LK DERXIER COM-LIT
Le Journal des Débats n'était pas moins vif contre le ministère. Il était même traduit en justice, et du reste acquitté, pour un article commençant par ces mots : " Ainsi, le voilà encore brisé, ce lien d'amour et de confiance qui unissait le peuple au monarque! » et se terminant par cette exclamation célèbre : « Avec des taxes illégales, naîtrait un Hampden pour les briser. Hampden! faut-il que nous rappelions ce nom de trouble et de guerre! Malheureuse France, malheureux roi ! >' Du moins, s'il faisait, lui aussi, entrevoir une révolution, l'accent n'était pas le même que dans la feuille de M. Thiers. Au lieu de provoquer la crise par ses menaces, il conjurait le roi de l'éviter. Parfois même il s'enhardissait à glisser quelque timide remontrance à l'adresse de ceux qui soulevaient la question dynastique, et exprimait le regret que ses «jeunes amis fussent tombés dans le piège que les scribes du ministère tendaient, depuis six mois, aux hommes de liberté». Mais le Xational repoussait rudement la remontrance, et le Journal des Débats se taisait, mélancolique et embarrassé. Le temps n'était plus où il menait fièrement la bataille constitutionnelle contre M. de Villèle. Il était débordé ; la direction de la presse militante était passée en d'autres mains.
Pendant que les journaux livrés aux violents menaient vivement celte campagne contre la dynastie, que devenaient les opposants plus modérés du Parlement et leurs amis? Leur tristesse était grande. Les témoignages contemporains permettent d'entrevoir chez d'anciens serviteurs de la monarchie constitutionnelle, comme le comte Roy, ou chez de jeunes libéraux, comme AIM. Duchàtel et Vifet, des déchirements cruels, de douloureux pressentiments. Les plus sages se tenaient à l'écart, réduits au rôle de spectateurs impuissants et compromis. Quelquesuns suivaient à demi les violents, prenant, par exemple, part aux associations pour le refus de l'impôt j seulement ils se laissaient conduire à regret et avec anxiété là où les rédacteurs du Xalional allaient avec passion et confiance. Pour ceux-ci, c'était une espérance réalisée j pour ceux-là, une déception subie. Les plus engagés dans la politique libérale avaient des doutes sur cette contrefaçon de 1688 qu'on prétendait introduire en France. « Je ne me livrais pas aussi volontiers que bien d'autres, a écrit le duc de Broglie, à la perspective qui semblait s'ouvrir. La nécessité de traverser un état de transition révolutionnaire et l'incertitude du résultat définitif m'inspiraient plus de répugnance et
480 LE DERXIER COX'FLIT.
d'anxiété, que n'avait pour moi d'attrait l'espérance d'un état meilleur. » Seulement que faire? « Je ne sais où cela nous mènera, disait un des doctrinaires àLa Fayette; mais de toutes les solutions, je n'en rois pas une bonne. » Aussi ces libéraux parlementaires laissaient-ils aller les événements, avec une sorte de fatalisme découragé, se lavant les mains des conséquences, et croyant avoir rempli tout leur devoir, pourvu qu'ils n'eussent à se reprocher personnellement aucune démarche illégale ou factieuse.
Un jour cependant devait venir où un rôle plus actif leur incomberait. La lutte ne pouvait être indéfiniment concentrée dans la presse, et il fallait bien que le ministère finît par convoquer les Chambres. L'ouverture de la session se trouva indiquée pour le 2 mars 1830. Les violents étaient loin d'être les maîtres au Parlement. Ils n'y pouvaient rien faire qu'avec et par les modérés. Ceux-ci eussent donc été à même d'enlever au Xational la direction de l'opinion et d'inaugurer une tactique moins périlleuse. Sans doute si jamais opposition a été légitime, c'est celle qui était faite à M. de Polignac; mais elle devait être mesurée aux intérêts de la France, non aux démérites de ceux qui tenaient le pouvoir; il s'agissait moins de punir certains hommes que de sauver le pays. Or, ce qui importait le plus, — on ne devait pas le perdre un moment de vue , — était de ne pas s'engager de nouveau
dans les aventures révoliilionnaires. Il ne suffisait pas de ne point y aller volontairement; il convenait de tout faire pour que le gouvernement ne s'y jetât pas lui-même. De là l'obligation , non de capituler sur les points essentiels, mais de ménager autant que possible les préventions de Charles X, son amour-propre , ce qu'il croyait être son honneur et sa conscience. Il fallait employer toute son adresse et toute son énergie à détourner l'épée sur laquelle un prince aveuglé menaçait de se précipiter, au lieu de la lui tendre, en l'excitant encore davantage, ainsi que le faisaient les rédacteurs du \ational; il fallait concentrer tous ses efforts, non à humilier des prétentions même mal fondées, mais à amener une conciliation, fût-elle un peu boiteuse, entre deux puissances dont l'accord était nécessaireà la liberté et à la paix publique; bien se convaincre, en un mot, qu'il valait mieux, comme on l'a dit avec raison, obtenir sur les préjugés du roi seulement une demi-victoire que de remporter sur l'institution royale une victoire trop complète.
Cesdevoirsquiapparaissentsi clairsaprèscoup,àla lueurdes événements, il était sans doute plus dilficile aux libéraux de 1830, de les voir et de les pratiquer au moment même, dans le trouble et la chaleur de la lutte , à côté d'alliés qui s'efforçaient de les entraîner, en face surtout d'adversaires qui semblaient avoir pris à tâche de les exaspérer par leurs extravagances, de se perdre eux-mêmes par toutes les
482 LE DERXIER CO.VFLIT.
maladresses, et qui parfois n'étaient pas moins révolutionnaires dans leurs procédés que Carrel et ses amis. On ne doit donc pas condamner aussi sévèrement qu'on a pu le faire à d'autres époques de leur histoire, les libéraux qui n'ont pas su alors garder la mesure nécessaire. Toutefi)is, même au milieu de ces difficultés, de véritables hommes d'Etat eussent compris combien il élait de leur intérêt et de leur devoir de ne pas miner et ébranler la royauté que, quelques mois plus tard , ils travailleront à relever dans des conditions jdus imparlaites. Hélas! cette génération, élevée, comme la nôtre, dans la Révolution, n'a jamais eu, malgré de rares qualités d'intelligence, l'esprit assez haut ni le cœur assez ferme, pour suppléer à ce que son éducation politique avait eu de défectueux.
Tout devait aller très-vile : quinze jours de session , et, pendant ces quinze jours, le fameux vote des 221! Le gouvernement, s'imaginant faire preuve de force et intimider l'opposition, engagea la lutte, contrairement à l'avis de M. de Villèle, par un discours du trône agressif et provocant. L'effet en fut encore aggravé par les commentaires dont l'accompagnèrent les organes ministériels. Les journaux libéraux s'en montrèrent irrités et tristes. Au contraire , la colère des feuilles révolutionnaires était tempérée par la satisfaction non dissimulée de voir ainsi le conflit s'envenimer. Un tel début n'était pas fait pour disposer la majorité à la modération.
Les membres de la commission chargée de préparer l'Adresse en réponse au discours du trône étaient tous de l'opposition ; mais, sauf AI. Dupont de l'Eure, aucun d'eux ne désirait le renversement des Bourbons; plusieurs, au contraire, souhaitaient vivement leur maintien. A ce moment même, pour témoigner de leurs sentiments, ils tenaient à se montrer au Jeu du roi. Le plus « légitimiste » des libéraux, M. Royer-Collard , exerçait d'ailleurs une influence prépondérante dans cette commission. Il avait bien le sentiment de sa lourde responsabilité. «Ce fut pour lui un travail douloureux, rapporte son ami et son biographe, M, de Barante. Je me souviens des angoisses, des scrupules, des agitations qui le troublaient. Rien peut-être ne sauvera la royauté, disait-il; mais, si elle doit être sauvée, c'est en la retirant de la voie qui la conduit à l'abîme. » Nul ne saurait mettre en doute la droiture d'intentions de M. Royer-Collard. Mais appréciait-il bien le caractère de Charles X, quand il s'imaginait, en lui opposant, dès le début, une contradiction très-nette, très-carrée , quoique très-respectueuse dans la forme, dessiller ses yeux, intimider sa témérité et conjurer le conflit? « Il faut frapper vite et fort, répétait-il; ne laissons pas à la folie et à l'incapacité de quelques hommes le temps de détruire la liberté dans ce pays. » Oubliait-il donc ce qu'il disait un an auparavant, pendant le ministère Martignac, à ses amis du centre gauche : « Ne poussez pas trop vivement
484 LE DERXIER COXFLIT.
le roi; personne ne sait à quelles folies il pourrait se porter. " Cette illusion, que pour tout arrêter il fallait se montrer énergique , était partagée par les libéraux les moins favorables à une révolution : tel était le sentiment du duc de Broglie et de M. Guizot '. Ajoutez-y chez M. Royer-Collard cette disposition, déjà plusieurs fois signalée, d'un esprit absolu et roide , qui aimait mieux aller à l'abîme que se détourner de son chemin. « Nous sommes perdus, disait-il à celte époque; périr est aussi une solution ^. »
Ce fut sous ces inspirations que la commission rédigea le projet d'adresse, où se trouvait encadré, au milieu de protestations de fidélité monarchique, ce paragraphe célèbre :
Sire, la Charte que nous devons à votre auguste prédécesseur, et dont Votre Majesté a la ferme volonté de consolider le bienfait, consacre comme un droit l'intervention du pays dans la délibération des intérêts publics. Cette inter-
* Le National n'était pas seul à dire que « les bommcs du centre droit ne pouvaient plus arriver qu'en montrant de l'encr;;ie, au but qu'ils pouvaient atteindre naguère par une modération prudente i . Le Journal des Débat-: lui-même craignait que l'Adresse ne fût « insignifiante ou timide « ; il demandait qu'elle fût « franche et courageuse » .
- M. Roycr-Collard avait dit déjà, en 1820, après l'élection de Grégoire : 4 Eh bien ! nous périrons, c'est aussi une solution. » Telle avait donc été, de tout temps, la tendance naturelle de son esprit.
vention devait être, elle est en effet, indirecte, sagement mesurée, circonscrite dans des limites exactement tracées et que nous ne souffrirons jamais que l'on ose tenter de franchir; mais elle est positive dans son résultat, car elle fait, du concours permanent des vues politiques de votre gouvernement avec les vœux de votre peuple, la condition indispensable de la marche régulière des affaires publiques. Sire, notre loyauté, notre dévouement, nous condanment à vous dire que ce concours n'existe pas... Que la haute sagesse de Votre Majesté prononce ! Ses royales prérogatives ont placé dans ses mains les moyens d'assurer, entre les pouvoirs de l'Etat, cette harmonie constitutionnelle, première et nécessaire condition de la force du trône et de la grandeur de la France.
Ce langage était grave. Sous des formes déférentes, le fond en était rude et impérieux. S'il ne dépassait pas le droit de la Chambre, il allait jusqu'au bout. La commission ne se contentait pas de viser en fait au renversement du cabinet, ce qui était légitime et nécessaire; obéissant à l'une des manies de Tesprit français, et aussi suivant la tendance professorale de M. Royer-Collard, elle saisissait celte occasion pour établir, sur les prérogatives du pouvoir royal et du pouvoir parlementaire, une théorie, peut-être correcte, mais qui heurtait toutes les idées, tous les préjugés de Charles X. Proclamer en effet que la couronne devait seulement appeler dans ses conseils les hommes agréés par la majorité et que la direction définitive appartenait au Parlement, n'élait-ce pas,
486 LE DRRXIER COXFLIT.
comme l'a dit justement M. de Carné, « faire passer la France du régime de la Charte octroyée à celui du bill des droits, en proclamant, contre un autre Jacques II, la doctrine politique d'un autre 1688 »? Etait-ce indispensable? Était-ce prudent? Ne provoquait-on pas chez le roi une résistance où il croirait son honneur et sa conscience engagés? Au lieu de prétendre imposer immédiatement, dans une heure de passion et de crise, et par une formule dogmatique, cette conséquence extrême des institutions parlementaires , n'eût-il pas été plus sage de s'en remettre au temps , à la pratique continuée du régime représentatif, et d'attendre qu'elle triomphât ainsi peu à peu par les faits? Cette transaction perpétuelle entre le vieux droit royal , qui se transformait lentement, tout en conservant quelque chose des anciennes apparences, et la liberté moderne qui chaque jour gagnait davantage , n'était-ce pas toute la Restauration ? Et puis ne fallait-il pas tenir compte de l'état d'instabilité révolutionnaire où se trouvait encore la France? « Le langage de l'Adresse, — a dit après coup un écrivain alors sympathique à la politique libérale , M. Villemain, — n'atteignait pas à la sévérité du blâme dont plusieurs fois les communes d'Angleterre ont hàlé la chute d'un ministère malhabile ou suspect. Mais les temps, la disposition des esprits étaient autres, et la menace d'une révolution semblait toujours attachée à la remontrance, même la plus empreinte de respect. » La monarchie,
récemment restaurée et encore contestée, n'était pas assez solide, pour qu'on pùl sans péril y tendre à ce point tous les ressorts de la machine parlementaire.
Les adversaires des Bourbons ne se sont pas fait illusion sur la gravité et la portée de celte Adresse. « C'était, dit M. Odilon Barrot dans ses Mémoires, à l'abus le plus extrême du gouvernement personnel, répondre par la plus extrême conséquence de la monarchie constitutionnelle. La conciliation était difficile. » M. Barrot insiste sur la hardiesse de cette assemblée qui a prétendait forcer le roi à renvoyer ses ministres, avant même qu'ils eussent fait aucun acte , et qui attaquait ainsi la prérogative royale dans son essence même ". Puis il ajoute : « C'était trop attendre d'un homme tel que Charles X; c'était mettre son intelligence du gouvernement représentatif à une trop forte épreuve. » Carrel, dans un article publié par le National en 1831, a déclaré « que jamais couronne souveraine ne reçut pareil cartel d'une Assemblée, pas même la pâle royauté de Louis XVI, dans le temps de sa triste lutte contre les constitutionnels de 89; qu'en un mot, pour se montrer si intraitables, si tiers, si impérieux à l'égard d'une dynastie à qui l'on ne contestait pas son titre de fondatrice de la Charte, il fallait n'avoir pas grand'peur des révolutions et se sentir un furieux penchant aux idées républicaines ».
La discussion fut courte, contenue , un peu terne
488 LE DERXIER CONFLIT.
el triste. La gravité de la situation pesait sur tous les esprits. Les défenseurs de la commission, Benjamin Constant et M. Dupin, en maintenant le texte intégral du projet, semblèrent principalement préoccupés de lui enlever tout caractère agressif contre la dynastie. «L'Adresse, disait M. Dupin, exprime au plus haut degré la vénération pour cette race antique des Bourbons; elle présente la légitimité , non-seulement comme une vérité légale , mais comme une nécessité sociale, qui est aujourd'hui, dans tous les bons esprits , le résultat de l'expérience et de la conviction, w Si, par le malheur des situations, ces libéraux du Parlement tendaient au même résultat que les écrivains du Xational, on voit que leurs sentiments, ou tout au moins leur langage, étaient bien différents.
Mais dans cette crise que les partis contraires travaillaient à l'envi à précipiter, ce qui nous intéresse le plus, ce que nous recherchons avec une sorte de pieuse sollicitude, ce sont les tentatives de transaction, les efforts de conciliation. Peu importe qu'au milieu des passions surexcitées, l'échec en fut à peu près certain ou qu'ils aient passé presque inaperçus; on ne doit pas moins les noter avec reconnaissance et l'on ne peut s'empêcher de dire, avec un soupir de regret : Là eût été le salut ! Le second jour du débat, un député du centre droit proposa un amendement rédigé par quelques amis de M. de Alartignac et, dit-on, sous l'inspiration de ce dernier. Il s'agissait de
LE VOTE DES 22J. 'iSd
remplacer le passage de l'Adresse sur le refus de concours, par le paragraphe suivant :
Cependant notre honneur, notre conscience, et la fidélité que nous avons jurée et que nous vous garderons toujours, nous obligent à faire connaître à Votre Majesté qu'au milieu des sentiments unanimes de respect et d'affection dont votre peuple vous entoure, de vives inquiétudes se sont manifestées, à la suite des changements survenus depuis la dernière session. C'est à la haute sagesse de Votre Majesté qu'il appartient de les apprécier, et d'y appliquer le remède qu'elle croira convenable... Les prérogatives de la couronne placent dans ses augustes mains les moyens d'assurer cette harmonie constitutionnelle, aussi nécessaire à la force du trône qu'au bonheur de la France,
Cette rédaction tendait aussi nettement que l'autre au renversement du ministère; mais elle ménageait davantage la susceptibilité royale, et surtout ne tranchait pas d'une façon aussi dogmatique les controverses sur les prérogatives de la couronne et du Parlement. Le duc de Broglie, qui, comme tous ses amis, était alors opposé à cet amendement, a reconnu plus tard que c'eût été « un acte heureux et habile 5) de l'adopter. « Le roi, a-t-ildit, n'eût pas été mis au pied du mur )5 ; il y aurait eu place « à des rapprochements, à des transactions, à des compromis 5' ; le gouvernement et les libéraux eussent eu le temps et l'occasion de « revenir sur leurs sottises réciproques » , et « nul doute que cela n'eût
490 LE DERKIER COXFLIT.
mieux valu qu'une révolution' ». Mais, hélas! ces vérités si loyalement reconnues après la catastrophe, qui pouvait les voir dans la fumée de la bataille? Fait significatif qui indique bien l'état des esprits de part et d'autre, deux orateurs, nouveaux venus à la Chambre et rivaux d'éloquence, le plus conservateur des libéraux et le plus libéral des royalistes, M. Guizot et M. Berryer, firent leurs débuts à la tribune pour repousser, le premier au nom du centre gauche, le second au nom de la droite, la médiation des amis de M. de Martignac"^. L'amendement fut d'ailleurs faiblement défendu par ses auteurs qui l'avaient présenté par acquit de conscience et sans espoir de succès. Au vote, rejeté à la fois par les deux partis, ii réunit à peine les suffrages d'une trentaine de modérés, et le projet de la commission fut adopté par deux cent vingt et une voix contre cent quatre-vingt-une. « L'Adresse, dit M. Guizot, fut votée comme elle avait été préparée, avec une tristesse inquiète. »
Le surlendemain, 18 mars, M. Royer-Collard, à la tête de la dépulation de la Chambre, doimait lecture de l'Adresse devant le roi; sa voix et ses traits
' M. Viilemain, dans son étude sur M. de Chateaubriand, exprime un regret analogue.
-AI. Guizot, développant cette idée fausse qui avait inspiré la conduite de M. Iloyer-Coilard et de ses amis, disait, pour repousser cet amendement : n La vérité a assez de peine à pénétrer jusqu'au cabinet des rois; ne l'y envoyons pas faible et pâle, i
LES ELECTIOXS ET LES ORDOXXAXCES. 491
trahissaient son émotion ; il semblait, par son accent respectueux, vouloir atténuer la rudesse de la remontrance. La réponse de Charles X fut digne, mais, comme on pouvait malheureusement le prévoir, elle ne laissait de chance à aucun rapprochement. Dès le lendemain, le ministre apportait une ordonnance prorogeant les Chambres : c'était le prélude d'une dissolution. Le conflit s'aggravait encore, et la royauté, du plus en plus découverte, se mettait ellemême en lutte directe avec la nation.
§ 4. LES ÉLliCTIOXS ET LES ORDOXXAXCES,
Les événements se précipitent. Aux acclamations menaçantes de la presse royaliste, chaque jour plus exaltée, une ordonnance dissout la Chambre et convoque les électeurs. Charles X, qui veut, dit-il, «planter son drapeau « avec « audace « , appelle au ministère de l'intérieur M. de Peyronnet, et, comme pour mieux se couper toute retraite en cas de défaite, il se jette lui-même au plus fort de la mêlée, par une proclamation au pays, M. de Villèle contemple avec désespoir la politique de violence et d'incapacité que les ministres d'extrême droite conseillent à la monarchie en péril. Vainement les gouvernements étrangers essayent d'avertir le roi : il ne veut rien en-
492 LE DERMIEK GOXFLIT.
tendre \ Quant aux sceptiques, ils disent avec M. de Sémonville, le grand référendaire de la Chambre des pairs : « Le moment est venu , où les gens avisés font passer des fonds à l'étranger^. »
L'cc énergie » du gouvernement, bien loin d'intimider l'opposition , l'enflamme encore davantage. Le \ allouai se réjouit de voir la personne du roi engagée dans la lutte, et il répond par cette attaque moins voilée encore que les précédentes : .
Ne confondons pas : nous ne poussons pas la fiction jusqu'à la duperie, et nous n'entendons nullement dire que ce n'est pas le roi qui a fait tel ou tel acte. Nous disons seulement qu'en signant l'acte, le ministre s'en est fait le garant et qu'il s'en est rendu responsable. Et si l'on dit qu'alors le roi reçoit sa part de nos attaques, nous ne le nions pas. Mais à qui la faute? A nous qui, pour concilier la liberté de discussion avec la majesté royale, protestons que ce n'est pas le roi, ou à vous qui atfirmez que
1 Sur cette conduite du gouvenieraent, loir Royalistes et Républicains .
- Un témoin dépeint ainsi l'état d'esprit siu;;ulier de Paris, à cette époque : a Personne ne doutait de l'imminence d'une crise ni de la victoire de l'opposition , quoiqu'on ignorât sous quelle forme et dans quelles conditions s'engagerait la lutte définitive... On évoquait, avec une vraisemblance égale, les souvenirs de Camille Desmoulins poussant le peuple sur la Bastille, et ceux de Hampden organisant la résistance de l'Angleterre contre la perception dune taxe illégale. Le pays avait une telle confiance dans l'avenir et en lui-même, qu'à la veille d'une révolution réputée certaine, le crédit |)ublic suivait un mouvement ascensionnel... La fièvre de l'impatience s'associait à la plus singulière sécurité, chacun prévojant une révolution, sans la souhaiter, mais aussi sans beaucoup la craindre. » (M. de Car.v^, Soui>enirs de jeunesse.)
LES ÉLEGTIOXS ET LES OR DOWAXCES. 493
c'est lui et non un autre? Vous dites que notre théorie tend à dessécher les âmes, et qu'il est bon que les peuples voient la royauté partout, afin de Taimcr. Soit ; mais si les peuples aiment, il leur arrive aussi de haïr.
Les libéraux dynastiques, pressés par les nécessités d'une opposition à outrance, sont plus que jamais entraînés à faire cause commune avec ies violents. Des modérés qui n'avalent pas pris part jusqu'ici aux luttes parlementaires, rapporte M. de Barante, viennent d'eux-mêmes inscrire leurs noms sur les listes de l'association Aide-toi , le ciel t'aidera. Tous mènent ensemble la campagne du scrutin, avec la réélection des 221 pour mot d'ordre. M. Guizot se fait appuyer, dans le collège de Lisieux, à la fois par La Fayette et Chateaubriand. « Nous sommes emportés! " s'écrie celui-ci, en lisant la liste des candidats que le Journal des Débats est amené à patronner. A Paris et en province, des banquets sont offerts aux opposants; on a de la peine à y faire accepter, par une partie des organisateurs, l'idée d'un toast porté à la monarchie constitutionnelle j et dans celui de Paris, M. Odilon Barrot termine son discours par ces paroles menaçantes : « Désormais, il n'est au pouvoir de personne d'entraver cette loi immuable du progrès et de la liberté, et, si on l'essayait, la force répondrait. » Les clairvoyants se rendent compte du péril, mais ils se sentent impuissants. «Et quoi après? écrit M. Royer-Collard. Je ne le sais pas ; nous sommes
494 LE DERXIER GOXFLIT.
pressés entre des impossibilités contraires. J'en appelle à l'impréva et à la Providence. «
Parmi les libéraux, il en est auxquels leurs inquiétudes inspirent des démarches plus pratiques. Vers la fin de mars, M. de Villèle reçut la visite de M. Humann, membre important du centre gauche, et de M. du Mar-Hallac, député du centre droit. Au nom d'un grand nombre de leurs collègues, dont ils se disaient prêts à apporter les signatures, ils venaient promettre leur concours à M. de Villèle, pour le cas où le roi le chargerait de former un ministère. Ils mettaient cette seule condition que ce ministère se contenterait de présenter le budget, afin de donner le temps aux esprits de se calmer et au roi de rétablir l'harmonie entre lui et la Chambre. Quand ils avaient voté l'Adresse, ajoutaient-ils, ils croyaient que le roi reculerait; ils étaient maintenant affligés et effrayés pour le pays, pour euxmêmes qui étaient las de bouleversements. La témérité et l'incapacité de M. de Polignac les épouvantaient; il allait tenter un coup d'Etat ; encore s'il réussissait! mais il manquera tout et jettera la France en révolution. « Nous croyons , disaient, en terminant, ces ambassadeurs, faire acte de bons Français, en vous apportant cette proposition, et nous espérons que le roi en jugera de même'. » AI. de Villèle ne pensa pas pouvoir se char-
• Ces Tails sont rapportés avec détails dans les papiers de M. de Villèle.
LES ÉLEGTIOXS ET LES ORDOXXAXCES. 495
ger de transmettre ces ouvertures, par crainle de paraître poursuivre une intrigue d'ambition personnelle. MM. Humann et du Mar-Hallac s'adressèrent alors à M. de Chabrol, qui consentit à en entretenir Charles X. Celui-ci n'y voulut faire aucune attention : « C'est un tour de Villèle, répondil-il; mais je l'attraperai bien : je ne lui parlerai que de sou Midi. " Aveuglement inouï qui aggrave encore la responsabilité déjà si lourde de ce prince infortuné ! L'histoire n'en doit pas moins mentionner, à l'honneur de ceux des libéraux qui en avaient pris l'initiative, celte tentative de conciliation.
Les élections des divers collèges eurent lieu le 23juin et le 19 juillet. L'opposition y remporta une victoire éclatante. Sur quatre cent vingt-huit élus, on en comptait deux cent soixante-quatorze ayant voté l'Adresse ou partisans notoires de l'opinion qu'elle exprimait. Cette majorité n'était cependant pas révolutionnaire. Dans beaucoup de collèges, la victoire des adversaires du cabinet avait été saluée aux cris de « Vive le roi! » M. Guizot a affirmé après coup « qu'il n'y avait pas cinquante députés qui désirassent la chute de la maison régnante' ». Sans doute, le même homme politique constatait, dans une lettre écrite alors à un de ses amis, « qu'il y avait beaucoup d'éléments d'agitation, mêuie de crise »j mais, ajoutait-il, « dès qu'on croit voir l'explosion
' Cinquante ! n'est-ce pas encore beaucoup? 11 n'y en avait pas autant dans la Chambre des dé,nitL'S, à la veille du 2V lévrier 18V8.
496 LE DKRXIER CONFLIT.
prochaine, ou seulement possible, tous se replient; tous la redoutent. Au fond, c'est à l'ordre et à la paix que chacun demande aujourd'hui sa fortune; on n'a confiance que dans les moyens réguliers. « La vue du péril imminent rendait les libéraux plus prudents. Plusieurs, et de ceux qui avaient pris une part active à l'Adresse, manifestaient l'intention d'user désormais des ménagements qu'ils avaient repoussés dans la session précédente. Un des amis de M. Guizot lui écrivait de Paris : « Vous aurez à vous défendre de ceux qui voudraient purement et simplement reproduire la dernière Adresse et s'y tenir comme au dernier mot du pays. La victoire électorale nous étant acquise, et l'alternative de la dissolution ne pouvant plus être présentée au roi, il y aura évidemment une nouvelle conduite à tenir. D'ailleurs quel intérêt avons-nous à faire que le roi se butte ? La France ne peut que gagner à des années de gouvernement régulier. Gardons-nous de précipiter les événements. » Dans une réunion tenue chez le duc de Brogiie, les chefs parlementaires décidèrent qu'ils ne procéderaient plus par refus préalable de concours; ils laisseraient le ministère présenter ses lois, se réservant de les modifier ou de les rejeter, et seulement, si ces moyens ne suffisaient pas, ils repousseraient le budget à la fin de la session. Des hommes qui avaient autrefois conspiré venaient, après le scrutin, trouver les députés élus, en leur demandant d'accepter, provisoirement au
LES ELECTIOXS ET LES ORDONMANGES. 497
moins, tout nouveau ministère que le roi nommerait, afin créviter une révolution '. Aussi le bruit ayant couru un moment que !e roi se séparait de M. de Polignac et formait un cabinet avec M. Pasquier ou M. de Villèle, tout le monde était disposé à se montrer satisfait.
Une conspiration, une émeute, nul n'y songeait, sauf peut-être quelques jeunes cerveaux brûlés des anciennes Ventes, ou quelques personnages sans autorité^. D'ailleurs les moyens d'action leur faisaient défaut. Les sociétés secrètes, sans avoir complètement disparu, étaient désorganisées et n'avaient plus de direction centrale. Si l'association Aide-toi, le ciel t'aidera était passée aux mains du parti avancé, elle manquait d'argent et n'était pas constituée pour un coup de force. Aussi ceux-là mêmes qui désiraient le plus le renversement de la dynastie ne croyaient pas aux moyens violents et eu détournaient leurs amis : « Vous avez foi dans une insurrection de place publique"? disait, le 22 juillet, M. Odiion Barrot aux plus ardents de la société Aide-toi; eh! mon Dieu! si un coup d'Etat venait à éclater, vaincus, vous se-
' Ce fait est affirmé par \l. Durergier de Hauranne, qui avait été fort mêlé au mouicmeiil électoral.
- AL Louis Blanc indique comme pensant seuis alors à une émeufc «MAL Bartlie et Ménllioii par habitude de conspiration, AL de Laborde pur chaleur d'âme et légèreté d'esprit, AL ALui;juiu pour déployer son activité , AL de Schonen par exaltation de tète, MAL Audry de Puyraveau et L.ibbey de Pompières par principes n .