LE LIBERALISME BONAPARTISTE
et surtout un ancien officier qui n'avait qu'à froncer le sourcil pour faire trembler le gentilhomme.
Les libéraux clairvoyants ne devaient pas se dissimuler qu'une telle propagande profitait surtout au bonapartisme. Mais leur haine étouffait leur prudence. Ils voyaient seulement, dans cette évocation de la gloire impériale, le moyen de destruction le plus puissant et le plus immédiat qui put être employé contre la Restauration. Les thèses de liberté n'eussent, en effet, échautfé que quelques bourgeois ou jeunes gens des écoles. La thèse du patriotisme irrité avait écho dans des couches plus étendues et plus profondes. Le licenciement de l'armée, en 1815, avait jeté dans tout le pays une population militaire, regrettant le passé dont elle avait oublié les souffrances et ne se rappelait que les glorieux enivrements, mécontente du présent, attribuant la défaite de l'empereur à la trahison, l'invasion aux Bourbons, et ne rêvant que de prendre contre la royauté d'abord, contre l'étranger ensuite, la revanche de Waterloo ' ! C'est
' Si l'on veut avoir une idée de ce qu'avaient de profond et d'iiijîu ces ressenliments militaires que l'esprit de parti eiploilait et envenimait, on en peut recueillir l'expression dans les Mémoires de l'un des plus éclaires parmi les soldats de Xapoléon, le ;iéuéral comlc de Sé<iiir. Il dit en parlant de 1814 : » Amer et douloureux souvenir, lors((u'an sein d'une patrie à reconquérir, devant un grand effort à venger, au milieu de tant d'éclat et de «jloire que nous défendions encore, nos bras tombèrent tout à coup désarmés, et quand, dajis la force de l'âge, il fallut que nos cœurs flétris s'efforçassent de recommencer une vie nouvelle et de subir une autre existence! Mais nous n'étions plus les liommes du Jour. En nous comme autour de nous, tout nous repoussait en nous-mêmes! Ce fut alors que, l'âme remplie de longs et
74 L'OPPOSITIOX LIBIÎRALE AVAXT 1820.
le type connu du vieux soldat qui racontait avec orgueil, aux paysans de son village, ses campagnes sous le « grand homme « , ou de l'officier à demisolde, souffrant de sa carrière brisée, oisif, souvent exposé au dénûment, instrument prêt à toutes les agilations et à tous les coups de main. Cette armée licenciée constituait alors la seule démocratie militante sur laquelle put s'appuyer utilement une opposition factieuse. Le reste du peuple qui n'était pas électeur s'occupait peu des affaires de l'Etat, et la gauche ne pratiquait pas encore la politique populaire à laquelle devait la conduire plus tard la poursuite ou la possession du suffrage universel '.
profonds regrets, que l'oreille encore toute retentissante des bruits de guerre, me réfugiant dans le passé, je m'essayai à en retracer la gloire, t — Plus loin, parlant de 1815, il s'exprime ainsi : a J'emportai dans ma retraite une âme obsédée de regrets amers, des sens tellement pleins de bruits de guerre qu'aux moindres sons il me semblait encore entendre les pétillements inégaux des (eux de tirailleurs , précurseurs des combats et des batailles. J'y portai surtout une inconsolable imagination, en désaccord avec le présent, renonçant à l'avenir, toute retournée dans le passé qu'elle s'épuisait à refaire, et enfin, comme Proinétbée sur son rocher, enchaînée au sommet de notre gloire perdue, où l'aigle de nos victoires que nous avions rendues si vaines, ainsi (|u'iin remords, la dévorait. •
* A côté d'auimosités passionnées, ces anciens soldats avaient des fidélités de sentiment et des crédulités singulières, lis s'attendaient à un nouveau retour de l'île d'Klbe. Le bruit courait dans les campagnes que Xapoléon s'était évadé de Sainte-Hélène par un immense souterrain, et qu'il arrivait avec trois cent mille nègres, ou qu'il était soutenu par des armées de Persans, de Turcs et de Marocains. D'autres racontaient qu'il avait débarqué en .Améri(|ue ou en Egypte et qu'il y faisait des >> progrès étonnants i. D'audacieux imposteurs se faisaient passer pour l'empereur et trouvaient toujours des dupes pour leur extorquer de l'argent.
LE LlDKii.ALISME DOXAPARTISTE. 75
Parfois les opposants, même les plus haineux, se montraient inquiets des sentiments auxquels il était fait ainsi appel. Le général Lamarque leur répondait alors : « Il n'est avec la masse du peuple qu'un point de contact, c'est le souvenir de la gloire passée, à laquelle le plus mauvais hameau, la plus petite cabane Ont pris une part active ; car dans tous les hameaux, sous le toit de toutes les cabanes sont les guerriers de la vieille armée. .. Ils ignorent sans doute cette disposition de la nation, les d'Argenson, les Bignon , les Chau\ elin qui ne cessent de répéter qu'on parle trop de l'armée, qu'on s'occupe trop de nos victoires passées. Qu'ils sachent que c'est la seule manière de parler à l'immense majorité de la nation, que les théories les plus brillantes, l'argumentation la plus pressée, les épigrammes les plus spirituelles, sont entendues seulement dans les salons de Paris et de quelques notables de nos petites villes. »
Que les vieux soldats ou les officiers licenciés fussent émus et soulevés par cette propagande, nul ne saurait en être surpris, et ne pourrait beaucoup leur en vouloir. A leurs passions se mêlait une part de patriotisme ; le préjugé qui leur faisait associer les Bourbons aux revers de la France venait souvent de l'ignorance plutôt que de la mauvaise foi. L'attitude de certains royalistes était faite d'ailleurs, presque autant que les excitations des libéraux, pour entretenir ce préjugé. Les coupables contre lesquels l'histoire doit réserver sa sévérité sont les meneurs de
76 L'OI'POSITIOX LII]L;RALE AVAXT 1820.
cette triste et funeste campagne. Ce sont les césariens, hypocritement travestis en libéraux, qui ne voulaient pas permettre à la France de se remettre par la paix des désastres où ils l'avaient deux fois précipitée. Ce sont les libéraux, imbéciles par passion, qui, pour satisfaire leur haine contre les Bourbons, aidaient à créer une légende impériale dont la liberté serait la première à souffrir. Que de chemin ils avaient fait depuis qu'en 1814, La Fayette avait repoussé l'idée d'une opposition, par cela seul qu'il aurait fallu s'allier aux bonapartistes ! « Une telle opposition , avait-il écrit alors à Jefferson , illibérale dans son principe, serait désastreuse dans ses résultats. "
Quelle est donc l'idée, quel est le mot, qui peut servir de cri de combat à cette monstrueuse coalition, et maintenir unis des partis si dissemblables? Ce n'est pas la liberté : si les libéraux en avaient souci, ils se garderaient d'ébranler la royauté; quant aux bonapartistes, on sait quel cas ils en faisaient. Ce n'est pas la république : personne n'ose même en prononcer le nom. Ce n'est pas la monarchie de Napoléon II, du prince d'Orange, du prince Eugène ou du duc d'Orléans : chacune d'elles peut avoir ses partisans ; aucune ne satisferait les partisans des autres. Le draj.'eau commun, c'est la Révolution. 11 eût été de l'intérêt de la France, et parlicuiièrement de la liberté, de mettre fin à la Révolution par une politique d'apaisement qui , tout en maintenant la partie utile et irrévocable de l'œuvre de 89, eiit
LE LIDKUALISMK D0\ APARTISTE. 77
effacé les divisions du passé, calmé les ressentiments et garanti l'avenir contre toute secousse violente. Au lieu de cela, on affecte de croire la Révolution menacée par les Bourbons, et l'on prétend la défendre , la continuer, la développer, non-seulement dans ce qui est légitime et acquis, mais dans son esprit mauvais, ses préjugés, ses haines. On s'empresse d'exploiter dans ce dessein les sottes provocations de quelques ultras, alors combattus par le gouvernement, et qui menacent, beaucoup plus en parole qu'en action, les intérêts de la société nouvelle. Sur ce terrain détestable de la défensive et de l'offensive révolutionnaires, bonapartistes et libéraux se trouvent réunis pêle-mêle, confondant, par crainte vraie ou feinte de l'ancien régime et par haine des Bourbons, 1789 et Napoléon, Etat d'esprit singulier qu'il faut se représenter, si l'on veut avoir le secret de ces alliances. Oserait-on affirmer que cette aberration a pleinement dis|)aru aujourd'hui ? En tous cas, elle a duré longtemps, car M. Quinet en était encore possédé quand il écrivait en 1840 : « La blessure de la France, la voici : la bataille de la Révolution française a duré trente ans; victorieux au commencement et pendant presque toute la durée de l'action, nous avons perdu la journée vers le dernier moment. Celte bataille séculaire ressemble à celle de Waterloo, heureuse, glorieuse jusqu'à la dernière minute; mais c'est cette minute qui décide de tout. La Révolution a rendu son épée en 1815. "
78 L'OPPOSITIOiX LlBIÎRALt; AVA\T 1820.
§ 9. LE CEXTRE GAUCHE.
Cette opposition de gauche, chaque jour plus âpre, plus menaçante, plus nettement anlidynastique, rendait difficile la continuation, impossible le succès de la politique de transaction , de pacification et de confiance libérale qui avait été inaugurée après l'ordonnance de 1816. L'honnête duc de Richelieu était stupéfait et indigné. On lui entendait souvent répéter : « Est-ce qu'il n'y a pas moyen de rompre cette alliance monstrueuse des libéraux et des bonapartistes? » Mais tous ses efforts échouaient. Voyante gauche, et non sans raison, une menace de révolution , il en venait à se demander si , pour l'écarter, il ne fallait pas se rapprocher de la droite. 11 sentait d'ailleurs que ce péril croissant éveillerait chez le roi et chez [es amis les plus éclairés de la monarchie des alarmes qu'il serait impuissant à maîtriser. Pendant l'attente anxieuse des élections partielles de 1818, il écrivait à M. Decazes : « Si par malheur il vient à sortir de l'urne des noms révolutionnaires, j'aurai beau me servir des arguments que vous me donnez, personne ne voudra me croire. » Et après les élections qui avaient réalisé ses inquiétudes : « Nous avons battu l'aile droite, disait-il , elle est à terre , laissons-la en repos, et réunissons nos forces contre
LE GEXTKE GAUCHE. 79
l'aile gauche, bien autrement redoutable; car elle a ses réserves derrière elle. » Le résultat le plus clair de ces deux premières années d'opposition avait donc été de porter le trouble et le découragement chez ceux qui s'étaient si loyalement dévoués à fonder la liberté et à assurer la paix sociale, en réconciliant la France nouvelle et la vieille royauté.
Leur déception était d'autant plus douloureuse, qu'ils ne voyaient même pas leur conduite approuvée et secondée par ceux qui auraient dû, semble-t-il, être leurs plus fermes soutiens. En dehors des hommes de gauche, qui se disaient sans droit «les libéraux w , étaient d'autres vrais libéraux, groupés autour de MM. Royer-Collard, Camille Jordan, de Serre, le duc de Broglie, et qui eux voulaient sincèrement la monarchie et la liberté. On les appelait souvent les « doctrinaires », et ils constituaient l'élément dirigeant du centre gauche'. Au début, ils avaient soutenu le ministère du duc de Richelieu, mais en l'excitant contre la droite, où ils voyaient le seul danger, et en l'attirant le plus possible vers la gauche. A leur avis, il n'y avait et ne pouvait y avoir
' Leur petit nombre ne diminuait ni leur prestige, ni leur confiance en eus-mèmes. Celte confiance, en partie justifiée d'ailleurs par leur talent et leur autorité morale, doiniuil lieu à (juelijues railleries. a Ils sont (piatre , disait malicieusement un journal de gauche, qui tantôt se vantent de n'être que trois, parce qu'il leur paraît impossible qu'il y ait au monde quatre tètes d'une telb' force, et tantôt prétendent qu'ils sont cinq, mais c'est quand ils veulent effrayer leurs ennemis par leur nombre. »
80 L'OPPOSITIOX LIBKRALE AVAXT J820.
que deux grands partis ; les libéraux et les réactionnaires. Chaque jour ces auxiliaires étaient devenus plus exigeants, plus incommodes. Méconnaissant les transactions et les temporisations nécessaires, ils voulaient arriver tout de suite au plénum de liberté qui formait leur idéal constitutionnel, lis se plaignaient notamment que les ministres n'eussent pas écarté des fonctions publiques quiconque était soupçonné de sympathie pour les royalistes de 1815. .Au moindre dissentiment , ils s'exprimaient sur le cabinet avec une sévérité parfois fort rude. La vivacité d'âme de Camille Jordan lui faisait même apporter dans la controverse une passion et un défaut de mesure qui contrastaient avec sa bonne foi , la pureté de ses intentions, la modération réelle de ses principes, l'aimable douceur et la tendresse candide de son caractère. Il dénonçait, en 1817, comme cause du malaise, la politique du centre droit, et la qualifiait « d'hérésie doucereuse, do constitutionnalisme incertain, équivoque, bcàtard». La gauche applaudissait, s'emparait de ces mots et en faisait aussitôt ses cris de combat. Les ministériels , par contre , étaient blessés , et Louis XVllI, dans son irritation, appelait M. Royer- Collard et son ami les « confrères en trahison ».
Du reste, il semblait que les doctrinaires, même quand ils étaient satisfaits, craignissent de se compromettre en soutenant trop le ministère : ils consentaient à être ses protecteurs, non à se montrer ses partisans. Dans cette altitude réservée-et quelque peu
LE CEXTRE GAUCHE. 81
orgueilleuse, apparaissait le caractère particulier de l'homme le plus considérable de ce groupe, M. Royer- CoUard. Originale et puissante figure que celle de ce bourgeois de souche janséniste, à la taille haute, à 1» démarche majestueuse, au visage austère et un peu abrupt , au regard tombant de haut , à la bouche dédaigneuse, d'une constitution robuste qui ajoutait à l'énergie de son àme, ardent et ferme, inaccessible aux faiblesses mesquines, non aux passionstenaces, peu porté à se défier de lui-même, ne sentant rien faiblement et ne cherchant ni à maîtriser, ni à cacher ce qu'il sentait, s'y livrant au contraire avec impétuosité, disant tout haut ce qu'il pensait de tout le monde, et, par fierté démocratique, ne se gênant nulle part, ni pour personne. A quatre-vingts ans, il aimait à répéter : «J'ai toujours été une mauvaise tête. » Les courtisans se regardaient, étonnés et souriant, quand ils le voyaient, en présence du roi, se moucher bruyamment dans son grand foulard rouge qu'il déployait tranquillement comme s'il eût été chez lui. M. Royer-Collard avait l'esprit imposant. Sa parole était grave ainsi que sa pensée, un peu dogmatique et altière, mais coulée en bronze. A la tribune, et surtout dans la conversation, il se mêlait parfois, à la dignité habituelle de son langage, une ironie sentencieuse et redoutable qui, d'un seul trait, emportait la pièce. D'une absolue droiture d'intention, désintéressé de toute ambition vulgaire, mais non d'une sorte d'égoïsme élevé qui lui faisait placer très-haut le soin de sa personnalité
82 I/OPPOSITIOAÎ LIBIsRALE AlAXT 1820.
politique el de son inlégrilé doctrinale, il marchait de son pas, sans s'inquiéter s'il suivait les autres, ni si les autres le suivaient. Impitoyable pour ceux qui se trouvaient ainsi séparés de lui, il ne laissait jamais passer un acte en désaccord avec ses vues propres sans le noter d'un blâme, le blâme dùl-il atteindre un cabinet pour lequel il avait estime el confiance, et qu'il eût eu intérêt à soutenir. Du reste, il redoutait pour son propre compte l'action et la responsabilité; il ne voulait être ni ministre, ni même ministériel, et trouvait plus commode le rôle de critique indépendant et d'oracle irresponsable. Etre écouté lui suJEBsait. Là est le côté faible de cette noble et forte nature. Aussi, après avoir eu un grand renom, une rare puissance morale, il n'a laissé en mourant aucun écrit, aucune œuvre; et avec les vues les plus élevées et les plus pures, son action politique n'a pas toujours été utile à celle double cause monarchique et libérale qui lui tenait tant an cœur.
Les doctrinaires n'avaient donc apporté d'abord qu'un concours précaire et disputé au ministère du duc de Richelieu. Ils allèrent bientôt plus loin. Quand le cabinet, justement effrayé de la gauche, voulut, vers la fin de 1818, revenir un peu adroite et modifier la loi électorale dans un sens conservateur, ils s'en séparèrent ouvertement. Le duc de Broglie, qui était l'un des amis de M. Royer-Collard , a reconnu plus lard, avec une haute loyauté, que cette scission avait clé « une faute capilale ». Du
LE GEXTHE GAUCHE. 83
moment, dit-il, où Ton acceptait la Restauration, « il fallait traiter avec elle sans humeur, sans dédain, sans impatience, tenir compte de ses côtés faibles, louvoyer pour ainsi dire entre ses écueils » ; il ne fallait « ni s'étonner, ni se plaindre des incertitudes et des préjugés auxquels on se heurtait «, C'était, ajoule-t-ii , une « bonne fortune » inespérée d'avoir trouvé un roi tel que Louis XVIIÎ , un président du conseil tel que le duc de Richelieu, des ministres tels que ses collègues ; « il les fallait conserver comme la prunelle de l'œil; il fallait non-seulement les maintenir, mais les maintenir dans leurs bonnes dispositions, ou naturelles, ou de circonstance; et pour cela, il fallait même leur passer beaucoup de fautes ; on n'est un parti politique qu'à ce prix ; on ne garde qu'à ce pris le terrain gagné » . Le duc de Broglie constate d'ailleurs que AL de Richelieu « ne s'effrayait pas sans motif » , que « la loi électorale, bonne en principe, était sur certains points imprudente et portait évidemment des fruits révolutionnaires 3>. Aussi, déclare-t-il en terminant une si honorable et si rare confession, que ses amis et lui avaient été « inexcusables de sacrifier le ministère Richelieu au maintien de la loi sur les élections ' ». Combattu par la gauche , qui suivait sa criminelle tactique de renversement, abandonné parle centre
• Notes biofjrapltiqurs citées par M. Guizot clans son étude sur le duc de Croylie.