‹ Le parti libéral sous la RestaurationChapitre 12 sur 121 · LES DEBUTS DE L'OPPOSITIOXI · texte numérisé non relu

LES DEBUTS DE L'OPPOSITIOXI

cherchait à envenimer et à tourner contre le gouvernement les douleurs et les humiliations de l'invasion, et entrait même en pourparlers de coalition avec cette extrême droite, aux vengeances de laquelle le ministère l'avait arrachée.

Quel était donc , dès ces premières années, le but poursuivi par l'opposition? Etait-ce seulement d'obtenir plus vite une plus grande somme de liberté? Même de la part de ceux qui n'avaient pas d'autre préoccupation, la faute était grande. Ils ne tenaient compte ni des hommes, ni des temps, et méconnaissaient les transitions nécessaires. Au lendemain de la Chambre introuvable, au surlendemain de l'Empire, avec les souvenirs des Cent-Jours et de l'émigration, n'était-ce pas déjà beaucoup d'avoir les libertés dont on jouissait ? Le gouvernement avait fait un effort de confiance et de bonne volonté , dont peu d'autres eussent été capables. Y répondre par des exigences trop impatientes était une maladresse et une injustice. Plusieurs, du reste, ne s'en tenaient pas là, et l'on entrevoyait chez eux ce parti pris ou tout au moins cette répugnance antidynastique, suites de l'attitude prise en face des Bourbons, après le retour de l'ile d'Elbe. Dès ces premières années, l'opposition n'était pas « loyale ». Si elle n'entrait pas encore aussi avant dans les voies révolutionnaires qu'elle le fera plus tard, elle rebutait déjà cependant les esprits droits comme le duc de Broglie. Celui-ci, par ses relations de famille, s'était d'abord

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trouvé mêlé au monde de la gauche; mais celle société politique commençait à lui répugner. « Le parti libéral, a-t-il écrit en rappelant ses souvenirs de 1817, devenait plus arrogant et plus enclin aux espérances révolutionnaires. J'hésitais à changer de camp. Celui où le cours des événements m'avait placé me convenait chaque jour de moins en moins: il y régnait un certain esprit court, étroit et routinier. Sans mauvaises intentions , sans idées bien arrêtées, on y rentrait dans l'ornière révolutionnaire. C'était bien là vraiment qu'on n'avait rien appris, ni rien oublié. « Le duc de Broglie entrevoyait déjà des velléités de conspiration; il avait « assisté, en 1817 et en 1818, à des dîners hebdomadaires oïl, vers le dessert, entre la poire et le fromage, on parlait, et même assez haut, à cœur ouvert ». i\ussi se détachait-il peu à peu de ses premiers amis politiques.

L'éloignement d'un tel homme était un blâme muet, plus éloquent que bien des réquisitoires. Mais quels étaient ceux qui restaient et qui pouvaient être considérés alors comme la personniCcation de la gauche? Etudier de près ces personnages, pénétrer même dans leur caractère et leur vie privée, n'est peut-être pas inutile à qui veut se faire une juste idée du parti et en apprécier la valeur politique et morale.

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BEXJAMIX GOXSTAXT.

Parmi les hommes importants de la gauche, on en rencontre tout d'abord deux dont la réputation était de date rehitivement ancienne, et dont les noms ont été déjà prononcés ici plusieurs fois : Benjamin Constant et La Fayette. La situation politique de Benjamin Constant était bien changée depuis ces jours où, à la veille du 20 mars 1815, il était applaudi dans le salon de madame Récamier par la société royaliste. On lui avait pardonné alors, à raison de l'ardeur momentanée de son monarchisme et de ses pamphlets récents contre « l'esprit de conquête et l'usurpation » , ses fâcheux débuts sous le Directoire elle zèle équivoque de son républicanisme fruclidorien. Mais le scandale de sa brusque palinodie sous les Cent-Jours lui aliéna, lors de la seconde Restauration, ceux qui l'avaient accueilli presque comme un des leurs, une année auparavant. Les exaltés demandèrent son châtiment, au même titre que celui de \ey ou de Labédoyère. Embarrassé des colères qu'il avait excitées, il se tint quelque temps à l'écart et ne reparut sur la scène politique qu'après l'ordonnance de 181G. Mal à l'aise comme un homme qui attendait un reproche, il se montra d'autant plus hostile contre la royauté, qu'il avait plus de torts envers elle.

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C'est à cette époque qu'il exposa dans une série de brochures les doctrines qui devinrent bientôt le symbole du parti libéral. 11 se fit, suivant son expression, « le maître d'école de la liberté «. Par suite de sa vie errante à travers tous les pays, il avait, des législations étrangères et des conditions de la vie politique, une connaissance qui manquait à presque tous les publicistes de ce temps. Monarchiste constitutionnel, convaincu que « dans les mœurs de la vieille Europe, la république serait une chimère et un mal ", il voulait deux Chambres, dont l'une héréditaire. Le premier en France, il enseigna le jeu de la responsabilité ministérielle. Seulement, se trouvait-il en face de n'importe quel problème politique, administratif, économique, religieux, il s'imaginait pouvoir le résoudre à toute époque, en toute matière, par la maxime du laisser faire et du laisser passer. Libéralisme absolu, faux en théorie, précisément parce qu'il est absolu, périlleux en pratique, parce qu'il ne tient pas compte des faits. Depuis lors, de douloureux mécomptes ont quelque peu désabusé les esprits de cet optimisme trop confiant. Du reste, si l'écrivain était un libéral imprévoyant et excessif, il n'était pas un jacobin. Personne, en théorie du moins, ne combattait jilus vigoureusement les sophismes et les menaces qui se cachent derrière les grandes phrases de la mauvaise école démocratique.

Mais avec Benjamin Constant , on ne saurait s'at-

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tacher seulement aux doctrines abstraites. Il n'était pas un professeur dissertant dans le calme de son cabinet; il était un combattant mêlé aux luttes de la presse et du parlement. Ses brochures étaient des actes politiques, avant d'être des exposés de principes. Or, si les principes étaient parfois corrects , l'acte était presque toujours mauvais, le plus souvent une u)anœuvre au service d'une opposition maladroite et malveillante. Constant avait assez de clairvoyance pour distinguer ses fautes, pas assez de caractère pour refuser de les commettre. Lui-même semblait l'avouer avec une sorte de scepticisme résigné, et dans une lettre intime, il résumait ainsi la situation des partis : « Des fous des deux côtés , et des gens raisonnables qui se laissent quelquefois entraîner par leurs fous, de peur de paraître en trop petit nombre aux yeux des fous du parti opposé. » D'ailleurs, à voir l'ensemble de sa carrière, cet homme avait eu tout au moins un singulier malheur : il n'était sorti que deux fois de la politique critique et négative pour donner son concours aux gouvernements, et c'était aux heures où ceux-ci avaient commis de criminels et funestes attentats contre la liberté de la nation, au 18 Fructidor et aux Cent- Jours '. Commentaire au moins singulier, apporté

i Kri indiquant les époques auxquelles Benjamin Constant s'est rapproché du gouvernement, nous ne parlons pas de 1830. Si, en effet, il a reçu alors ;iOJ,000 irancs de Louis-Pliilippe pour payer ses dettes, il n'est pas sorti pour cela de l'opposition; ce qui taisait dire à AI. Uupin : « il s'est vendj, mais il ne s'est pas livré, a

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dans la pratique aux théories libérales du publiciste!

Le renom de l'écrivain le fit entrer en 1817 à la Chambre des députés. II y devint aussitôt l'un des dehaters les plus féconds du parti indépendant. A première vue , on lui eût refusé les qualités ordinaires de l'orateur. Il n'improvisait guère que la plume à la main; mais sa plume avait la rapidité de la parole, et il lui arrivait parfois d'écrire sa réplique en entier, tout en écoutant la harangue qu'il devait réfuter. Il lisait d'ordinaire ses discours sur de petits papiers qu'il était obligé sans cesse de remettre en ordre. Sa voix, d'un timbre féminin, souvent embarrassée, se traînait non sans quelque monotonie. Rien en lui de ce souffle puissant, de cette véhémence d'accent qui marquent la grande éloquence. En dépit de ces désavantages, il était à la tribune un adversaire toujours embarrassant, parfois redoutable. Dans sa parole plus fine que colorée, plus subtile que forte, relevée par une pointe d'ironie, il montrait une grande habileté de discussion, une rare présence d'esprit, un art de tout dire, malgré les restrictions de la loi, de tout faire entendre à l'auditoire le plus intolérant, une souplesse qui lui permettait de glisser entre les mains de son contradicteur et de se redresser sous les plus vigoureuses étreintes.

El cependant, si l'on y regardait d'un peu près, cet écrivain et cet orateur de tant d'esprit et de savoir, supérieur par l'intelligence à la plupart des

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personnages politiques qui l'environnaient, exerçait peu d'action sur les événements et avait encore moins d'autorité sur les hommes. Il était entouré d'une certaine popularité, popularité décevante dont le culte lui avait coûté bien des sacrifices, et dont le nom reviendra encore sur ses lèvres dans le délire de l'agonie ' ; mais il lui manquait ce qui vaut mieux, ce qui seul est une force réelle et durable : la considération. Aussi qui veut expliquer la vie publique de Benjamin Constant doit toujours finir par étudier l'homme lui-même.

Le seul aspect de sa physionomie n'était pas fait pour donner un présage favorable. De loin, il pouvait imposer par le prestige du talent et de la notoriété; de près, il glaçait tous ceux qui se rencontraient avec lui. Voyez-le tel qu'il était déjà à cette époque, fané, avec sa tournure déjeune vieillard; portant, sur ses traits ravagés, la marque des passions qui l'avaient épuisé; la figure encore fine, encadrée de longs cheveux négligés et flottants; la taille mince et longue, autrefois flexible, maintenant débile et courbée par lassitude; la démarche traînante, au point qu'il sera bientôt obligé de s'aider d'une sorte de béquille; ayant dans tout son être je ne sais

• K J'ai acquis ce que je désirais, de la réputation, écrivait Constant peu de temps avant sa mort. Mon seul vœu, la seule cliose à laquelle, à tort ou à raison , moiL-miagiaation s'attache , c'est de laisser après moi quelque renommée, et je crois que j'en laisserai moins comme ministre que comme écrivain et député... Quant à la popularité, je Vaime , je la recherche .j'en jouis jusqu'ici avec délice. i<

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quoi de délabré; ruiné à tous les points de vue, par les dettes et par les maladies que sa vie de désordre lui avait fait conlracler. Au sortir de la tribune où il venait d'invoquer les principes les plus élevés, il allait passer la nuit dans une maison de jeu, pour y chercher quelque émotion violente qui pijl le distraire de lui-même et ranimer ses passions éteintes. « Constant était tellement usé, racontait de lui Déranger, que je lui disais que vieux et ne pouvant plus quitter le coin de son feu, il donnerait de la tête contre le marbre de sa cheminée pour se secouer; il m'a avoué qu'il ne jouait que pour cela. » Un peu plus tard, il répondait à M. Mole, qui lui demandait de ses nouvelles : « Je mange ma soupe aux herbes et je vas au tripot. »

Né en 17()7, mort en 1830, un pied dans le dixhuitième siècle, l'autre dans le dix-neuvième, Benjamin Constant paraissait avoir réuni en lui, par une chance singulièrement malheureuse, les maladies intellectuelles et morales des deux époques. Il avait le scepticisme railleur, impertinent et sensuel d'un fils de Voltaire. A voir d'autre part ce rêveur désolé qui se nourrissait de son ennui et de sa souffrance, qui éprouvait parfois comme une impossibilité d'agir et même une difficulté de vivre, ne dirait-on pas un frère de René, de Werther et d'Oberniann? Il était encore presque enfant que son scepticisme apparaissait. Un persiflage incessant desséchait tous les sentiments en lui et autour de lui. Il se ser-

vait à lui-même de sujet pour satisfaire son besoin de railler, et une partie de son individu semblait occupée à se moquer de l'autre ' . Jamais il ne voulait paraître avoir ressenti une impression vraie et profonde. " Je suis furieux, j'enrage. .. mais ça m'est bien égal ! » était son refrain babituel. A vingt ans, cet écolier qui exagérait Voltaire en le balbutiant se dépeignait lui-même «blasé surtout, amer, égoïste» . Jusque dans ses lettres d'amour, à côté de beaucoup d'esprit, on ne trouvait pas le moindre soupir du cœur, la moindre flamme d'enthousiasme et de poésie. Aussi la mère de Sismondi, s'adressant à son fils, disait-elle de Constant : « 11 n'a de sensibilité que celle des passions, il fait tout avec de l'esprit; il en a infiniment; mais ce qu'on appelle de l'àme, il n'en a point. » N'est-on même pas tenté de se demander s'il apportait quelque conviction sérieuse dans les luttes politiques, et si toutes ses controverses n'étaient pas seulement une distraction que ce blasé offrait à son ennui ? Il paraissait le confesser en écrivant à une de ses parentes : « Quand la vie a perdu tout ce qui l'embellit et qu'on n'a plus d'avenir, il faut s'occuper le plus qu'on peut. L'esprit est un instrument dont on doit faire usage quand

^ Dans une circonslance criti(iue de sa vie, menacé île proscription après les Cent-Joiirs , il écrivit une lettre au Roi. On lui en faisait compliment le soir : « Eh bien ! votre lettre a réussi, elle a persuadé le Roi. — Je le crois bien, répondit-il; moi-mcrne elle m'a presque persuadé, i

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loul est désenchanté. On juge au lieu de jouer, mais on se disirait de soi, et c'est ce qu'on peut faire de mieux. " Nous parlions tout à l'heure de René; la différence cependant est grande. II y avait de la flamme chez René; tout était éteint chez l'auleur à'Adoîphe. Chateaubriand n'eiît pas dit comme ce dernier, tout jeune encore : « Je ne veux rien voir fleurir près de moi; je veux que tout ce qui m'environne soit triste, languissant, fané. î' La vie de Constant n'a été qu'une suile de gémissements, interrompus seulement par des sarcasmes, et peu de temps avant sa mort il se plaindra de « n'avoir trouvé la paix nulle part ". Sans doute, comme chez tous les grands désolés de la littérature, il y avait un peu de pose ; il était facile cependant de voir que sa souffrance et surtout son ennui étaient réels. Une de ses cousines, qui s'intéressait à lui et qui l'a bien connu, a pu écrire : « Pauvre Benjamin ! je le crois un des hommes les moins heureux qui existent. 35

On connaît dès lors la cause secrète qui a fait la stérililé de sa vie publique. Jamais épreuve n'a |)lus clairement établi que chez l'homme d'État, l'intelligence n'est pas tout. Vainement Benjamin Constant a-t-il été , comme le prétendait madame de Stai'l , « le premier esprit du monde " . Son inconsistance morale, son défaut de caractère, ses vices pour dire le vrai mot, ne lui permettaient pas de faire du bien ni d'exercer de l'influence. Le châtiment se prolongera et s'aggravera après sa mort. On lui fera sans

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doute, en 1830, des obsèques solennelles : crêpe noir attaché au drapeau de la Chambre des députés, couronne civique placée sur le banc où il siégeait, loi proposée pour le ranger parmi les grands hommes du Panthéon , cortège nombreux derrière son char funèbre, rien ne manquera; rien, sinon ce qu'il n'avait lui-même jamais éprouvé et ce que, par suite, il ne pouvait inspirer : un sentiment réel et profond. Ces démonstrations pompeuses et artificielles seront vite oubliées , et le silence se fera bientôt sur sa froide mémoire. Cet homme qui, de son vivant, n'avait obtenu que la popularité, non la considération , ne méritait pas la gloire après sa mort.

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