‹ Le parti libéral sous la RestaurationChapitre 13 sur 121 · O. LA FAYETTE · texte numérisé non relu

O. LA FAYETTE

Comme Benjamin Constant, La Fayette avait accepté les Bourbons en 1814. Mais, comme lui, il avait dévié pendant les Cent-Jours. Comme lui aussi, après une retraite prudente, il avait reparu, vers la fin de 1816, au premier rang de l'opposition. Ce n'est pas, du reste, qu'on put découvrir entre ces deux hommes la moindre ressemblance. Malgré ses défauts, La Fayette avait des qualités de cœur qu'on n'eût pas trouvées chez l'égoïste et corrompu Constant : sincérité généreuse et même un ])eu naïve dans les convictions et les attitudes, dévouement facile,

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quoique toujours fastueux, à sa cause, dignité extérieure (le la vie, intégrité dans les questions d'argent, bienveillance aimable pour tous, particulièrement pour les siens. « Ceux qui en font un grand homme, a-t-on écrit, n'ont pas causé avec lui, et ceux qui le croient un mauvais homme n'ont point lu sa correspondance avec sa femme pendant sa captivité '. •' Si Benjamin Constant réunissait le scepticisme desséché de Voltaire à la désespérance stérile de René, La Fayette, crédule et optimiste, se rattachait à ce type d'homme sensible, ami de l'humanité, qui avait été fort à la mode dans la seconde moitié du dix-huitième siècle ^

On ne saurait refuser à La Fayette un esprit poli, une bonne grâce piquante, parfois un art de la réplique et du mot historique qui était comme un don de grand seigneur. Mais qu'il était loin de l'intelligence déliée, de la science polilitjue ou du talent littéraire de Constant! Maître du pouvoir, de ITbOàlTDl, il s'était montré au-dessous de sa tâche, incapable d'une résolution ferme, d'une action suivie, «l'homme aux indécisions " , comme l'appelait alors Mirabeau. Sous la Restauration , il ne brillait j)as davantage dans son rôle parlementaire. 11 n'était pas orateur. Néanmoins ses discours, toujours brefs, débités sur le ton de la conversation, avaient l'aisance légèrement hau-

' Souvenirs, de AI. (rEstounnel.

- I)i-s 1786, La KayoUe, dans une lettre adressée à U'asliinoton, se vantail d'avoir » ctonné i le public par sa <. sensibilité « .

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laine d'un gentilhomme de raee qui traile courtoisement tout le monde en inférieur. Quand il s'attaquait de front au gouvernement, son insolence, parfois singulièrement audacieuse, ne laissait pas que de produire quelque effet. En somme, chez ce marquis qui faisait tant d'efforts pour être démocrate, les qualités intellectuelles ou morales dignes de remarque, la politesse impertinente de l'esprit, comme la tenue du caractère, étaient des restes d'aristocratie dont il n'avait pu se défaire.

L'importance du personnage tenait d'ailleurs , non à sa valeur réelle, mais au rôle que chacun s'accordait à lui attribuer. La Fayette n'était pas un chef de parti; il n'avait jamais dirigé personne. Ce qui lui arriva le matin du 5 octobre 1789, à l'un des moments décisifs de sa carrière, est comme l'image de toute sa vie. La tourbe parisienne ameutée devant l'Hôtel de ville criait : « A Versailles ! » La Fayette aurait voulu ne pas y aller. A cheval devant le bataillon de la garde nationale rangé sur le quai de Grève, il ne bougeait pas, et cherchait par quel moy^n il pourrait gagner du temps. A ce moment un jeune homme sortit des rangs, et saisissant la bride du cheval : ^ Mon général, lui dit-il, jusqu'ici vous nous avez commandés; maintenant c'est à nous de vous conduire. « La Fayette le regarda, regarda la foule impatiente, puis il laissa échapper l'ordre : «En avant! « — Tel il devait être toujours. Mais s'il ne dirigeait pas son parti, il en était l'ornement.

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Il apparaissait comme une sorle de figure historique qui personnifiait pour la gauche le souvenir de 1789 et de 1791. Il était l'enseigne qu'on mettait en vue dans toutes les parades du libéralisme révolutionnaire. Rien de curieux, du reste, comme la conviction profonde, l'abnégation aveugle avec lesquelles il se livrait à ceux qui se servaient ainsi de lui. Il voyait là une sorte de mission démocratique à laquelle il considérait de son honneur de ne jamais faillir. Charles X disait un jour : « Il n'y a que deux hommes qui n'aient pas changé depuis 1789, La Fayette et moi. » C'était reconnaître, soit dit en passant, que l'un et l'autre n'avaient rien appris. L'âme de La Fayette, à la fois triste et fière, se roidissait contre toutes les déceptions, et était obstinément insensible aux leçons de l'expérience , si rudes qu'elles fussent parfois pour son pays et même pour lui'. Le soin de sa propre sécurité était d'ailleurs ce qui l'arrêtait le moins. Il eût sacrifié volontiers sa vie, à la condition que ce fût avec une certaine mise en scène. On raconte que le soir de l'enterrement du général Lamarque, «n 1832, la pensée vint à des conspirateurs de tuer La Fayette dans la voiture où ils le reconduisaient en triomphe, et d'exposer, à la manière de Marc-Antoine, son cadavre sanglant devant

• tt M. de La l'"ayctle n'avait qu'une seule idée, a écrit Chateau- Lriand dans ses Méitioires, et heureusement pour lui, elle était celle du siècle. La fixité de cette idée a fait son empire. Llle lui sériait d'œillèrc; elle l'cmpècliail de regarder adroite et à yaucbe... L'aveuglement lui tenait lieu de «jcnie. »

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le peuple pour le soulever. Le fait lui ayant été raconté, il sourit comme s'il l'eût trouvé tout naturel et approprié à la spécialité de son rôle '.

Veut-on analyser les sentiments qui inspiraient la constance et le dévouement de ce libéralisme? On y trouverait avant tout le besoin de la louange. Tel était le genre d'ambition de La Fayette, De la meilleure foi du monde, il se croyait désintéressé, parce qu'il ne convoitait ni place, ni titre, ni argent, et que du pouvoir il cberchait plus l'apparence que la réalité. Sa réputation était, disait-il lui-même, « une portion de son bonheur, sans laquelle il ne pourrait vivre ». Au fond, il était moins occupé de sauver la chose publique que d'y maintenir l'unité et la pureté de sa ligne. Ce souci du renom est une garantie contre certains abaissements, contre certains scandales, et l'on ne donnerait pas volontiers raison à Mirabeau quand il raillait avec colère, et non sans un retour jaloux sur lui-même, ce qu'il appelait la " pudibonderie « de La Fayette. Toutefois il était facile de discerner dans ce sentiment une part d'égoïsme, et de prévoir à quelles fautes il pouvait

' a Le plus beau jour de ma vie, disait-il à M. Otlilon Barrot, serait celui où je monterais sur l'échafaud pour y confesser ma foi politique. B — \"ul n'était aussi facilement la dupe de tous les faiseurs de complots, o En 1812, rapporte-t-il dans ses Mémoires, un de mes amis m'ayant annoncé la visite de certains conspirateurs assez peu sûrs que Carnot avait repoussés, je répondis qu'il ne m'était pas permis de décourager, pour ma sûreté personnelle, un projet (juelconque en faveur de la liberté; tant ma conscience était timorée à cet égard. »

/.G L'OI'l'OSlTIO.V Lini'RALr: AVANT 1820.

conduire. Aussi Washington , avec son droit et sage esprit, avait-il depuis longtemps reproché à son ami « sa sensibilité peu commune pour tout ce qui touchait à sa réputation » . Cette préoccupation exclusive de la louange était d'autant plus dangereuse, que le gentilhomme démocrate recherchait, non, comme le chevalier d'autrefois, l'approbation de ses pairs, mais l'applaudissement de la fouie. Au vieil et délicat idéal de l'honneur, était substituée la réalité subalterne de la popularité. Dès son retour d'Amérique, avant 89, le jeune marquis se réjouissait d'avoir obtenu la « faveur populaire v. Plus tard il parlait, en pleine Révolution, de « la délicieuse sensation du sourire de la multitude ". Jefferson luimême blâmait « cette faim canine de la popularité " . La Fayette se laissait aller à son rôle avec d'autant moins de scrupule , qu'il avait une facilité inouïe d'illusion , une confiance béate dans les principes auxquels il avait une fois attaché son nom, un de ces partis pris d'espérance que ne connaissent pas les esprits à longue vue. Lui semblait-il qu'on avait arboré le dropeau libéral, il allait aussitôt de l'avant, sans rien prévoir, risquant , le sourire aux lèvres , son sort et celui de son pays, s'imaginant toujours avoir réussi ou devoir réussir. Il n'avait pas changé depuis le jouroii, en 1791, après la séparation de la Constituante, et à la veille du 10 Août, persuadé qu'il venait de fonder la liberté, il s'était retiré à la campagne pour y jouir de ce qu'il appelait >( la phi-

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lanthropie de ses espérances ' " . Celte candeur un peu naïve et très vaniteuse avait faitdire àNapoléon, dans un de ses jours de brusquerie : « C'est un niais. » Mirabeau l'avait traité de « Gilles " » . Pour n'être point sans fondement, le jugement de Napoléon et le sobriquet de Mirabeau n'étaient pas absolument justes. Ni l'un nil'autre, en effet, no tenaient compte d'une certaine finesse un peu sournoise et égoïste qui venait se mêler à celte sorte de don quichottisme libéral, si bien qu'on serait tenté parfois de dire comme Sainte-Beuve : «Avec M. de La Fayette, on est toujours dans l'alternative de le trouver ou plus fin, ou moins intelligent qu'on ne voudrait. »

1 II suffirait, pour caractériser La Fayette, de se rappeler qu'il a été de tout temps rbonime de la garde uationale. 11 est eu (pielque sorte l'incarnaliou de cette grande illusion du libéralisme bourgeois. Chateaubriand a écrit : u M. de La Fayetle sera éternellemenl la garde nationale, d Appelé à la tète de cette milice, en 1789, après le 14 juillet, il s'y est trouvé replacé en 1830. Il la nommait sa « fille aînée j et signait tel de ses manifestes sous la Restauration : n Un garde national de 1789. i>

2 Avant 1789, La Fayette avait dans la tournure une certaine gaucherie cjui le faisait peu goûter de la vieille cour. Le duc de Clioiseul , agacé de voir qu'on exagérait le rôle du jeune volontaire de la guerre d'Amérique, avait dit un jour dans un salon : a Pour moi, mesdames, je ne lois dans La Fayette que Gilles-César, d Mirabeau s'amusa beaucoup de cette plaisanterie qui lui sembla bien s'appliquer à la physionomie et au caractère du personnage. Il se servait du sobriquet en disant avec une variante : » Gilles le Grand. » Le duc d'Ayen, beau-père de La Fayette, parlait souvent de la ' niaiserie de son gendre »

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Benjamin Constant et La Fayette, personnages originaux chacun à leur manière, ayant eu tous deux leur réputation faite avant 1814, l'un aventurier littéraire et politique, d'origine et d'éducation cosmopolites , l'autre descendant infidèle de la vieille aristocratie, ne pouvaient être considérés comme les représentants de la bourgeoisie libérale et révolutionnaire de la Restauration. On serait plutôt tenté de chercher la personnification de cette bourgeoisie dans Manuel. 11 en avait les intérêts , les préjugés , les haines. Détesté et redouté de ses adversaires auxquels, sans jamais s'emporter, il cherchait posément à faire le plus de mal possible ; peu goûté de ses partisans, bien qu'il ait dû aux rancunes, excitées et servies par lui, ses heures de popularité, il a joui pendant quelques années d'une notoriété qu'il put prendre pour du renom; puis il n'a rien laissé derrière lui. L'historien voulant noter son rôle, juger son œuvre, esquisser sa physionomie, retrouve seulement la trace des passions mesquines qu'il avait soulevées, des blessures qu'il avait faites et surtout des antipathies qu'il s'était attirées.

Pour trouver le point de départ de son opposition, il faut encore remonter aux Cent-Jours. Jusqu'alors

Manuel était demeuré étranger à la politique. Volontaire en 1792, bientôt officier démissionnaire, avocat à Aix , nommé député après le 20 mars 1815, arrivé à Paris inconnu , il avait été, dans la Chambre des représentants , le confident et l'instrument de Fouché dont il partageait la demeure. Que voulait-il alors? La république? Il ne l'a jamais goûtée, \apoléon II? Peut-être. En tout cas, il repoussait les Bourbons. « Je veux le bonheur des Français, disaitil à la tribune , et je ne crois pas que ce bonheur puisse exister si le règne de Louis XVIII recommence. » Dès ce moment donc, il s'était posé en adversaire irréconciliable de la vieille monarchie.

Il devait porter dans l'opposition toute l'àpreté de sa nature. \ul n'a voulu ni fait plus de mal aux Bourbons. Dès 1816, alors que les chefs de la gauche ne conspiraient pas encore, il allait à Bruxelles comploter pour le prince d'Orange j il cberchait ensuite à nouer une intrigue avec le prince Eugène. Les royalistes avaient l'instinct de la haine qu'il leur portait; une fois à la Chambre, il fut aussitôt l'orateur que la droite craignait le plus et supportait le moins patiemment. Il bravait ces répugnances et ces colères avec un sang-froid et une audace qui les exaspéraient davantage encore. Habile et obstiné à introduire dans le débat les souvenirs irritants des guerres civiles ou de l'invasion étrangère , il se plaisait à exciter l'une contre l'autre la France de la Révolution et celle de l'Emigration , et triomphait quand il avait

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amené cuire elles un de ces chocs violents et stériles qui rendaient plus difficile ensuite la réconciliation nécessaire. Il fallait le voir à la (ribune, grand, mince, avec sa physionomie régulière mais un peu triste, sa mise simple, opposant le sarcasme ou l'adresse perfide de l'argumentation aux émotions de ses adversaires, cherchant, d'une main maîtresse d'elle-même, l'endroit par oii il pourrait le plus sûrement blesser le sentiment royaliste, et alors enfonçant froidement le trait. Le point culminant de sa carrière parlementaire sera celui où, par ses provocations, il aura enfin mis la droite tellement hors d'elle-même, que celle-ci, trop facile à imiter les traditions révolutionnaires, l'expulsera de la Chambre. Son renom d'orateur, qui datait d'un discours heureux fait pendant les Cent-Jours, fut un moment exagéré. Ce n'est pas qu'on puisse nier son réel talent. S'il ne faut point demander à Manuel la chaleur communicative , la véhémence entraînante, les vues élevées, l'instruction approfondie qu'il n'a pu acquérir dans les camps ni au barreau, on doit lui reconnaître une rare facilité, une abondance toujours claire quoique parfois excessive, une aisance singulière pour traiter les sujets les plus différents, une souplesse hardie pour venir frapper par quelque point ses adversaires, beaucoup de présence d'esprit pour calculer ses violences, tout en étant trèsaudacieux dans ses calculs. Quelques-uns de ceux qui l'ont connu ont prétendu que, dans d'autres cir-

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constances, il aurait pu être homme de gouvernement. 11 y avait chez lui, assuraient-ils, des qualités de résolution calme et de clairvoyance judicieuse qu'on eût cherchées en vain chez les autres chefs de la gauche. Manuel semhlait , par moment, comprendre lui-même le néant de cette opposition révolutionnaire à laquelle il s'était condamné. « J'étais fait pour la liberté, disait-il un jour non sans mélancolie, et je ne paraîtrai probablement qu'un homme de révolution. »

Le temps lui a manqué pour donner sa mesure dans un autre rôle. Il devait mourir en 1827, éloigné du parlement, où il n'avait pu rentrer après son expulsion, délaissé de ses amis, usé par les fatigues d'une vie de travail et, dit-on, de plaisir, peut-être aussi par l'amertume de ses déceptions politiques, d'ailleurs dignement supportées. Se§ funérailles seront l'occasion d'une émeute contre la monarchie qu'il avait tant haïe : épilogue approprié d'une vie factieuse! Et maintenant que resle-t-il de lui? Une figure dans le ridicule fronton que David d'Angers a sculpté au portique du Panthéon, et les éloges enthousiastes de Déranger qui voyait en lui l'idéal de l'homme d'Etat. Le chansonnier a raconté qu'il avait recueilli, comme un précieux héritage, le matelas de crin sur lequel Manuel était mort; par une sorte de dévotion politique, il devait jusqu'à la fin coucher lui-même sur cette relique.

M. Laffitle était moins ennemi des Bourbons que

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Manuel. Il était plutôt mécontent que factieux'. Encore pouvait-on se demander d'où venait son mécontentement. Tout lui avait réussi. Fils d'un charpentier de Bayonne, arrivé à Paris les mains vides, il était devenu rapidement le plus riche hanquier de France. A ne considérer que la bienveillance souriante, un peu légère, mais facilement généreuse de son caractère, on ne voyait rien en lui de ces convictions ardentes , de ces partis pris de doctrine ou de situation, de ces déceptions irritées, de ces amertumes envieuses qui font ordinairement les révolutionnaires. Il avait reçu beaucoup d'avances du gouvernement royal- mais il avait vite reconnu que dans celte cour de haute noblesse il ne pourrait pas, même avec son argent, avoir le premier rang. Son orgueil , qui ne savait se contenter à moins, se retourna alors vers la popularité. Il chercha à se créer une clientèle politique dans la petite bourgeoisie. 11 se fît libéral comme les fermiers généraux du dix-huitième siècle s'étaient faits beaux esprits ou pelils-maîtres. Devenu le Mécène des opposants de tous bords, il réunissait, dans son salon ou autour de sa table, à Paris ou à la campagne, aussi bien les débris du personnel impérial que les nouveaux venus de la presse de gauche, ayant d'ailleurs, aux yeux de tous, cet incomparable mérite d'avoir la bourse constamment ouverte. Cherchant l'importance plus que le pouvoir, moins ambitieux que vain, il voulait être surtout entouré, flatté, et il semblait au comble de ses désirs,

AUTRES FIGURES DE LIBI'UALX. 53

quand, dans son royal château de Maisons, il pouvait raconter à ses convives que M. de Taileyrand lui avait dit : «On est bien important, monsieur, qnand on a comme vous à sa disposition un bourg pourri tel que Paris. « I! aimait à la fois éblouir par son faste et poser pour l'austérité civique. Dans celte dernière partie du rôle , il apportait même un peu de cette niaiserie vaniteuse dont certains railleurs ont fait le ridicule dislinctif du bourgeois de 1830; c'est à croire parfois qu'il a une sorte de parenté avec Jérôme Paturot ou M. Prudbomme. Quelqu'un lui faisait un jour compliment de son château : « C'est une demeure de grand seigneur, lui disait-on. — Non , monsieur, répondait-il , c'est la demeure d'un citoyen qui possède '. >5

M. Laffilte était cependant loin d'être un sot. Homme d'affaires hardi et habile, esprit vif, ouvert, causeur affable, il avait en toutes choses une facilité gracieuse qui lui avait valu plus d'un succès. Mais ces qualités étaient gâtées par une légèreté présomptueuse , qui venait toujours de sa vanité. Il croyait facilement que son influence ou sa séduction étaient

' Un autre jour, JI. Laffitte, causant avec le duc de Lévis, s'oublia jusqu'à l'appeler deux ou trois fois par son titre ; » Où ai ais-je la tète ? reprit-il; sachez Lien que si je vous ai donné du monsieur le duc , c'est par pure courtoisie, car je n'y suis point obligé. — Oh! mon Dieu , répondit malignement son noble interlocuteur, soyez tranquille; je n'ignore pas du tout qu'à vos yeux nous sommes, nous autres, de vieilles médailles effacées ; et vous, messieurs, vous n'aimez que les lingots. » (Charles Brifaut, Passe-temps d'un reclus.)

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irrésisliblcs. Se flattant de tout surmonter ou de tout concilier, il ne s'inquiétait pas des obstacles , ne prévoyait jamais les revers, traitant du reste ses propres affaires comme celles de l'Etat. Les unes et les autres devaient en souffrir Le duc de Richelieu qui, dans sa fière et pauvre honnêteté , goûtait peu le millionnaire courtisan du peuple , disait de lui : « Ce banquier ambitieux se croit le roi des halles, et n'est qu'un écerielé , ne sachant ni ce qu'il veut, ni ce qu'il fait , capable de ruiner la France et de se ruiner lui-même par vanité. » Ce fut une prédiction. Après avoir fait une royauté nouvelle par une émeute, et avoir failli la perdre par son ministère, M. LafBtte devait mourir ruiné, aigri, n'ayant plus aucune considération politique, compromis dans une opposition révolutionnaire contre le gouvernement qu'il avait fondé, et «demandant pardon à Dieu et aux hommes d'avoir concouru à la monarchie de Juillet ».

La gauche parlementaire comptait d'autres champions de notoriété et de talent divers. De ce nombre était, par exemple, M. Voyer d'Argenson, type assez bizarre du gentilhoujme devenu socialiste, cœur généreux, esprit ûiux, quoique avec beaucoup de sincérité et parfois quelque finesse, nature morose et taciturne, plein d'illusion sur l'humanité et de mépris pour les hommes, poursuivant, non sans fanatisme, le rêve d'une réforme radicale de toutes les lois sociales et politiques. — Le marquis de Chauvelin venait aussi de l'aristocratie, mais son caractère était fort difFé-

ALTHtS FIGLUES Dis LIBEHALX. 55

rent. Fils d'un faiori de Louis XVI., pourvu lui-même, dès son enfance, d'une imporlanle charge de cour, il s'élait à ce point engagé dans la Révolution , qu'après le 21 janvier, il représentait encore à Londres la république régicide. Il n'avait cessé ses fonctions qu'une fois expulsé par l'Anglelerre. Après le 18 brumaire, il avait essayé un peu de l'opposition dans le Tribunal ; mais il avait fait bientôt sa paix avec le maître, et était devenu préfet et conseiller d'Etat. Il voulut, en 1814, rentrer en grâce auprès des Bourbons et osa même demander à reprend e son ancienne charge de maître de la garde-robe. Justement éconduit , il découvrit aussitôt que la liberté était en souffrance, et il se présenta comme « indépendant « aux élections de 1817; il était alors devenu démocrate, signait ses circulaires : M. Chauvelin , et affectait même, dit-on, de se montrer aux électeurs dans un costume dont l'extrême négligence allait jusqu'à la grossièreté. Orateur caustique et acerbe, tout imprégné de l'esprit du dix-huitième siècle, il menait grand train la guerre d'épigrammes contre la royauté et les royalistes. — M. Bignon, ancien secrétaire d'Etat aux affaires étrangères pendant les Cent-Jours, était porté à se croire plus de valeur et plus d'autorité qu'il n'en avait. Ses discours écrits, œuvre prétentieuse d'un esprit superficiel, ne se remarquaient que par une volonté haineuse de nuire aux Bourbons. — M. Dupont de l'Eure était le type honnête et désintéressé de l'opposition démocratique

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dans ce qu'elle avait de plus vulgaire et de plus étroit. Il a été chargé pendant plusieurs générations de jouer dans la gauche le rôle rare d'homme vertueux du parti. Ne pouvant lui trouver de l'esprit, on tâchait de lui prêter du hon sens. Il prenait luimême son rôle au sérieux, et y apportait une sorte d'orgueil rude et d'ohstination peu clairvoyante.

A côté de ces personnages divers, qui tous appartenaient à l'opposition antidynasiique , nous aurions répugnance à placer des hommes comme Casimir Périer ou le général Foy, Aussi bien, en 1818, le second n'avait pas encore rais le pied sur la scène politique , et si le premier était déjà entré dans la Chambre, il n'avait pas donné sa mesure et ne jouait qu'un rôle secondaire. Il convient donc d'attendre pour parler d'eux. L'un et l'autre y gagneront de ne pas apparaître dans un voisinage dont eux-mêmes, de leur vivant, n'ont peut-être pas toujours assez pris soin de se dégager.

Si maintenant on jette un regard d'ensemble sur cette pléiade des chefs du parti libéral en 1817 et 1818, ne semblc-t-il pas que leur caractère commun ait été de faire beaucoup parler d'eux pendant leur vie , et de laisser après leur mort une mémoire vide? X'est-ce pas un châtiment? Ils ont tout sacrifié à la popularité. La confondant avec la gloire, ils s'en sont rassasiés pendant quelques années. La plupart no l'ont même pas conservée jusqu'à leur dernière heure. Et quels noms sont aujourd'hui les plus honorés, les

leurs ou ceux de leurs adversaires, parfois impopulaires pendant qu'ils vivaient, le duc de Richelieu, M. de Serre, ou même AI. de Villèle? Aussi est-ce le lieu de rappeler la sévère répartie de l'un des personnages poliliques les plus respectés de la Restauration : un jour, après 1830, M. Royer-Coliard , causant dans un groupe, avait parlé contre la popularité; AI. Mauguin lui dit de cet air riant et fat qui lui était habituel : « Mais, vous-même, monsieur Royer-Collard, vous avez eu votre moment de popularité. — De la popularité , lui fut-il répliqué, j'espère que non, monsieur; mais peut-être un peu de considération. >? Et chaque syllabe du mot était accentuée avec une redoutable lenteur '.

§ 7. PAUL-LOLIS COURIER ET BÉRAXGER.

Les dépulés de la gauche avaient des alliés en dehors du parlement et jusque dans la littérature. Volontaire irrégulier, faisant la guerre à sa fantaisie et pour son compte, Paul-Louis Courier venait de tirer son premier coup de feu à la fin de 1816. Il se disait ancien canonnier et vigneron : « Je suis du peuple, écrivait-il; je ne suis pas des hautes classes;

* Faudrait-il aller cependant jusqu'à accepter le jugement porté par M. Laffitte lui-même ([uand il écrivait à IJéranger en ISo" : « Quelle canaille, mon clicr Déranger, quelle canaille que la plupart de nos amis de quinze ans I j

58 L'OPPOSITIOX LIBERALE AVANT 1820.

j'ignore leur langage et n'ai pas pu l'apprendre : soldat pendant longtemps, aujourd'hui paysan, n'ayant vu que les camps et les champs. » Cet ancien « soldat » qui se posait en dévot de la vieille gloire nationale avait été, sous l'Empire, un officier mécontent de son métier et médisant de ses chefs, se dérobant au service et aux campagnes pour passer son temps dans les bibliothèques, se moquant de la gloire, et prenant la guerre par son côté le moins grandiose. Ce « paysan " qui prétendait « être du peuple » était un lettré de la famille de Montaigne; un délicat qui avait pour devise : « Peu de matière et beaucoup d'art » ; un écrivain façonnant à ce point sa prose polie, courte et scandée, qu'il en débitait, de mémoire, des fragments à ses amis; un railleur qui aiguisait avec amour les traits de ses sarcasmes; un érudit fier d'être l'un des « cinq ou six hommes qui savaient le grec' 55; un critique exigeant, difficilement content de lui, plus difficilement encore des autres, trouvant volontiers tout banal ou médiocre; un raffiné qui méprisait les hommes et qui avait en tout le goût de l'élite; en un mot, un aristocrate de l'intelligence s'il en fut jamais.

Il était trop sceptique pour qu'on lui supposât une conviction ou même une grande passion politique. Mais son humeur était quinteuse, chagrine, encore

' i\e se vantait-il pas de a lire chaque jour Aristole , Pliitarque , Montaigne et l'Evangile dans la langue même de .lésus-Clirist i?

PAUL-LOUIS COURIER ET BERA.VGER. 59

aigrie par les souffrances d'un ménage mal assorti, Peul-êlre lors de la première explosion de la réaction religieuse et royaliste, avait-il été gêné ou agacé par quelque petite vexation locale. Les choses prenaient naturellement dans son esprit une tournure humoristique et burlesque ; l'ullra-royalisme lui apparut sous ce jour. Il y vil de quoi tenter une verve satirique jusqu'ici sans emploi, et le voilà devenu pamphlétaire. N'attendez pas qu'il aborde les hautes et graves questions de politique. Il s'engageait par les petits côtés, tiraillant, embusqué derrière sa haie, contre le capucin , le noble ou l'homme de cour; guerre méchante et perfide, qui, sous d'humbles apparences, s'attaquait à la Restauration par l'un des points les plus sensibles. Bien que son talent fût trop délicat pour la foule, Courier trouvait moyen de se faire entendre d'elle, en s'adressant, dans la forme la plus exquise, aux préjugés les plus vulgaires et aux plus basses passions. Il se sentait encouragé à poursuivre son œuvre par le plaisir d'artiste qu'il y trouvait et aussi par les applaudissements des spectateurs. On surprend, en effet, ce dédaigneux, mordant comme les autres à la popularité, sans cesser pour cela de mépriser les hommes. « Je peux dire que je suis bien avec le public » , écrivait-il, non sans une satisfaction presque naïve ; et il ajoutait : « Le peuple m'aime ; savez-vous ce que vaut cette amitié? Il n'y en a point de plus glorieuse; c'est de cela qu'on flatte les rois. »

60 L'OPPOSITIO.V LIIiKIiALIO AVAM 1820

Quel était l'idéal politique de Courier? Il n'était pas impérialiste, bien qu'il s'adressât souvent à la fibre militaire. Il n'était pas républicain, encore moins démocrate. Ses préférences auraient été pour une monarchie bien bourgeoise, aussi peu magnifique que possible. Il désirait un gouvernement qui fût « comme le coche qu'on paye et qui doit nous mener, non où il veut, mais où nous prétendons aller " . Il faisait d'ailleurs souvent l'éloge du duc d'Orléans, et exprimait en termes mystérieux le vœu qu'il fut ^i maire de la commune •'.

Les pamphlets de Paul-Louis ne sont pas cependant ce que la littérature a produit de plus redoutable contre la Restauration. Dès la fin de 1815, circulaient des chansons satiriques, vives attaques contre ce qui touchait de plus près à la royauté, notamment contre la noblesse et le clergé. Un volume de ces pièces légères avait paru à cette époque; d'autres étaient publiées dans la Minerve. L'auteur, petit employé des bureaux de l'Lniversité, n'était connu que pour avoir rimé sous l'Empire quelques gaudrioles ; son nom était Déranger. Homme d'apparence simple, l'air fin et rustique, affectant d'être du populaire, et cachant, par une sorte de vanité à rebours, la particule qui précédait son nom; nature espiègle et taquine, esprit peu élevé, mais fort avisé; feignant d'éviter le bruit, de dédaigner la mise en scène, eu réalité la soignant plus adroilomcnt que tout autre; jouant le naïf, quoiqu'il n'eût rien de cette fraîcheur

PALL-LOLIS COLiUKIi ET BHU A \ G [■ li. Gl

de cœur et d'imagination, de celle franchise de sentiment qui sont au fond de la vraie naïveté. Parmi les défenseurs naturels du régime qu'il allaquait, quelques-uns l'accueillaient au début avec celle curiosilé frivole et indulgente que la cour avait montrée, avant 89, pour Beaumarchais et pour son Mariaffe de Figaro. Parfois, dans les salons où Déranger disait lui-même ses chansons inédites, il se trouvait à côté de M. Angles, le préfet de police '. Lors de la publication de son premier volume, on avait parlé devant le roi d'enlever au chansonnier la place qu'il occupait dans l'administration. « II faut pardonner bien des ciioses à l'auteur du Roi d'ivetot " , avait dit eu souriant Louis XVIIL

C'était se méprendre sur la force offensive de ces chansons alertes, mordantes, et de ces refrains habilement calculés pour enflammer les espri (s avec la rapidité d'une traînée de poudre. Le talent du poêle a été surfait par ses admirateurs, mais il était incontestable. Telle de ses bluettes était, au point de vue de

' u Je ne me faisais pas trop prier pour chanter mes proilu étions inédites, soit avec mes amis de l'opposition , soit même (jiicl([iiefois avec les hommes attachés au gouvernement. C'était un honheur pour moi que de servir à ceux-ci du fruit défendu. AIM. de iJarante, Guizot, Siméon père, Mounier et beaucoup d'autres pourraient le dire; ils m'ont entendu à table à côté de M. Angles, préfet de police, leur donner l'élrenne du Bon Dieu, des Missionnaires, etc., etc. Un jour, ce dernier reçut un rapport où on lui faisait savoir que j'avais chanté chez M. Bérard , son ami et le mien, quelques-unes de mes chansons anarchiques comme on disait alors. Le préfet en rit beaucoup : il était du dîner, d [Ma biographie , par Bër.ixger)

C2 L'OPPOSITi:)\ LIDKRALE AV.AXT 1820.

l'arl, un rare modèle de sobriété gracieuse, de mesure el de finesse. Presque toutes étaient admirablement conçues pour le dessein politique qu'elles devaient servir. On était loin de la vieille chanson gauloise avec son abandon , sa gaieté folâtre , sa malice sans méchanceté. C'était une œuvre plus sèche , plus étudiée : singulier mélange d'épi- ' grammes détournées et d'injures directes, souvent grossières, où l'auteur paraissait froidement songer moins à provoquer le rire qu'à faire du mal. Avec la hardiesse effrontée du gamin de Paris, ignorant comme lui le respect, l'innocence, la pudeur, il se plaisait à éclabousser les armoiries des équipages , à jeter des pierres dans les vitres des palais royaux , à narguer la croix des églises. En réalité, il s'en prenait à tout ce qui était le fondement social de la monarchie, éveillant dans le peuple et la bourgeoisie les préjugés les plus dangereux, les haines les plus malfaisantes.

Déranger a toujours servi et flatté les instincts de la foule beaucoup plus qu'il ne les a dirigés; il mettait un soin particulier et une rare habileté à rester toujours aussi bas que son public. De là le côté égrillard , « polisson » — le mot est de lui — de beaucoup de ses chansons. Ce n'était pas de sa part légèreté de jeunesse, ardeur de plaisir, entraînement de passion; c'était quelque chose de plus laid et de plus sale, comme la corruption d'un don Juan d'estaminet, ou

PALL-LOL'IS GOUIUEH ET BKKAXGEU. 6:5

le libertinage d'un sexagénaire blasé '. Un jour qu'il voulait s'excuser, le cbantre de Lisette a révélé cyniquement son calcul. Ces obscénités étaient, a-t-ii dit, des « compagnes fort utiles données aux graves refrains et aux couplets politiques. Sans leur assistance, je suis tenté de croire que ceux-ci auraient bien pu n'aller ni aussi loin, ni aussi bas, ni même aussi haut, ce dernier mot dùt-il scandaliser les vertus de salon. " Honnête façon de solliciter l'attention et de mériter la confiance du peuple !

Quelle cause servait-il par de si tristes moyens? Il détestait les Bourbons : on serait même tenté de voir là tout son programme. Quoi que ces princes eussent fait, il eut travaillé à les renverser. On peut dire de lui, comme de son ami Manuel, que nul ne les a haïs d'une haine plus implacable et plus meurtrière. Mais qu'aimait-il? que voulait-il? On l'a appelé « le po(?te libéral ». Singulier libéral qui, à son aise sous le premier Empire, n'a senti la liberté lui manquer que quand la Restauration eut relevé la tribune et affranchi la presse ! S'il a eu une passion, ce serait plutôt celle de l'égalité, de celte égalité envieuse qui s'accommode fort bien du césarisme. Il a mis aussi parfois une sorte de coquetterie à laisser croire qu'il était républicain; mais tel n'était paî; son

1 Un critique qui n'a rien de systématiquement hostile à l'homme et i ses idées, M. Alontégut, a dit à ce propos : « Le iibertinajje de ces chansons se compose d'alkisions , de calembours yrivois et de sous- entendus indécents, enfilés à la suite les uns des autres comme les yraius d'un chapelet composé de figures obscènes, d

e!f L'OPiM)srnoi\ liber alk avaxt 182o.

vrai sentiment'. Au fond, Déranger était bonapartiste. Quand il attaquait la royauté, c'était en évoquant et en exaltant les souvenirs militaires du règne précédent. N'était-ce pas piquant de voir cet homme qui, sous l'Empire, avait été un conscrit rétraclaire, un fidèle du Caveau , le chantre des joies pacifiques du royaume d'Yvetot, se plaire désormais aux refrains de « gloire » et de « victoire w? Quoi qu'il en soit, nul n'a plus contribué, sous la Reslauralion, à créer et à répandre la légende napoléonienne. Peu importe qu'il ait glissé des réserves, par égard pour son renom républicain, et qu'il ait donné à son bonapartisme une teinte démocratique; peu importe qu'il ait chanté, — non l'empereur enveloppé dans sa pourpre, escorté par ses maréchaux, ou le héros perdu dans les nuages de l'apothéose, — mais le polit caporal revêtu de sa redingote grise, coiffé de son chapeau traditionnel, aux allures familières, entouré du paysan, du soldat, du petit peuple. Celte dernière légende était plus dangereuse encore que l'autre, et elle devait empoisonner l'esprit des foules. D'ailleurs, Napoléon a toujours été grandissant dans l'imagination de Déranger, si bien qu'il devait finir par lui apparaître comme le « Messie armé » envoyé par Dieu « au monde croulant ».

Plus tard, quand l'Empire est revenu, grâce en

• En 1848, Cliateaubriand disait à Béraiiyci- : « Kli liien ! votre république, vous l'avez. — Oui , je l'ai, réponiiait le cliansonnier; mais j'aimerais mieux la rêver (jue la voir. «

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