‹ Le partage en nature et les héritages rurauxChapitre 40 sur 64 · MIO · texte numérisé non relu

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quelquefois paraître et glisser étrangement sur le sable, irréelle, vaguement tremblotante, comme une projection de cinéma, l’image d’un grand navire fantôme qui n’est pas là, qui semble passer au large, très loin, on ne sait où.

En plein jour, en plein soleil, seul dans cette solitude, infiniment loin de tout être, et devant le mirage d’un navire qui n’existe pas, on se sent saisi, malgré la lumière, le vent libre et le beau ciel pur, d’une oppression inexplicable en présence de l’énormité de cette nature inhumaine et hallucinante. Et l’on éprouve un malaise, une inquiétude mystérieuse qui ressemble bien à la peur. |

Là est Fort-Mardyck. Village perdu, dont les habitants sont hostiles à l'étranger. Ils pêchent surtout la crevette. Ils entrent dans la mer jusqu'aux aisselles, et s’avancent, tout vêtus, tout trempés, guidant devant eux, comme la poignée d’une charrue, le manche du filet qui traîne sur le sable. Ils tendent à marée basse d’autres filets bas, des « bas-parcs » où la haute mer apporte le poisson. Ils chassent aussi à la côte, vont attendre à l’aube, blottis dans un « huttot », le vol des oiseaux migrateurs, sur l’infinie désolation des lagunes et des plages. Beaucoup, enfin, vont « à Islande ». l

Tous, ils sont gens de mer, et ils ne peuvent être que cela. Depuis trois siècles, ils obéissent à la volonté et continuent d’observer les prescriptions d’un grand roi.

Louis XIV et Colbert voulaient pour le pays une population de marins. Il existait de Dunkerque à Calais des landes inhabitées. Le Roi Soleil fit don d’un large lambeau de ces dunes à quatre familles venues de Picardie. Il fut entendu qu’elles garderaient la jouissance de ce sol aussi longtemps qu’elles fourniraient des gens de mer au pays.

Ainsi naquit Fort-Mardyck. Ainsi dure-t-il.

Tout inscrit maritime habitant le village depuis un an reçoit en se mariant une parcelle de terre prélevée sur la réserve communale et qui mesure environ 2.500 mètres. Il y bâtit sa demeure. Sol et maison lui appartiennent. Mais

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son fils n’en héritera que s’il accepte, à son tour, le métier de pêcheur ou de marin. S’il abandonne la tradition, le bien est vendu aux enchères, un autre marin s’en porte acquéreur et l’héritier ne reçoit que de l'argent.

Jamais un bien n’est morcelé. Autant d'enfants, autant de parcelles à prendre sur la réserve commune, et qui deviendront à leur tour biens de famille. On se marie donc entre soi, on garde le métier pour garder le domaine paternel. Et comme on n’a pas l’inquiétude des enfants à établir, on élève de grandes familles dont chaque membre à son tour est sûr de posséder un jour sa terre et sa maison.

La physionomie du village est typique. Pas deux maisons qui se touchent. Un damier d’enelos soigneusement cultivés, limités par des haies vigoureuses. Et au milieu de chaque enclos, une petite maison blanche au toit rouge, isolée des autres. Cela vous prend, au milieu de la tristesse des dunes, un curieux aspect bocager.

Nos quatre ménages picards, depuis trois siècles, ont donné au pays des milliers de marins, et créé un village d'aujourd'hui 2.000 habitants, où tout le monde est un peu cousin et porte le même nom.

Voici donc un mode de propriété qui favorise au lieu d’entraver la natalité. Il a sur la propriété classique l’avantage d’exiger du bénéficiaire un service en contre-partie. Sur le communisme, il offre celui de laisser à l’homme la possibilité de transmettre aux siens le fruit de sa peine. Il assure enfin et surtout à tout être de bonne volonté la certitude que lui et tous ses enfants possèderont en se mariant un bout de terre bien à eux.

D’autres villages côtiers ont supprimé le régime colbertiste, estimé anachronique. Les habitants ont acheté définitivement la terre. Là sont apparus, comme partout ailleurs, le malthusianisme, le paupérisme et l'inégalité. Maux inconnus et impossibles à Mardyck.

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Le cas vaut qu’on y pense. Nous avons assez de terre inemployée en France. Ne pourrions-nous créer des générations de terriens comme Louis XIV créa des générations de marins ? Et ne serait-ce pas un grand pas sur la voie d'une justice supérieure que d’assurer à tout Français qui le demande et s'engage à le travailler, un morceau du sol de France ?

Nous avons un peu trop, je crois, lillusion qu'avant nous n’ont régné que les ténèbres. Nos vieilles institutions peuvent nous servir encore d'exemple quelquefois. Pour moi, à cette heure où les Français se jettent à la tête les mots de collectivisme, communisme, droit de propriété, je n'ai pas cru mauvais de rappeler la leçon de Fort- Mardyck, extraordinaire petit village où l’on voit réalisé depuis trois siècles, par le grand ministre d’un grand roi, ce rêve à nos veux impossible : Assurer, sans léser personne, à tout homme de courage et à ses descendants, un coin de terre où ils seront « seul maître après Dieu » (2): 22

Pour notre part, nous nous bornerons seulement à étudier les particularités du pays basque, de la Basse-Bretagne et de l’Alsace-Lorraine, relatives au partage en nature. Nous examinerons comment les dispositions de la loi ont été appliquées dans ces régions et comment les habitants ont réagi sous l’influence de leurs traditions à la mise en vigueur d’une loi uniforme régissant le pays entier (sauf pour le cas spécial de l’Alsace-Lorraine).

Notre Ytude portera d’abord sur le pays basque, ensuite sur la Basse-Bretagne, enfin sur l’Alsace-Lorraine.

(2) Article de M° Maxence Van der Meersch paru dans le journal Le Journal du 10 décembre 1936 intitulé : La leçon de Fort-Mardyck.

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Coutumes basques (*)

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