‹ Le partage en nature et les héritages rurauxChapitre 42 sur 64 · AGDE · texte numérisé non relu

AGDE

Les Etats du Béarn s’adressaient en 1775 au roi de France en ces termes : (6)

« Les Etats répondent : le droit naturel appelle tous les enfants au partage égal de la succession. Mais, dans un pays où le sol est resserré en proportion de la population, des propriétés trop divisées causeraient de fréquentes révolutions dans l’état des familles. Dans un climat dont les variations continuelles dérangent l’ordre des saisons et rendent les revenus des terres trop casuels, il faut des propriétaires qui trouvent dans la fertilité d’une partie de leurs domaines la compensation de la stérilité de l’autre, qui soient en état de supporter des pertes, de faire les avances nécessaires pour les reproductions et d’acquitter les salaires. Ces vues politiques ont dû faire établir en Béarn le partage inégal des successions. Cette loy convient à l’intérêt général des pays, parce qu’elle favorise la levée des subsides et qu’elle force à l’activité le commerce et l'industrie, à l’intérêt particulier des familles, parce qu’elle maintient leur stabilité (7) ».

En l’an X, Serviez, préfet des Basses-Pyrénées, écrivait dans un rapport :

« Autant la division des grandes propriétés sur un sol fertile peut être favorable à l’agriculture, autant lui est funeste, dans cette contrée montueuse et stérile, le morcellement d’un héritage déjà très borné ».

L'intérêt économique commande le maintien, sans atteinte, des biens héréditaires qui, réunis, forment un tout, une unité. |

L’aîné recueille ordinairement la charge de perpétuer la maison. Les cadets ne sont pas sacrifiés pour autant ; ils épouseront soit une « héritière », ou bien ils partiront, riches d’espoir, tenter la fortune « aux Amériques » ; leur lot est souvent meilleur que celui de l’aîné : îls

(6) Représentation adressée au roi le 9 septembre 1775.

(7) Batcave. L'institution et l’organisation de la famille et du patrimoine sous le for en Béarn. Enquête sur l’état des familles de la Société d'Economie sociale, 2° série, 4° fascicule, 1894, p. 118.

auront de suite leur part, nette, franche, alors que le bien héréditaire, la maison qui se trouve entre les mains de l'aîné, sera grevé d’hypothèque résultant des soultes à payer aux cadets.

La situation de l’aîné n’est pas toujours très enviable.

« Presque toujours, il doit s’endetter pour payer à ses frères des dots que le père seul ne serait pas arrivé à amasser et qui favorisent les établissements éloignés beaucoup mieux que les dots immobilières. Qu'importe en effet au cadet qui part pour l'Amérique un carré de champ avec un lambeau de touyas (8) et quelques pieds de chêne ! Ne lui est-il pas plus profitable de laisser toute sa part à son frère et d’emporter comptant un petit pécule qui lui servira là-bas à débuter dans la fortune. C’est ainsi qu’il faut compter l’émigration parmi les causes qui ont favorisé la transmission intégrale (°) ».

De plus, les cadets se réservent le droit de revenir à la maison ; celle-ci leur sert de refuge en cas d’'insuccès et ils se gardent bien de la détruire par des demandes en partage en nature inconsidérées.

« Au fond de la conception organique de la famille béarnaiïise se trouve un véritable culte d’où tout dérive, le culte de la « maison ». Ce culte peut se rencontrer dans d’autres régions, mais pas au même degré en tout cas, si nous en jugeons par les heureuses conséquences sociales engendrées par ce culte en Béarn et que l’on ne relève pas ailleurs. La maison est pour le Béarnais le plus pur des symboles et non pas un abri passager.

Au surplus, si ses hôtes passent, la maison ne meurt pas...

La grande préoccupation du Béarnais est précisément de ne pas laisser mourir sa maison (1°) ».

Le désintéressement des cadets est sublime et digne de

(8) Terrains incultes recouverts de genêts et de bruyère.

(9) Campagne, La conservation du bien de famille chez les Basques français, p. 161.

(10) Bonnecase. La philosophie du Code Napoléon appliquée au Droit de famille, p. 239-240. !

tout éloge parfois. Pour assurer la continuité de la maison souche, M. Etcheverry nous déclare

« Les enfants non avantagés ne se sont pas prévalus, pour détruire la maison, des facilités que le Code leur offre, mais dont il ne les force pas à user : partage en nature, licitation, estimation rigoureuse du bien. Ils n’ont même pas toujours réclam® leur part entière ; vendeurs de droits successifs, célibataires, prêtres, émigrants (11) ».

Et sous la plume du R. P. Lhande, nous lisons dans Mirentchu (p. 6 et 7) :

« Jusqu'à ce jour, la famille primitive des Guztizederra n’a jamais été supplantée. Fidèles à l’antique coutume des provinces basques, qui permettait au père « en sa qualité de législateur domestique » de léguer librement son bien à un de ses enfants qu’il instituait héritier et successeur, ces paysans se sont transmis de père en fils leur beau domaine, tandis que les cadets essaimaient au dehors. Ainsi, à travers les révolutions et les guerres dont ces montagnes ont été le théâtre, se sont conservées, avec le nom et la race, les traditions des ancêtres : l’alternance des céréales et celle des fourrages, l’époque des semailles et le temps de la récolte, les heures de la prière et les instants du repos. Et le maître actuel du domaine refait, quand il manie le hoyau ou conduit la charrue, le geste que ses aïeux laboureurs ont tracé mille fois sur ces mêmes mottes où s’imprima la trace de leurs pas.

Quelque régulière et monotone qu’elle soit, cette succession des charges de famille en pays basque ne va pas toujours sans orages. Malgré la commune entente pour la conservation du foyer natal, malgré le prestige des volontés suprêmes du maître mort, il ne se passe guère de génération où l’âtre des chalets paysans ne voie se dérouler quelque drame douloureux et rapide. Puis la force sourde de linstinct de race triomphe :; les discordes s’apaisent ;

l'union s'établit autour du successeur. Et le vieux foyer,

(11) Unions de Ia Paix sociale, première série, fasc. 1, 1885, D: 49:

etre

cité immuable de ja tradition, recommence d’abriter pour un nouveau demi-siècle les arrière-petits-enfants de ceux qui l’ont bâti ».

La maison pour le Basque est quelque chose de sacré.

« C’est une chose qui est au-dessus de toute estimation d'argent : c’est une chose qui n’est pas seulement un bien à nous, les vivants, mais encore la relique de ceux qui l'ont chérie dans le passé et le patrimoine de ceux qui viendront après nous ! Or une chose comme celle-là, une chose aussi sacrée, divine, et en quelque sorte immortelle de droit, mérite qu’on la conserve et qu’on la sauve au prix de tout l'or, le travail, le sang... (2) ».

Cette maison reste ouverte à tous. Dans le pays basque il y a déshonneur de ne pas aider à sa conservation. On arrive à la transmission intégrale au moyen de procédés irréguliers. ;

Comme nous l'écrit un officier ministériel du pays basque (#3) :

« Procéder comme en Béarn, serait dans d’autres: régions jouer avec le feu. L’âme paysanne est ici vraiment noble. J’ai l’impression que j’exerce un sacerdoce… S'il y a des « durs », leur résistance tombe vite à la pensée de lexemple qu'ils ont à donner à leurs propres enfants et aux cohéritiers de leur conjoint, si le conjoint est luimême dans la situation d’un préciputaire. Heureux les peuples où règne encore le culte du foyer natal. ».

Combien sont fortes les traditions d’une telle race ! Pour assurer la continuité de telles traditions, les praticiens aident le père de famille.

« Ce dernier trouve même souvent des auxiliaires, car la mentalité est telle qu’on ne croit pas faire mal en devenant complice de ces fraudes. Et, en allant au fond des choses, peut-on en conscience reprocher d'aider ce père de famille qui veut maintenir intacte son œuvre, empêcher le

(12) Lhande. « Mirentchu », page 310.

(13) M° Claverie, notaire à Sauveterre de Béarn.

morcellement d’un bien qu’il a si péniblement acquis ? Certes, la loi doit être obéie, mais quand toute une population la viole avec sérénité, n'est-ce pas un signe certain que cette loi doit être réformée parce qu’elle ne répond pas aux besoins, aux sentiments, aux mœurs (fe:

Examinons donc les procédés employés pour assurer la transmission intégrale du bien rural, qui a pour but de répondre surtout aux besoins, aux sentiments des races basque et béarnaise.

Page 1