‹ Le ParsismeChapitre 199 sur 203 · Kessler, Maiii, \i · texte numérisé non relu

Kessler, Maiii, \i

» Sois loué, ô resplendissant, n Mânî, notre guide, racine de i*iliumination et rameau de l'adoration, arbre superbe qui es le salut unique et universel. »

En dépit ou à cause même de cet ascendant personnel, qui de bonne heure la fit entourer de légendes, la personne de ce Mânî est relativement peu connue. Sa vie publique dut commencer, on ne sait au juste à quel âge, vers 24*2, au début du règne du second des Sâssânides,SaporI''»"',qui d'abord lui fit très bon accueil. Mais l'orthodoxie officielle ne tarda pas à se soulever contre une religion tout intérieure, qui proscrivait le sacrifice et les pratiques, ou du moins en contestait Tabsolue nécessité. Mânî tomba en disgrâce et dut s*exiler. 11 voyagea près de quarante ans, dans des contrées lointaines, dans l'Inde, au Turkestan, jusqu'en Chine et au Tibet; il mena une vie errante et menacée, mais rencontra aussi de fervents dévouements qui le soutinrent dans l'épreuve ; enfin il revint en Perse, rappelé par le roi Ormazd P'*, qui lui ménagea un refuge dans un de ses châteaux. Malheureusement, ce protecteur ne régna qu'un an ; son frère et successeur, Bahràm I**"*, abandonna au contraire à la rage de ses ennemis le prophète désarmé. Mânî fut écorchévif* et mis en croix (vers 274), et son corps écartelé fut exposé sur les remparts à titre d'exemple.

i. Le jour môme du couronnement de ce prince (20 mars SJ42), il aurait prononcé son premier sermon de prophète, aussitôt après sa vi>itatl()n par un ange et son illumination, soit à l'âge de 24 ans : Fliigel, Mam\ p. 153.

2. C'était un supplice fort usité en Perse, particulièrement pour les cas d'impureté inexpiable. Darmesteter croit en trou-

Sa religion, on Ta vu, lai survécut plus de mille ans ; mais, à partir de son martyre, elle devient entièrement étrangère à l'histoire de la Perse et du parsisme.

III. Mazdak. — Deux siècles et demi plus tard, l'hérésie des mazdakites ébranla sans doute plus profondément le royaume; car ce fut une crise politique et sociale au moins autant que religieuse. Le réformateur Mazdak fut un de ces utopistes comme il en surgit à point nommé pour sonner le glas avant-coureur de la chute des civilisations vieillies. L'extrême civilisation ne va jamais sans quelque oppression ou un fort semblant d'injustice, et il est plus facile aux esprits simplistes de la maudire et de la condamner en bloc, que d'établir équitablement la balance de ses tares et de ses bienfaits. Cela soit dit pour les socialistes sincères. Mazdak parait l'avoir été, et probablement, si on le connaissait mieux, serait-il permis de le comparer à Savonarole, dont il eut le destin misérable : ce n'est ni à la cupidité ni à la basse envie qu'il faisait appel pour recruter des partisans ; car il prêchait que la racine de tous les maux humains gît dans le besoin et la convoitise, et qu'il n'y aurait convoitise ni besoin si tous les biens étaient en commun. Sa morale dut être ascétique, puisqu'une glose pehlvie^ lui

ver la prescription jusque dans l'Avesta : Vdd. 3. 20, et note sur ce passage. — Selon d'autres sources, il serait mort en prison, mais en tout cas son corps fut exposé en croix : Flùgel, Ma/u\ p. ICO.

1. Sur Vdd. 4. 49; cf. supra p. 120, et la note de Darmesteter sur ce passage.

reproche, entre autres hérésies, d'avoir recommandé le jeûne. Jusque là, rien que de louable : l'inégalité de consommation est la source et le critérium même delà misère ; et, dans une société organisée sur la base de la propriété individuelle, il ne saurait exister, contre l'inégalité de consommation, d'autre frein que celui que chacun s'impose\ Mais précisément c'est à la propriété même que Mazdak s'attaqua : la communauté des biens, puis celle des femmes, qui en est la conséquence presque nécessaire, furent les deux premiers articles de son programme. Il y joignit l'abolition des titres héréditaires, sacerdotaux ou nobiliaires, et l'interdiction de tuer les animaux pour s'en nourrir. De ces éléments d'une éthique rudimentaire, bonne en soi, puérile ou révoltante dans le détail, il se composa une doctrine qui jouit de quelque succès, mais qui dans un grand Etat ne pouvait être un instant viable. De fait, il ne dut une influence passagère et bientôt menaçante qu'à la longanimité ou à la protection secrète du Sâssànide alors régnant, Kavâdh ou Kobed (488-531). Quel sentiment de tolérance ou quelle profondeur de calcul induisit ce souverain à couvrir une propagande qui devait ou avorter ou, si elle réussis sait, faire crouler son empire ? On ne sait. Il est probable que Mazdak lui parut un instrument utile contre les grands et riches seigneurs féodaux dont il souffrait impatiemment la turbulente indépendance, et qu'il se

1. Aussi ne peut-on que s'étonner de voir de soi-disant socialistes proscrire ceux qui donnent au monde le précepte et l'exemple de l'abstinence volontaire.

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réservait de le briser après s'en être servi. Il dut s'y décider plus tôt qu'il ne s'y attendait : le royaume était déchiré deséditions; k l'extérieur, Byzance et les rois protégés par elle le serraient de près ; les empereurs Anastase et Justin I*"' ne se faisaient pas faute de lui susciter des embarras ; en 527, Justinien montait sur le trône et inugurait une politique décidément belliqueuse. L'heure n'était pas aux expériences sociales. En 513, Kavûdh avait associé à la royauté son fils, qui devait lui succéder sous le nom de Khosrau I"^' (531-579), et qui poussait aux mesures de rigueur contre les mazdakites. Kavâdh s'y détermina vers la fin de son règne et ordonna la persécution et le massacre où périrent Mazdak et un grand nombre de ses disciples. La secte ne résista point à cette épreuve : elle subsista obscurément sous forme de petites congrégations disséminées et désormais inoffensives ; elle n'eut plus d'histoire^

Aussi bien, sa tâche était accomplie : elle avait, pour sa bonnè'pàf t, contribué à affaiblir son pays et à apprêter le triomphe du nouvel ennemi qui bientôt allait se lever contre lui.

1. 11 ne saurait entrer dans le plan de ce petit livre do consacrer plus de détails aux diverses sectes mazdéennes ; on a déjà rencontré (supra p. 42, n. 1; celle des zervanites, qui enseignaient qu'Orniazd et Ahriinan étaient frères jumeaux ; tout au contraire, les gayôuiarthites tenaient Ahriman pour issu d'Ormazd en un instant de doute, et Ton ne voit pas très clairement en quoi consistait leur hérésie (cf. supra p. 67, mais la théologie a des grâces d*état pour découvrir des nuances imperceptibles à l'œil nu).

après la conquête musulmane 275

§ 5. — Après la conquête musulmane.

On sait de quelle rapide et effroyable expansion la prédication de Mahomet fut le signal : moins de vingt ans après l'hégire, les hordes arabes et les troupes régulières de la Perse se rencontraient déjà le long de la ligne disputée de l'Euphrate ; en 637, une bataille de trois jours, suprême effort de la civilisation antique contre l'Islam envahisseur, décidait du sort de l'empire. Les Arabes n'avaient alors pas le moindre soupçon de Tart militaire, — ils ne l'apprirent que plus tard, et précisément à l'école des vaincus perses ; — mais leur fougue et un hasard heureux l'emportèrent sur la. savante tactique du général Rustem, qui périt dans cette action. La digue était ouverte, le flot s'y précipita ; après une longue et héroïque résistance, le dernier Sâssânide, Yazdegerd III, en fuite vers l'extrême N.-E. de son royaume, — à Merv (651), — fut assassiné en trahison par un de ses sujets, comme dix siècles auparavant Darius III après Arbèles. La terre persane fut dépecée entre les vainqueurs, le croissant chassa l'aigle et le Coran remplaça l'Avesta.

Ce n'est pas que l'Arabe ait dès le début converti de force le Persan : il le compta parmi ceux qui « avaient reçu un livre », ainsi qu'il disait des juifs et des chrétiens, à qui il permettait, moyennant paiement de lacapitation, le libre exercice de leur religion. Mais, dans ce grand État, organisé et centralisé depuis 1200 ans, la religion traditionnellement respectée tenait de trop près aux aspirations nationales, pour quil parût

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possible au conquérant de les contenir en la tolérant. Par la force de^ choses, peu à peu, les musulmans, oppresseurs du pays, se firent oppresseurs des consciences ; par la force des choses, les parsis, malgré leur haine héréditaire contre les Sémites\ durent se convertir au cours des siècles, gardant toutefois, comme gage éternel de cette haine, la profession de foi chiite, que la Perse représente encore de nos jours et qui la fait tenir en abomination par les Turcs, fervents orthodoxes.

Les premiers temps de la conquête arabe furent traversés de révoltes inlassables, combattues par de sanglantes répressions, d*où la nationalité sortait chaque fois plus affaiblie. Moins d'un siècle après la première invasion, le gros de la nation était déjà acquis à la foi nouvelle. Elle continua à afQrmer son indépendance en se mêlant activement à toutes les luttes qui décliirèrent ses maîtres successifs, et souvent elle y joua un rôle décisif : elle y gagna de surnager en définitive, en tant que pays autonome, à travers tous les déluges qui la submergèrent, de sauver sa belle langue, qui s'imposa même comme organe littéraire à ses farouches vainqueurs*, de se maintenir à part

1. Même sans persécution, la prime offerte aux renégats était assez forte, puisqu'ils échappaient à la capitation : aussi furent-ils si noml)reux que, dès 700, les finances périclitèrent, et l'on (lut édicter momentanément que les nouveaux musulmans seraient sujets à l'impôt.

8. Au XI' siècle, avec Firdûzi et ses contemporains, le persan est redevenu la langue poétique de tout l'Orient musulman, langue choyée à la cour de souverains turcs, dont les grands

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