‹ Le parti libéral sous la RestaurationChapitre 114 sur 121 · LE NATIO\'AL · texte numérisé non relu

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Ce sont probablement ces qualités déjà visibles, bien que non encore complètement développées, qui le firent accueillir par M. Tbiers, lors de la création du National. Carrel, du reste, avait eu, dit-on, la première idée du nouveau journal, et en avait proposé le titre. Il fut convenu que la direction appartiendrait à tour de rôle, pendant une année , à chacun des trois fondateurs. Alais cette égalité n'était qu'apparente. M. Tbiers, alors bien plus en vue, s'était réservé de commencer; le tour de Carrel ne devait venir que le dernier, c'est-à-dire la troisième année. L'activité déjà absorbante de M. Tbiers ne laissait guère de place à personne auprès de lui. Toutes les fois qu'il s'agissait de quelque article important, de quelque polémique décisive, il s'en chargeait, comme si cette tâche et cet honneur lui appartenaient naturellement. L'amitié de AI. Mignet était accoutumée à cette subordination désintéressée. La susceptibilité ombrageuse de Carrel en souffrait davantage. Mais trop fier pour se proposer quand on ne paraissait pas faire cas de son concours, il se tenait à l'écart, à la fois gêné et gênant, cherchant à rétablir, par cette réserve un peu sauvage, l'égalité que ses collaborateurs ne semblaient pas disposés à lui reconnaître. A cette époque, le National était donc surtout l'œuvre de M. Tbiers. Plus tard seulement, après 1830, quand ce dernier aura quitté l'échelle qui venait de lui servir à s'élever rapidement aux grandes fonctions politiques, Carrel de-

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viendra maître du journal , et en quelques années bien courtes il se fera, par son caractère plus encore que par son talent, une place à part au milieu des champions de l'idée démocratique. Tué en duel à trente-cinq ans, il laissera à ses adversaires le souvenir d'un homme inachevé, mais ayant des côtés supérieurs, valant mieux que ses idées et son parti, et caj)able d'être autre chose que ce qu'il avait été. Fait étrange, l'impression dominante sera que ce personnage qui a dû toute sa notoriété au journalisme, et au journalisme d'opposition, qui n'a jamais agi, si ce n'est dans la déplorable aventure de la guerre d'Espagne, avait surtout les aptitudes de l'homme d'action, et aurait pu par là marquer un jour, — tant ces qualités sans emploi perçaient à travers le rôle d'écrivain et de critique auquel ses passions et les circonstances l'avaient malheureusement condamné!

Les petits froissements de caractère n'empêchaient pas l'accord entre les trois rédacteurs du Xational, sur la ligne à suivre. Ils n'entendaient pas faire un journal de doctrine comme le Globe, mais un journal de stratégie et de manœuvre politiques, en vue de provoquer à bref délai un changement de dynastie. Aussi , nulle part le souvenir et la menace de 1688 n'étaient évoqués avec autant de persistance et d'audace '. Tout ce qui pouvait élre dit pour habi-

1 On n'a pas oublié que deux des rédacteurs du National, IIM. Mignet et Carrcl, avaient, le premier comme professeur, le

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tuer la France à cette idée, pour aviver les passions et rassurer les intérêts, pour exciter la haine contre les modernes Sluarts, et pour présenter l'hypothèse d'un 1688 français comme une simple appropriation de la dynastie au régime existant, le Xational le répétait chaque jour'. « Puisqu'il ne manque au régime constitutionnel, disait M. Thiers, qu'un roi qui s'y résigne , gardons le régime et changeons le roi. » Du reste, rien de républicain. Un roi, des ministres responsables, deux Chambres dont une héréditaire : tel est l'idéal constitutionnel du nou-

sL'cond comme historien, fait une étude spéciale de la révolution anjjlaise.

1 « Il faut s'entendre, écrivait AI. Thiers, sur ce que c'est qu'une révolution. 164t) est une révolution, l'accident de 1688 n'en est pas une. Tout alors s'opéra dans le plus grand calme II y eut une famille de nioins remplacée par une autre famille. Une dynastie ne savait pas régner sur une société nouvellement constituée, et l'on choisit une autre famille qui le sût mieux, i Le National disait dans un autre article : a On rappelle tous les jours l'échafaud de Charles I'^'^ et de Louis XVI. Dans ces deux révolutions «ju'on cite, une seule est entièrement accomplie, c'est la révolution anglaise. La nôtre l'est peut-être, mais nous l'ignorons encore. Or, dans cette révolution anglaise que nous connaissons tout entière , y eut-il deux soulèvements populaires? Xon sans doute. La nation anglaise se soulei'a une premièe fois, et la seconde, elle se soumit à la plus avilissante oppression : elle laissa mourir Sidney et Uussell , elle laissa attaquer ses institutions, ses libertés, ses croyances, mais elle se détacha de ceux qui lui fiiisaient tous ces maux. Et, quand Jacques II , après avoir éloigné ses amis de toutes les opinions et de toutes les époques, se trouva isolé au milieu de la nation morne et silencieuse, quand, éperdu, effrayé de solitude, ce prince, qui était bon soldat, bon officier, prit la fuite, personne ne l'altaqn;!, ne le poursuivit, ne lui (it une offense. On le laissa fuir eu le plaiguaut. Les peuples ne se réiolteut pas deux lois, i

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veau journal. H veut renverser la dynastie, mais ne frapper qu'à la tète et respecter autant que possible le corps de l'Etat '.

Le caractère propre et original du Xational, c'est que, tout en poursuivant très-hardiment, et sans prendre aucune peine de se dissimuler, son dessein factieux, il affecte cependant de n'employer que des moyens légaux ^. 11 prétend arriver à son but sans sortir, ou du moins sans paraître sortir de la défensive constitutionnelle. Telle était en effet, nous l'avons vu, la lactique imaginée par M. Thiers, et

1 Carrel, répondant au Times , niait que le peuple eût une tendance républicaine, qu'on allât au système américain ou même à une révolution un peu plus radicale que celle de 1688. Le AV///o7ia/ prélendait cependant se rattacher aus grandes traditions révolutionnaires : on ne pouvait attendre moins de l'auteui' de l'Histoire (le la Révolution, et ÂL Thiers écrivait, en réplique à quelque attaque d'un journal de rîroite : » Xous sommes des gens du peuple et des Jacobins, avec Alirabeau, avec Barnave, avec Vergniaud, Sieyès, Hoche, Desaix et Xapoléon... Les Jacobins et le parti révolutionnaire sont, pour vous, tous les hommes qui, depuis 17S9 jusqu'à 1830, ont émis un vœu de liberté. Eh bien! nous sommes glorieux d'être du parti de cette Révolution , nous lui devons tout ce que nous sommes n

- Carrel lui-même semblait prendre plaisir à être hors des ténèbres des conspirations et à combattre au grand jour de la légalité Il rappelait que la première habitude k prendre dans un pays libre était celle qui a consiste à s'attacher à la loi quand elle est bonne, à s'y résigner quand elle est mauvaise i . Puis il ajoutait en faisant un retour sur le passé de son parti et sur ses propres débuts : t Cette habitude, ce n'est pas sans peine, sans répugnance que nous sommes parvenus à la prendre. Mais nous y sommes arrivés enûn , et nous ne la perdrons plus; elle est le gage de nos succès à venir. Il y a bientôt dix ans qu'il n'est plus question en France de folles résistances à la loi, même de la part delà jeunesse la plus ardente, i

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fondée sur la folie prévue du gouvernement de l'extrême droite. Le nouveau journal la met en pratique, avec une habileté fort alerte et une singulière rigueur. Suivant la comparaison ingénieuse du duc Albert de Broglie, la Charte était la place forte à laquelle Louis XI III avait confié la garde de sa dynastie. Charles X commençant à l'évacuer sans même enclouer ses canons, les assaillants du National se hâtent d'occuper les postes abandonnés, prompts à retourner contre la royauté toutes les armes, tous les retranchements établis pour sa défense. « Tenons bon, dit M. Thiers à ses amis plus impatients et plus portés aux moyens violents; soutenons que la monarchie représentative est le plus beau système possible, usons de tous les moyens légaux; vous n'aurez pas un seul procès, et eux, ils n'auront plus qu'à faire leurs folies pour leur compte; gardez-vous d'en douter, ils les feront. » Un autre jour, il définit ainsi l'œuvre du Xational: « Enfermer les Bourbons dans la Charte, fermer exactement les portes; ils sauteront immanquablement par la fenêtre '. »

En même temps, M. Thiers et ses collaborateurs

' Il disait encore : « Xous les enfermerons dans la Charte comme dans la tour d'Ugolin. n On lisait aussi dans un des premiers numéros du National : «■ Aujourd'hui la position de nos adversaires est devenue désolante. Enlacés dans cette Charte et s'y agitant, ils s'y enlaceront tous les jours davantage, jusqu'à ce qu'ils étouffent ou qu'ils en sortent. Comment? Xous l'ignorons : c'est un secret iucounu de nous et d'eux-mêmes, quoique caché dans leur âme. p

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s'efforcent à donner de celte Charte un cnmnientaire qui la rende absolument incompatible avec les idées connues de Charles X; ils y font la place du roi si petite, si étroite, si subordonnée, qu'il soit encore plus tenté d'en sortir. De là toutes ces théories intentionnellement développées sur la souveraineté parlementaire, sur le droit do refuser le budget, et la fameuse thèse : le roi règne et ne gouverne pas. On n'ose pas aller jusqu'à la doctrine démocratique de la souveraineté du peuple, on la répudie même au besoin; mais ces subtils argumentateurs respectent-ils sinon la lettre, du moins l'esprit des institutions représentatives, quand ils abaissent systématiquement l'autorité du prince devant celle des Chambres, au lieu de cherchera les accorder; quand ils transforment le vote de l'impôt, moyen de gouvernement, en un instrument d'opposition à outrance, pour forcer une dynastie déplaisante « à sauter par la fenêtre "? Du reste, ce n'était pas seulement par les dissertations doctrinales sur les prérogatives monarchiques et parlementaires qu'on cherchait à irriter, à provoquer, à exaspérer le pouvoir. Tous les actes du cabinet, même ceux qui étaient louables, par exemple l'alliance anglaise, la politique dans les affaires de Grèce, l'expédition d'Alger, étaient amèrement criticjués. Le ministère ahuri ne faisait-il rien, ne disait-il rien, le Xational raillait sa faiblesse, le défiait, l'accusait de reculer lâchement devant sa lâche et le sommait presque

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d'accomplir son coup d'Etat. L'accent de cette polémique avait quelque chose de particulièrement implacable. Ces monarchistes traitaient plus durement la royauté que les républicains, et ceux-ci hésitaient à les suivre. M. Thiers le remarquait luimême ' .

Etait-ce une opposition légale? En tout cas, ce n'était pas une opposition loyale. Plus tard, en 1835, Carrel poursuivi pour attaque à cette nouvelle monarchie dont son collaborateur, M. Thiers, était devenu alors le ministre, disait, en rappelant le rôle du National avant 1 830 :

Qu'on ne s'y trompe pas : lorsque le National formulait ainsi nettement sa doctrine : Le roi règne et ne gouverne pas, c'était l'arrêt de l'ancienne dynastie, qu'il ne craignait pas de prononcer, dès les premiers jours de l'année 1830. Il ne s'en tenait pas à la démonstration simple de cette doctrine; il ne s'abstenait pas, comme l'a dit AI. l'avocat général, d'attaques envers la couronne; il faisait comme aujourd'hui : il trouvait moyen de se faire comprendre sans provoquer les poursuites, qui, cependant, ne lui manquèrent pas. Ainsi, quand il appelait l'animadversion de la France sur les émigrés de Coblentz , sur les transfuges de Qiiiberon, sur les hommes qui voulaient nous imposer l'empire du bigotisme, n'était-ce pas Charles X qu'il attaquait luimême , Charles X émigré de Coblenfz, transfuge de Quiberon, chef de la congrégation religieuse, et dont les antécé-

• Lettre de M. Thiers à \\. Ampère, du 29 janvier 18:>0. (Correspondance de AI. Ampère.)

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dents étaient tels qu'il était impossible de rappeler une tentative de la contre-révolution qui n'eût l'apparence d'une personnalité à son adresse? Le National na pas été fait dans une autre pensée que celle d'apprendre au pays comment on pouvait se passer d'une dynastie, et d'empêcher qu'il ne se trouvât, à l'imprévu, jeté dans les innovations que le temps n'aurait pas mûries,

11 est certain que de toutes les machines de guerre qui furent dirigées contre la monarchie et qui préparèrent la révolution de 1830, nulle ne fut mieux dressée, ni mieux servie. Jamais batterie de brèche n'a élé établie et pointée avec plus de précision, n'a canonné avec plus d'acharnement. On a pu dire de M Thiers que c'était son siège de Toulon,

Le Xaiional n'agissait pas seulement par luimême; il donnait le Ion à toute la presse de gauche. Trois journaux nouvellement fondés ou ressuscites : le Temps, le Courrier de Paris, la Tribune, gravitaient plus ou moins dans son orbite. Benjamin Constant essayait-il de faire entendre dans le Courrier une note moins agressive, il était vivement rappelé à l'ordre. L'influence d'entraînement ou d'intimidation se faisait sentir même sur les feuilles qu'on se serait attendu à trouver plus modérées. En février 1830, le Globe se transforma en grand journal politique et quotidien. Il perdait ainsi, au vif regret des amateurs délicats, son caractère vraiment original, pour se confondre dans la foule. Ses rédacteurs eussent désiré, sans doute, conserver

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leur nuance distincte moins antidynastique que celle de M. Thiers. Pour cette raison même, ils avaient repoussé une proposition de fusion des deux journaux. « Ils ne regardaient pas, a dit à ce propos l'un d'eux, la catastrophe comme aussi inévitable que les écrivains du Xational, ne la désiraient pas, et se montraient moins favorables à l'idée d'un nouveau 1688. J5 Mais bientôt ces différences n'étaientelles pas à peu près effacées? Que le Globe fit une opposition très-vive, très-âpre au nouveau cabinet, nul ne saurait en être surpris, ni l'en blâmer. Seulement, peu à peu, ses attaques portèrent plus haut que les ministres. Il se plaisait à prédire que, « dans sa désaffection, le peuple viendrait un jour, en curieux, assister au départ d'un roi qu'il aurait voulu aimer, et se livrerait sans regret à celui qui le remplacerait ». A la suite du National, il portait le débat sur la question dynastique, parlait à son tour de 1688, et montrait les Bourbons « menacés d'aller dormir, à côté des Stuarts, dans la poussière des races oubliées ». Vainement prétendait -il avoir voulu, non pas provoquer une révolution, mais au contraire la prévenir par un avertissement sincère; poursuivi en même temps que le National, il était condamné plus sévèrement que ce dernier '.

' C'étaient M. Dubois et II. de Rémusat qui prenaient alors la part la plus active à la rédaction du Globe. M. Vitet et AI. Duchùtel s'étaient éloignés.

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