LES LIBERAUX ET M. DE M ARTIGXAC
Toutes les recommandations de M. Royer-Collard ont échoué. Aucun des candidats qu'il soutenait n'a pu réussir, même dans les collèges oià il avait été nommé, et presque partout, dans ces arrondissements, les choix ont été le produit d'opinions vigoureuses; ce qui prouve, en dépit de ses partisans, qu'il est loin d'être l'expression de l'opinion publique en France, comme on voulait nous le faire croire. A Paris, lui, Casimir Périer et le ConslitiUionnel ont vu repousser leur livrée et porter les hommes contre qui l'on s'était permis les plus coupables manœuvres. Sauf Dupont de l'Eure, aucun député de Paris n'a eu d'influence dans nos élections.
C'était recommencer l'élection de Grégoire en 1819. Quoi de plus propre à montrer aux libéraux où les conduisait leur alliance obstinée avec la gauche, et qui en devait recueillir le profit dans le pays? Mais, quoique très-mortifiés au fond des élections, ces libéraux se refusaient à convenir du péril qu'elles révélaient; et si un député de la droite le dénonçait, ils protestaient avec véhémence et prenaient la défense des nouveaux élus. Cette faiblesse des modérés, nous le répétons, était peut-être plus alarmante encore que les passions des violents. Aussi conçoit-on qu'en dépit de toutes les manifestations dynastiques de l'ancienne opposition parlementaire, les amis éclairés de la monarchie fussent inquiets. Lamartine, alors secrétaire d'ambassade à Florence, écrirait, en octobre 1828, de Paris où il était venu passer quelques jours : « La politique
LE REWERSiiMlCiXT DU MIXÎSTERE. 4U
générale me paraît, enlre nous, moins rassurante de près que de loin. Il n'y a pas fanatisme révolutionnaire, mais il y a détachement complet du royalisme et des Bourbons. »
LE REXl'ERSEMENT DU MINISTÈRE. (1829.)
Telle était la situation, quand s'ouvrit la session de 1829. Pouvait-on espérer que le parti libéral, éclairé par tant d'avertissements, comprendrait enfin son devoir et son intérêt? Par le discours du trône, le cabinet lui faisait encore une nouvelle avance. D'autre part, il eut fallu être aveugle pour ne pas voir que le roi, excité par la droite, s'apprêtait à congédier son ministère, afin de remettre le gouvernement à ses hommes de confiance; seulement, ne pouvant de lui-même en prendre l'initiative , il attendait l'occasion que lui fournirait la gauche. Tout se réunissait donc pour engager les esprits sages de ce dernier parti à donner à M. de Martignac l'appui cordial, le concours résolu qu'ils lui avaient refusé en 1828. Le contraire se produisit, et l'on n'ignore pas à quelle occasion.
Le ministère avait présenté deux lois importantes
sur l'organisation départementale et municipale, lois
vraiment libérales, qui substituaient les conseils élus
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aux conseils nommés, et les investissaient d'attributions encore limitées, mais sérieuses. C'était un pas décisif dans la roie du self (jovernment local. Il semblait que le sentiment dominant chez les libéraux dût être la satisfaction et la reconnaissance. Telle fut, en effet, l'impression première. Mais bientôt les vieilles habitudes d'opposition, l'inlimidalion exercée par les violents, firent reprendre le dessus à l'esprit critique, taquin et batailleur. On éplucha les projets : il ne fut plus question que de leurs lacunes, à cette époque inévitables, nullement du progrès qu'ils faisaient faire. Enfin, pour mieux montrera quelle inspiration de mesquine chicane on obéissait, on résolut de f^iire échec au ministère sur l'ordre dans lequel devaient être discutées les deux lois. Le conflit allait chaque jour s'aigrissant , au grand plaisir des feuilles de la droite. « Il n'est bruit dans tout Paris, disait l'une d'elles, que de la rupture qui se prépare entre le ministère et le parti libéral, j' Le roi, de son côté, suivant son plan, et voyant approcher l'occasion qu'il cherchait , ne permettait à M. de Martignac de faire aucune concession, ni de rien changer aux projets primitifs. Fait étrange, les députés du centre gauche paraissaient les meneurs de cette opposition '. L'un des rapporteurs était
' M. Dupiu rapporte dans ses Mémoires que certains députés du centre gauche avaient l'Iiabiludc de se réunir chez M. Royer-Collard , pour conférer sur la conduite à tenir : c'étaient MM. Rertin de Vaux, Le Pcllclier d'Aunay, Gautier, IIumblot-Gonté, Sébastiani et
LE REXVERSEAIEXT DL AII.VISTERE. 443
M. Dupin; l'aulre élait le général Sébasliani, et son rapport qui, sous des formes courtoises, contenait une contradiction formelle des vues du gouvernement, avait été, dit-on, écrit par M. Guizot. Quel pouvait être le dessein de ces hommes politiques? Comment des esprits modérés, pour des contestations secondaires, même pour une querelle de procédure, risquaient-ils de jeter la monarchie, la liberté, le pays, dans les aventures qui devaient être la conséquence d'une crise ministérielle? Etait-ce dépit de n'avoir pas encore les portefeuilles qu'ils s'étaient cru sur le point d'obtenir? Espéraient-ils qu'en cas d'échec de AI. de Martignac, le roi serait obligé de recourir à eux , et s'imaginaient-ils forcer ainsi les portes du ministère qu'ils s'impatientaient de voir seulement à demi ouvertes devant eux?
Dupin. « Vers le milieu de mars , ajoute M. Diipin , une conférence, demandée par le jjénérai Sébastian!, fut convoquée e.\traordin;iiremeut. Il s'agissait d'interiertir l'ordre dans lecjuel les deux projets de loi avaient élé présentés par le ministère , et de faire passer la loi départementale avant la loi communale Les auteurs de ce manège, dont quelques-uns étaient doctrinaires, avaient imaginé en théorie cette formule que la liberté vient d'en haut, et ils eu concluaient logiquement, disaieut-ils , qu'il fallait commencer par organiser le déparlement, avant d'organiser la commune. Je répondais en praticien que la liberté vient d'où elle peut, et que, dans notre histoire, l'ère de la liberté française avait au contraire commencé par l'établissement des communes... Mais ce motif n'était pas de nature à toucher Sébastiani et ses adhérents. Ces messieurs se souciaient peu d'èlre maires de village, mais beaucoup désiraient faire invasion dans les conseils généraux, afin d'influer sur la haute administration. Pour satisfaire leur impatience, il fallait donc, à tout prix, commencer par la loi départementale. D'ailleurs, ce que l'on voulait surtout, c'était de contrecarrer le cabinet. >