Cf. supra p
Au ternie de cet exposé, plus fidèle — espérons-le — qu'original, deux problèmes sollicitent notre attention, problèmes délicats et complexes, dont il serait vain peut-être de jamais escompter la solution définitive, mais dont on a du moins dans ces pages essayé de coUiger impartialement les éléments essentiels : comment a pu se greffer sur le polythéisme mythique
des Aryas primitifs, le sec et rigide monothéisme de la religion parsie ? dans quelle mesure cette religion a-t-elle subi l'influence des dogmes ou des rites ambiants, ou bien elle-même a-t-elle influé sur eux ?
Et, à vrai dire, les deux questions n'en font qu'une ; car la première, sans doute, ne se serait jamais posée, si le monothéisme mazdéen, surgissant seul et comme une création ex nihllo au milieu des polythéismes touffus de l'antiquité, n'avait paru à certains esprits un phénomène surprenant, inouï, inexplicable si Zoroastre ne l'avait puisé à quelque source étrangère. De là à en chercher les origines chez le seul peuple antique qui en fût le dépositaire, ou, beaucoup plus tardivement, dans la seule philosophie qui Tait expressément enseigné, la transition était aisée, et la conclusion s'imposait ; le mazdéisme devenait une sorte de plagiat.
Mais la prémisse était forcée et ne reposait que sur une pétition de principe : il faudrait d'abord prouver que le polythéisme indo européen était incapable d'engendrer le monothéisme en le tirant de sa propre essence ; et, mieux on a connu l'Inde, plus cette présomption gratuite s'est trouvée démentie par les faits. L'Inde, on Ta vu, est partie du même point que l'Eran, puisque tous deux ont eu longtemps des rites, des mythes et un panthéon communs ; elle n'a, dans son isolement absolu, certainement subi le contact d'aucune autre nationalité, que de peuplades à tous égards inférieures, auxquelles elle n'eût pu emprunter que des traits de grossier fétichisme ; et pourtant son évolution religieuse l'a amenée, par d'autres chemins que Zoroastre, mais en même temps que lui, et plus tôt peutêtre, aune conception monothéistique'. La théologie des Brâhmanas, qui date de huit cents ans au moins avant notre ère, en est déjà tout imprégnée : non pas en ce «ens qu'il n'y ait encore des milliers de dieux ; mais en ce que tous ces dieux rentrent successivement les uns dans les autres, et tous ensemble en un seul, qui les contient, les absorbe et virtuellement, au fond, les réduit à néant.
Or, tel incontestablement nous apparaît aussi le mazdéisme en son stade le plus lointain. Il a passé par des voies différentes, — ce qui précisément implique qu'il y en avait plus d'une possible pour évoluer
1. N'est-oe pas dire que la formule par laquelle Renan prétend expliquer l'âme sémitique, « le désert est monothéiste », est une belle phrase, mais rien davantage ?
d'un extrême à l'autre : — il a réalisé runité,non en résumant tous les dieux en un seul, mais en les lui subordonnant; il n'importe, le résultat est le même, et le zoroastrisme équivaut pleinement au brahmanisme. Ce n'est encore que théoriquement un monothéisme radical ; dans la pratique, c'est un polythéisme vieilli, qui va s'effaçant de proche en proche dans la conscience de ses prêtres, pour persister plus ou moins longtemps et obscurément dans celle de la multitude. Les Achéménides pouvaient être d'excellents mazdéens, tout en plaçant Mithraetla déesse Anâhita aussi haut qu'Ahura dans leurs hommages et leurs pompeuses cérémonies; car, du culte de dulie à celui de latrie, pour nous servir des expressions techniques, la limite est bien incertaine et presque imperceptible à tout autre œil que celui du théologien. Et même aujourd'hui, le musulman qui accuse le guèbre d'adorer le feu se trompe, sans doute, quant à l'essence même de la religion parsie ; mais croit-on qu'il fasse tort à l'état dame de certains fidèles ?
Que plus tard, à partir du I*^"" siècle avant notre ère, le judaïsme philonien et le platonisme alexandrin aient pu indirectement favoriser l'évolution du mazdéisme, en le nuançant de leur esprit et l'aidant ainsi à prendre conscience du sien propre, il y aurait témélité à le nier et toute vraisemblance à l'admettre : ces endosmoses sont fatales, parfois même en l'absence de communications suivies ; à plus forte raison en ce temps de choc des idées et de migration des symboles. De telles influences, certes, ont pu diriger et précipiter
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le mouvement où depuis longtemps la religion perjje était engagée, préciser, clarifier, raidir son monothéisme. Mais il y préexistait, et elle n'avait jamais eu besoin d'une impulsion adventice pour entrer, à la faveur du génie de Zoroastre, dans une voie que lui tra(;aient naturellement ses propres origines et les tendances intellectuelles de sa classe dirigeante.
Des lors, s'il semble établi que les influences qui ont agi sur le mazdéisme n'ont été que médiates et tardives, que son dogme fondamental est bien à lui et no lui est point venu d'ailleurs, il devient probable que les (juelques ressemblances de détail que l'on peut relever entre lui et telle autre religion voisine ne reposent que sur une coïncidence fortuite; car c*est des idées morales et religieuses qu'est vrai surtout le mot de ri^jcclésiaste « rien de nouveau sous le soleil » I Et de cette vraisemblance de prime abord, nous possédons une sorte de contre-épreuve : lorsqu'une religion emprunte, ce qu'elle emprunte avant tout, c'est ce qui fraj)j)e les yeux de ses adeptes, les signes extérieurs, les pratiques, les rites'. Or nous avons vu que tous les grands rites éraniens, — culte du feu, culte du hôm, usage du barsôm, purifications à l'eau et augôméz, — sont strictement indo-éraniens, c'est à-dire de longue
1. Qu'on suiigc à tout co quo lo christianisnio, avant et surtout (le|)uis Constanlin, a pris au paganisino, tout en abominant s(»H dogmes : menm^s lustrations, images, formuloR, vêtements et ornements sacerdotaux ; et ({u'on place en regard le mazdrisme, (pli exècre le j(mn(\ alors qu'il est enveloppé d(^ religions qui le recommandent ou l'imposent.
date indigènes, et qu'en particulier le rituel des funérailles porte la marque d'une indéniable et exceptionnelle originalité. Là où la forme est restée intacte, le fond a toutes chances de l'être encore davantage, et tout porte à croire que les similitudes sont spécieuses. Cependant il en est de si approchées que le simple hasard y semblerait un miracle : l'esprit humain n'imagine pas deux fois la même chose avec un tel luxe de détails identiques, comme, par exemple, cette résurrection des corps qui doit inaugurer le règne de Dieu et des justes à la fois dans le royaume d'Ahura et dans la vallée de Josaphat'. Mais alors, — et puisqu'enfin l'Avesta, dans ses parties essentiellesi, est généralement reconnu au moins contemporain de la captivité de Babylone, — qu'est ce donc qui est plus probable? ou que les Juifs aient subi l'influence des Perses, si nettement dénoncée, entre autres, par le livre de Tobie, ou que ceux-ci se soient mis à l'école des pauvres exilés que leur puissante civilisation affranchissait et renvoyait dans leur patrie ? que les Perses aient emprunté au judaïsme les terreurs de leurs fins dernières, ou que les Juifs aient reçu des Perses cette idée delà résurrection qui n'apparaît dans
1. En écrivant ces lignes, j'espère nalïliger la conscience d'aucun de mes frères catholiques. La résurrection des corps fait double emploi avec l'immortalité de l'âme et contradiction avec ce que nous savons des transformations de la matière. Loin de moi la prétention d'en définir le dogme ; mais j'ose croire que, si on le soumettait aujourd'hui à un concile, la définition serait fort difïérente de celle que semble en impliquer la formule.
leurs écrits qu'après leur contact historique avec ces étrangers ?
La réponse ne semble guère douteuse : dans les cas où l'emprunt serait absolument manifeste, l'emprunteur serait le judaïsme*.
Et, s'il en était ainsi, cette religion mazdéenne, si imparfaitement connue dans l'antiquité, si déchue de nos jours, revêtirait à nos yeux un aspect inattendu et vraiment auguste : elle serait un des facteurs de la religiosité contemporaine, une des sources lointaines qui alimentèrent le fleuve vivifiant du christianisme. Ce n'est pas à nous qu'il appartient de pousser plus avant l'application de cette idée. Mais qui s'en étonnerait ou s'en scandaliserait, il aurait donc la prétention de dénombrer limitativement les voies par lesquelles il est donné au Divin de se révéler à nous ; il se targuerait d'une foi plus jalouse et plus ombrageuse que le christianisme primitif, qui s'est fait un titre de consécration et de gloire de prosterner la sagesse des Mages devant le berceau de son Enfant-Dieu.
1. Sur les rel.ations et les dilTérences que présente l'idée de la résurrection dans les deux dogmatiques du parsisnie et du judaïsme, consulter encore : Sôdorbloui, la Vie future, ^.Mi sqq.
INDEX DES TEXTES
(Les n'* renvoient aux pages)