‹ Le ParsismeChapitre 58 sur 203 · Vdd. 5. 8-9. Cf infra p · texte numérisé non relu

Vdd. 5. 8-9. Cf infra p

De par les applications de son principe, ai-je dit. — Car, puisqu'il avait classé les êtres bienfaisants en une hiérarchie fixe et donné à chacun sa mission, il a bien fallu aussi qu*à chacun d'eux s'opposât spécialement un esprit malin, sans cesse occupé à contrarier son action tutélaire, toujours vaincu, mais obstiné dans son haineux effort, — en d'autres termes, que la démonologie de TAvesta fût plus ou moins calquée sur sa théologie ou même en présentât l'exact contrepied ; — ce dont aisément on va se convaincre.

Et toutefois, — qu'on ne se paie point d'illusions, — il y a une raison toute matérielle pour que celle-là apparaisse sensiblement moins claire et moins ordonnée que celle-ci : c'est l'insuffisance de la documentation. L'Avesta n'est qu'un recueil de prières : chaque archange, chaque grand ange y a sa ou ses sections, où on le décrit, le loue, le magnifie en termes dont, si vagues qu'ils soient, il y a toujours quelque chose à tirer. Mais, il va sans dire, on ne loue pas le démon ; on ne le dépeint même pas; à peine le nomme-t-on, çà et là, à propos de Tange qui triomphe de lui ou des purifications par lesquelles on le bannit. Le Yazata resplendit en pleine lumière ; du Daêva nous n'apercevons que l'ombre portée : elle ne sera révélatrice que si nous la soumettons à un examen attentif et minutieux.

§ 1®^. — Anra-Mainyu

Et, tout d'abord, Ahura Mazda s'explique de luimême, puisqu'il est le Bien immanent, éternel, sans

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commencement ni fin, et qu*il a en lui sa propre raison d*ètre ; mais quelle idée devons-nous nous faire de son ennemi implacable, Anra-Mainyu, « le Malin Esprit », celui que le monde entier connaît sous son nom plus moderne d*Âharman ou Ahriman * ?

Iln*est pas coéternel à Dieu : il a eu un commencement, et il aura une fin> car la philosophie de TAvesta est foncièrement optimiste. Un jour viendra où Ahriman périra, ou bien, pour éviter la mort, s'enfouira au plus profond des abîmes de la terre pour n*en plus jamais émerger. Sa défaite une fois assurée par les efforts des vrais fidèles coalisés avec tous les êtres divins,. le Bien régnera seul, sans partage et sans terme. Mais, dès lors, comment avait-il cessé de r^ner ? comment, en un mot, le Mal a-t-il pu commencer ? Si Ahriman n*est pas éternel, il n'y a plus que deux solutions possibles : ou il est un ange déchu, ou c'est Ahura qui Ta créé mauvais.

De la première il n'est pas question dans le mazdéisme : le temps ne fut jamais où Ahriman appartenait à la cour céleste. L'idée, au surplus, est contradictoire: s'il avait été créé parfait, il n'eût pas pu faillir.

1. On se servira désormais de ce dernier terme. L'équivalent pehlvi est Zanâk Mtnôi, « l'Esprit destructeur ». Le mot arlra est étymologiquement obscur et les textes ne Texpliquentpas. Néryosengh le traduit par « meurtrier », mais c'est évidemment sous rinfluence de la traduction pehlvie. D'autre part, les Gâthâs, qui ne nomment presque jamais Anra-Mainyu, semblent lui substituer un AkaMainyu, « l'Esprit mauvais » : cf. Aka-Manô, infra p. 69, et la discussion qui va suivre.

Mais la seconde ne l'est pas moins : si Dieu Ta créé mauvais, ou même simplement imparfait, il a donc cxéé le mal. Ainsi, comme toutes les théodicées, le mazdéisme se débat en vain dans les rets de l'inextricable problème.

La théologie du parsisme contemporain s'en tire par un expédient dont la sobre et toute moderne élégance ne doit pas inspirer de fâcheuses préventions contre son antique authenticité. Il y a bien des raisons de croire que telle fut, à peu de nuances près, la vue du zoroastrisme primitif: sa nomenclature même semble la supposer, et quelques textes épars la corroborent. Mais, pour la bien saisir, il faut commencer par faire abstraction de celle qu'une longue habitude de langage, fondée sur une tradition séculaire, a imprimée dans notre pensée'.

Pour tout le monde, en effet, Ormazd et Ahriman s'opposent l'un à l'autre : ils sont sur le même plan, tous deux chefs, l'un égal à l'autre. Pour le parsisme, pratiquement, il en est de même, et, en les envisageant tels, nous ne faisons que répéter la leçon qu'il nous a apprise. 11 a bien été obligé d'en venir là : du jour où s'établissait cette symétrie absolue du ciel et

de l'enfer, que nous venons de caractériser, il a fallu qu'il y eût un roi de l'enfer comme il y avait un roi du ciel, et Ahriman a monté d'un degré ; mais, de par sa naissance, ce n'esl point à Ormazd, c'est à une de ses hypostases qu'il faisait contraste et contrepoids.

1. Cf. Jackson, Grurulriss, II, p. 648, et les autorités citées en ce passage.

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II y en a une, en effet, qui se nomme Spenta- Mainyu, et sa lumière n'éelaire-t-elle pas sa ténèbre, qui est Anra-Mainyu?Tant qu'Ahura demeurait dans son immanence première, il était Lui, et rien autre n'en pouvait sortir ; mais, du moment qu'il développait la Bonne Pensée, la Mauvaise devait naître pour rétablir l'équilibre rompu. La pensée engendre le doute, et Ahriman, c'est le doute d'Ormazd : ce sont là les deux jumeaux dont parle le livre saint et qui apportèrent en même temps la vie et la mort*, les deux faces, claire et sombre, du monde des intelligibles, le couple inséparable dont Tantagonisme fécond alimente le perpétuel Devenir.

Dans cet ordre d'idées, il n est pas malaisé non plus de comprendre en quoi consistera la défaite d'Ahriman, comment il mourra, comme il est né; si Spenta-Mainyu se résorbe un jour, avec toute la création, dans le sein d'Ahura, son contraire disparaîtra du même coup; et, réciproquement, Aûra- Mainyu venant à être annihilé, Spenta-Mainyu n'aura plus de contrepoids, plus de raison d'exister. Tout rentrera dans le repos : ce sera pour jamais l'équilibre immobile, la fin du monde.

Quant à la question de savoir comment il se peut que le mal gise en puissance dans la nature de l'Être en soi, ce n'est pas au mazdéisme qu'il faut la poser, mais à toutes les métaphysiques qui furent le noble rêve de l'humanité, et surtout à celle dont le dogme

l.Ys. 30. 3-4 (G. Ahunavaiti, 3, 3-4).

fondamental est l'identité des contradictoires. Spenta- Mainyu, Aiîra-Mainyu, qu'est-ce autre chose que la thèse et Tantithèse hégéliennes dont Âhura fait la synthèse? Parvenus à cette hauteur, nous avons depuis longtemps franchi la limite de l'atmosphère respirable où doit se confiner notre modeste exposition. Qu'il nous suffise d'entrevoir que Zoroastre, non pas explicitement sans doute, — mais possédons-nous toutes ses leçons? — a sans contredît agité les mêmes problèmes et peut-être y a apporté les mêmes solutions, que ses contemporains les penseurs de l'Inde et que les philosophes de notre orgueilleuse Europe.

Redescendons : métaphysique et démonologie sont deux. Âhriman est bien, incontestablement, dans le texte et dans l'esprit de l'immense majorité des passages de l'Avesta actuel, le contradicteur d'Ormazd lui-même, le roi des Daêvas comme celui-ci est le roi des Yazatas, l'un aussi puissant que l'autre tant que durera ce monde, et tous deux créateurs ; car, à la création matérielle d'Ormazd, nous le verrons opposer, pièce à pièce, sa création à lui, qui la combat et s'efforce à la détruire. Mais nous n'en sommes pas encore là : l'univers visible n'existe point, pour l'heure présente ; Ahriman seul est né, adversaire du monde divin. Il lui faut des généraux et des hordes pour lutter contre les armées du Très-Haut.

§ 2. — Les Archidémons

L'Avesta n'a nulle part de désignation spéciale pour Tétat-major démoniaque; mais il connaît déjà,

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au moins dans ses fractions les moins anciennes, llieptade infernale qui fait pendant à Theptade céleste des Amesha-Spentas ; il en nomme les membres* et leur fait une place d^honneur dans larmée du Mal. Ils s'opposent chacun, dans Tordre où ils vont être nommés, à Tun des Âmesha-Spentas, et font à leur chef une escorte rangée par préséance exactement de même que celle d*Ahura, mais en sens inverse, c'està-dire les trois premiers à gauche, le dernier en face et en haut'.

I. Aka-Manô, Akôman, « la Mauvaise Pensée », n'est que Tabstraction antithétique de celle de Vohu- Manô. Aussi ce démon ne prend-il presque point corps : il est souvent question de lui, comme égarant les Daêvas et les hommes, mais en termes ambigus qui à peine laissent voir qu'on le personnifie. Cependant, c'est lui que lance Abriman, — mais avec d'autres monstres plus substantiels, — à la conquête du H varenô défendu par Âtar' .

1. Vdd. 10. 9-10 et 13,19. 43 ; avec d'autres démons, à la vérité : mais à leur tète. — Il est à remarquer, toutefois, que le premier archidémon, Aka-Manô, ne figure dans l'une ni l'autre liste. Dans la première, cela se comprend : il s'agit de rites funéraires, et dès lors le premier démon à conjurer, après Ahriman, c'est Nasu, la druje des cadavres, qui se trouverait ainsi substituée à Aka-Manô. Mais, dans la se conde, qui a un caractère d'exécration antidémoniaque très générale, l'absence de ce dernier n'est pas naturelle : refléterait-elle encore vaguement la tradition exacte d'un temps où Aka-Manô ne faisait qu'un avec Anra-Mainyu ? Cf. toute la discussion qui précède.

2. Puisque, naturellement, Ahriman occupe le fond du puits de Tabtme.

3. Cf. : d'une part, Ys. 32. 3 sq. ; de l'autre, Yt. 19. 46. —

II. Indra OU Andra (Indar, Andar) est Tantagoniste d'Asha Vahishta. Nous n'en savons guère rien de plus; car son nom beul l'apparie au dieu védique Indra, et, comme on ignore l'étymologie de ce dernier nom, à plus forte raison ne peut-on dire ce que signifie celui du démon avestique. Cependant la tradition postérieure l'appelle « le guerrier », ce qui concorde parfaitement avec le caractère de son homonyme hindou. C'est Tantisymétrie artificielle, au contraire, qui, en tant qu'elle l'oppose à Asha Vahishta, lui assigne la «tâche de détourner les hommes des bonnes œuvres et 'de fomenter les hérésies. On ne lui connaît point •d'exploit particulier.

. IIII. Sauru (Sâvar, Sâval) est aussi, très probableanéflt au moins, un dieu védique, Çarva, soit « l'archer » ou « le cornu »; et cependant celui-là n'a point, comme Indra, changé de nature, car il est méchant «de naissance. Le Véda n'a q^u'un seul dieu méchant, \mais vraiment abominable, Rudra, l'archer sanguimaire qui sème tous les fléaux : dans le Véda tardif, il '^'est développé en plusieurs hypostases démoniaques, qui sans doute coexistaient de longue date avec lui, et dont l'une est Çarva; plus tard encore, il a fourni la principale matière du grand dieu Çiva, mystiquement adoré de nos jours encore dans l'Inde par des millions de fanatiques, mais toujours resté sanguinaire et hi-

Dans ce dernier passage, c'est Spenta-Mainyu qui pourvoit à la défense : autrement dit, là encore, Anra-Mainyu et lui — non pas Ahura — sont mis en présence comme adversaires de même rang.

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deux et immonde. Rien de tout cela, malheureusement» ne nous documente sur son double eîs-himâlayen, Sauru, qui n*est que nommé, deux fois, dans tout l'Avesta. En tant qu adversaire de KhshathraVairya^ la tradition en fait logiquement le démon de la royauté mauvaise, de la tyrannie.

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