DÉTAILS DU STYLOBATE
434/433, on en était à la quatorzième année des comptes, et en 433/432 à la quinzième (1). La date de début des travaux se trouve ainsi rigoureusement fixée à Tannée 447. C'est à ce moment que les chantiers s'ouvrent sur l'Acropole, et que commence la construction du Parthénon dont les plans et les devis avaient été arrêtés au cours des deux années précédentes.
L'architecte du Parthénon était Ictinos, qui devait plus tard construire le temple d'Apollon à Phigalie. L'exécution des travaux était confiée à Kallicratès (2), ce même architecte qui avait, vers 45o, dressé les devis du temple d'Athéna Niké (3) et qui est connu pour avoir exécuté d'autres travaux, notamment le mur du milieu des Longs Murs. Nous savons en outre, par une inscription, qu'il avait construit sur l'Acropole un petit édifice, peut-être un corps de garde (4). Mais l'homme à qui devait revenir l'honneur de réaliser la pensée de Périclès et d'être vraiment l'âme de cette grande entreprise, c'était le sculpteur Phidias, fils de Kharmidès. Déjà, aux environs de l'année 45o, par la consécration de sa grande statue de la Promachos et de VAthénà Lemnienne, Phidias avait, pour ainsi dire, pris pied sur l'Acropole. Il s'était révélé comme le représentant le plus accompli de cette nouvelle génération d'artistes qui avait grandi au lendemain des guerres médiques, bercée par des récits de victoires, exaltée par l'orgueil du triomphe. L'amitié de Périclès allait en faire le chef officiel. « C'est Phidias, écrit
désigner rarchonte : apyovTQî 'AO^vaîot;. Elle prouve que les alliés contribuaient aux dépenses en versant au trésor de la déesse le soixantième de leur tribut. Le Parthénon était ainsi l'offrande commune des Athéniens et des alliés (Revue de Philologie, 1903, p. 10-11).
(1) Koehler, Athen. Mittheil., IV,.iS79, p. 33-35; P. Foucart, Bull, de corresp. hellénique, XIII, 1889, p. 174-178.
(2) Plutarque, Périclès, 13.
(3) Ephéméris arch., 1891, p. 176. Cf. Jahn-Michaelis, Arx Athenarum, p. 93, G ; Michel, Recueil d'inscriptions grecques, n° 671.
(4) P. Foucart, Bull, de corresp. hellénique, XIV, 1S90, p. 177.
Plutarque, qui dirigeait tout et donnait des instructions pour tout, bien qu'il eut à sa disposition, pour les divers travaux, de grands architectes et de grands artistes. » C'est à lui qu'était échue la mission de tracer le programme qu'il allait imposer à des maitres, les premiers après lui, de grotiper tous les efforts et de les discipliner afin d'assurer à l'œuvre commune une forte et harmonieuse unité (1).
Jamais pareille activité n'avait régné sur l'Acropole, et Périclès pouvait à bon droit rappeler (pie tous les Athéniens qui ne recevaient pas la solde militaire en prenaient leur part et v trouvaient leur profit. « J'ai, disait-il, appliqué ces citoyens à la construction de grands édifices où les arts de toute espèce pourront s'occuper longtemps (2). » Et Plutarque lui fait tracer un tableau singulièrement vivant de tous les corps de métier en travail. Pour mettre en œuvre les matériaux amenés à grands frais sur le plateati de l'Acropole, marbre, bronze, ivoire, or, bois d'ébène et de cyprès, toute une armée d'artistes et d'artisans était sur pied : « charpentiers, modeleurs, bronziers, tailleurs de pierre, ouvriers habiles à teindre l'or et à amollir les feuilles d'ivoire, peintres, ornemanistes, toreuticiens », sans parler des vaisseaux qui déchargeaient au Pirée leurs cargaisons de bois précieux, ni des convois qui amenaient à pied d'oeuvre les marbres débités dans les carrières du Pentélique (3). (Tétait, dans la ville en rumeur et sur le rocher sacré, comme une fièvre de labeur, une allégresse active et joyeuse qui, s'il fatit en croire une anecdote enregistrée par plusieurs écrivains grecs, gagnaient jusqu'aux animaux. Un vieux mulet hors d'âge, longtemps employé au charroi des marbres, avait été remis en liberté.
(1) Cf. Lechat, Phidias, p. 64 et suiv., et notre étude sur Phidias, p. 20 et suiv.
(2) Plutarque, PcricUs, 13.
(3) Les comptes du Parthénon font mention des dépenses relatives à la ).iOayo>y!a et à la ).iOou).x!a (Corpus inscr. atticar., I, 312, 297 a).
II attendait au Céramique les attelages qui devaient hisser sur les pentes de l'Acropole les énormes blocs, et les accompagnait pour les entraîner par son ardeur. Le peuple décida qu'il serait nourri aux frais de la cité comme un athlète chargé d'années et de gloire (1). Cependant, tandis que s'élevait la blanche colonnade du Parthénon, que des maîtres sculpteurs taillaient dans le marbre les métopes et la frise, et préparaient les statues des frontons, Phidias, dans l'atelier qu'il s'était fait construire sur l'Acropole, travaillait à la statue chryséléphantine de la Parthénos, qui devait, comme lin colossal joyau d'or et d'ivoire, resplendir au fond de la cclla du temple.
Si Athènes voyait avec orgueil s'édifier le Parthénon, il y avait pourtant des mécontents. Le parti conservateur, opposé à la politique de Périclès, ne désarmait pas. Affectant de défendre la cause des alliés, les adversaires du grand stratège protestaient contre l'emploi, fait à l'unique profit d'Athènes, du trésor de la Ligue, et Plutarque nous a conservé l'écho de ces accusations, a Le peuple se déshonore; il a suivi de mauvais conseillers, quand il a transporté de Délos chez lui les trésors communs de la Grèce... Et la Grèce juge qu'on lui inflige un outrage sanglant, qu'on la traite avec un sans-gêne digne d'un tyran, quand elle constate que les richesses apportées par elle sous la pression d'une nécessité impérieuse, en vue de la guerre, nous servent à dorer et à farder notre ville comme une fille, à la couvrir de pierres coûteuses, de statues, de temples de 1.000 talents. » A quoi Périclès répondait fièrement qu'Athènes tenait tous ses engagements. (( Il faut que le peuple sache qu'il ne doit pas de comptes aux alliés, puisqu'il se bat pour eux et qu'il tient en
(1) Aristote, Histoire des animaux, p. 2-1. Cf. ^Elicn, De nat. anim., p. 4S ; Plutarque, De solertia anim., 13.
respect les Barbares, sans qu'ils aient à fournir ni un cheval, ni un vaisseau, ni un hoplite (i). » L'amitié que Périclès témoignait à Phidias lui valait aussi de perfides attaques, et les poètes comiques s'égayaient des visites que faisaient aux travaux de l'Acropole les femmes élégantes d'Athènes.
Grâce aux inscriptions, il est possible de suivre presque année par année l'exécution des travaux du Parthénon (2). Ils commencent, comme on le sait déjà, en 447/446, sous l'archontat de Timarchidès. En 446/145, ils sont momentanément suspendus, à cause de la campagne d'Eubée, et reprennent l'année suivante. En 14 4/443, sous l'archontat de Praxitélès, on trouve la plus ancienne mention de Vaparkhé. La nouvelle flotte de trières est construite, et le surplus des fonds est affecté aux dépenses du Parthénon. En 443/44;?, les trésoriers d'Athéna cessent d'y contribuer, l'argent du trésor de la déesse étant affecté à l'exécution de la statue chryséléphantine. En 44i/44o, les cannelures des colonnes sont achevées, et l'on commence à travailler aux plafonds et à la toiture. En llo/lji), la couverture de l'édifice est complète et Ton procède à des charrois de marbre dans les ateliers, sans doute pour que les sculpteurs chargés d'exécuter les statues des frontons puissent se mettre à l'œuvre.
Dans l'été de l'année 4 3 S , sous l'archontat de Théodoros, le gros œuvre du Parthénon était terminé, et l'aménagement intérieur assez avancé pour que l'on pût inaugurer solennellement, aux grandes Panathénées, la statue chryséléphantine de l'Athéna Parthénos (3). Toutefois les comptes relatifs aux dépenses n'étaient pas clos. Nous savons qu'on travaillait encore au temple en I33/I32. Mais, comme à cette date on
(1) Plutarque, Périclès, 12.
(2) M. 'W.-B. Dinsmoor a donné le résumé chronologique de ce que les textes épigraphiques nous apprennent sur les travaux du Parthénon. Attic Building Account, I. The Parthénon. American Journal of Archœology, XVII, 1913, p. 77-S0.
(3) Philochore, Fragm., 97; Jahn-Michaelis, Arx Athenarum, p. 12, 95.
rédigeait déjà les inventaires des objets précieux qui y étaient déposés (1), il faut en conclure qu'il s'agissait seulement de mettre la dernière main à des besognes de détail, de finir les cannelures des colonnes, de ravaler les murs et le stylobate, de peindre les caissons, peut-être d'achever la décoration des portes. Sans aucun doute, les métopes et la frise étaient en place ; mais il est permis de supposer que les statues du fronton ouest étaient encore en cours d'exécution. Faut-il rappeler que, ces derniers travaux, Phidias ne les vit point? La statue chryséléphantine était à peine consacrée dans la cella du Parthénon, qu'il apprenait à ses dépens combien était mobile et capricieuse l'humeur des Athéniens. D'un mot trop bref, Aristophane parle de « la fâcheuse affaire » dont il fut la victime (2). Des récits contradictoires qui nous sont parvenus, et dont le plus complet, le plus dramatique, mais aussi le plus suspect est celui de Plutarque, on dégage avec peine quelques faits qui paraissent vraisemblables (3). L'année même où est inaugurée la statue de la Parthénos, un des ouvriers de Phidias, le métèque Ménon, acheté par les ennemis de Périclès, dénonce le maître et l'accuse d'un vol d'ivoire. Phidias est mis en prison préventive. Mais les Eléens ont passé avec lui des engagements pour l'exécution de la statue colossale de Zeus qu'attend depuis longtemps le temple d'Olympie. Ils interviennent,
(1) P. Fouc.art, Bull, de corresp. hellénique, XIII, 1SS9, p. 17I-17S.
(2) Aristophane, La Paix, vers 6o5. <î>£'.3ca; -pâÇa; -/.axûî.
(3) Les sources antiques sont les suivantes : Philochore, Fragm., p. 97 ; Plutarque, Périclès, p. 36 ; Diodore de Sicile, XII, 39. Il faut y joindre les fragments d'We chronique versifiée d'Apollodore, conservés par un papyrus trouvé en Egypte (Jules Nicole, Le procès de Phidias dans les Chroniques dWpollodore, Genève, 1910). La question du procès de Phidias et de sa mort a été discutée dans de nombreux travaux, dont Pénumération a été donnée par Frazer, Pausanias's Description oj Greece, III, p. 535-536. Nous renverrons surtout aux suivants : Schoell, Silzungsberichte der bayer. Ahademie, 1888, p. 1-53 ; Furtw^engler , Vom Zeus des Phidias, Mélanges Perrot, p. 109-120; Pareti, // processo di Fidia ed un papyro di Ginevru, Rœm. Milteil., XXIV, 190g, p. 271-316; et le compte rendu de ce travail par H. Lechat, Revue des Etudes anciennes, XIII, 1911, p. 125-136.
déposent une caution de 4o talents (1) et obtiennent son élargissement. Le procès de Phidias suit-il son cours à Athènes et se termine-t-il par une condamnation ? Nous l'ignorons. Ce qui parait acquis, c'est qu'en I37 l'artiste quitte Athènes et se rend à Olympie où il exécute la statue d'or et d'ivoire, terminée en I32, peu de temps avant sa mort. Le fait que son souvenir reste honoré en Élide, qu'on conserve son atelier à Olympie, que ses descendants y sont investis d'une charge héréditaire en qualité de phaidryntai, et qu'ils ont mission d'entretenir la statue, suffit à réduire à néant la version suivant laquelle les Eléens l'auraient condamné à mort, une fois la statue terminée.
En 433/432, on le sait déjà, les comptes de recettes et de dépenses relatifs à la construction du Parthénon étaient ouverts depuis quinze ans et touchaient à leur fin. Les gros travaux avaient donc duré une douzaine (Tannées. On aimerait à pouvoir déterminer avec précision quelle somme totale fut consacrée au monument élevé par Ictinos. Mais si nous possédons des fragments de comptes gravés sur marbre, ils sont fort incomplets, connue le seraient des lambeaux de feuillets d'un registre de comptabilité. Nous savons au moins de quelle façon s'opéraient les versements, et comment était fait le relevé des dépenses. Pour l'année 444/443, ^a commission des épistates avait reçu, outre un reliquat de l'année précédente, des sommes versées par les trésoriers de la déesse, par les hellénotames qui géraient la caisse de la Ligue maritime, par le collège des magistrats chargés de juger et de vendre au profit du Trésor les étrangers qui usurpaient la qualité de citoyens, enfin par les constructeurs de trières. L'indication des sommes est malheureusement incomplète, et il est impossible d'en faire le total exact.
(1) C'est le fait nouveau que le papyrus de Genève nous fait connaître.
C'est seulement par hypothèse qu'on a pu évaluer le chiffre des dépenses du Parthénon à environ 700 talents qui représentaient 4 millions en poids, et équivaudraient à 30 millions au taux actuel de l'argent (1).
Les sommes versées pour l'exécution de la statue chryséléphantine de la Parthénos étaient l'objet d'un compte spécial, dressé par « les épistates de la statue d'or ». Ceux-ci recevaient l'argent des trésoriers de la déesse, et avaient pour mission d'acheter les matériaux précieux qu'ils livraient à Phidias et à ses collaborateurs. Ainsi, une année, les épistates ont acheté un poids d'or d'environ 6 talents, qui a coûté en argent 87 talents 4.652 drachmes. Cette même année, l'achat de l'ivoire a coûté 3 talents 643 drachmes (2). D'après le témoignage de Philochore, le poids total de l'or employé pour la statue aurait été de 44 talents, soit i.i5qks6oo, représentant une valeur de 3.970.170 francs (3). Si l'on ajoute le prix de l'ivoire, acheté à grands frais en Afrique, et celui de la main-d'œuvre, on pourra évaluer à une somme comprise entre 700 et 1.000 talents l'argent dépensé pour la statue par la commission des épistates. Ce colossal et coûteux chefd'œuvre constituait en réalité une véritable réserve d'or, et les précautions les plus minutieuses étaient prises pour en assurer la conservation. On avait gravé sur une plaque de bronze la description des pièces dont se composait la statue, avec l'indication du poids, et chaque année les trésoriers de la déesse sortant de charge procédaient à l'inventaire avec leurs successeurs (4). Ainsi, bien que les dépenses de la cons-
(1) Cavaignac, Etudes sur l'histoire financière d'Athènes au cinquième siècle, p. S7 et 99.
(2) Corpus inscr. atticar., IV, I, 29S. Cf. Jahn-Michaelis, Arx Athenarum, p. 97, il.
(3) Philochore, Fragm., 97. Thucydide parle de 4o talents (II, 13) et Diodore de Sicile de 5o (XII, 4o). Cf. Miciiaelis, Der Parthénon, p. 271.
(4) P. Foucart, Journal des Savants, 1906, p. 426 et suiv.
truction du temple eussent été considérables, celles qui concernaient la statue avaient été plus lourdes encore ; Périclès n'avait rien épargné pour consacrer à Athéna la plus magnifique offrande qu'elle eut encore reçue et qu'elle dut jamais recevoir de la cité.