.