L'OPPOSITIOX KT AI. DE SERRE
lîicme surpasser son atlente. « Vainement la Renommée, fondée par Benjamin Constant, tàchait-elle de modérer le ton de l'attaque, et faisait-elle des professions de loyauté monarchique et constitutionnelle; vainement, tout en critiquant les ministres, les déclarait-elle « préférables à ceux qui voudraient les remplacer » : ce langage demeurait isolé. Les autres journaux de gauche guerroyaient bien plus contre les ministériels que contre les ultras, et ne profitaient de la liberté garantie par les lois de 1819, que pour rivaliser d'amertume, de perfidie et de violence.
Rien d'ailleurs ne montre mieux la mauvaise foi de la gauche, que la manière dont elle accueillit ces lois si hardiment libérales sur la presse. La Bibliothèque historique les présenta comme le « dernier effort du despotisme aux abois, comnje une insulte faite au bon sens du public et à la dignité des Chambres ». Les écrivains de la Minerve, anciens censeurs de la police impériale, disaient : « On donne à ces lois le nom de lois sur la liberté de la presse, à la manière des Génois qui écriraient le mot liberté sur leurs prisons. » Denjamin Constant avait rendu d'abord hommage aux projets; mais, quelques jours plus tard , il les critiqua amèrement et énuméra les dangers qu'il y découvrait. Que s'était-il donc passé? Les bonapartistes de la presse de gwiuche avaient réprimandé Constant pour sa première et trop sincère approbation; celui-ci s'empressait de faire amende honorable.
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La nature seule des polémiques de presse et des conflits de tribune suffisait à révéler le parti pris d'agitation qui était au fond de l'opposition de la gauche. Si celle-ci se fijl bornée à réclamer plus de liberté, on eût pu, tout en lui reprochant un défaut d'opportunité et de mesure, comprendre et excuser sa conduite; mais ce n'étaient pas des questions de réforme qu'elle soulevait le plus volontiers; c'étaient des questions de parti, à la fois irritantes et stériles, et entre toutes, par une préférence aveugle ou perfide, celles qui opposaient face à face la vieille société et la nouvelle, la France de l'Emigration et la France de la Révolution. L'une des plus graves alors était celle du rappel des régicides, proscrits, après 1815, avec quelques autres catégories de révolutionnaires ou de fonctionnaires impériaux. Depuis deux années, et surtout depuis le nouveau ministère, la clémence royale avait rouvert les portes de la patrie à beaucoup de ces bannis. Mais la gauche ne se contentait pas de ces grâces individuelles; elle voulait un rappel en masse qui fût une sorte d'amende honorable et de réparation faite à la Révolution par le frère de Louis XI I. Elle provoquait, dans ce sens, tout un mouvement de pétitions. Politique rétrograde, s'il en fut jamais ! De toutes les campagnes que pouvait poursuivre la gauche, il n'en était pas qui intéressât moins le présent ou l'avenir de la liberté, ni qui fût mieux calculée pour taire avorter tout rapprochement de la monarchie avec le parti libéral, eu met-
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tant entre eux deux, comme un abîme de sang, le souvenir du 21 janvier. M. de Serre en ressentit une légitime irritation. Quand vint le jour de discuter ces pétitions à la Chambre, on le vit se lever et se diriger vers la tribune, en proie aune émotion inaccoutumée. Sa figure, déjà pâlie par l'approche de la maladie, trahissait la violence des sentiments qui l'agitaient. Il y eut un frémissement dans la salle. Chacun sentit qu'il allait se passer quelque chose de grave. Alors, au milieu du silence de la droite, à la fois satisfaite et malveillante, des libéraux consternés, le ministre prononça, au sujet du rappel des régicides, ce mot redoutable : « Jamais ! 55
De ce jour, la rupture était définitive. La gauche était d'autant plus animée contre M. de Serre, qu'elle était au fond plus mécontente d'elle-même. Quant au ministre , comment n'eût-il pas hésité et reculé en voyant l'accueil fait à ses avances? Quelques libéraux, sans doute, se disaient constitutionnels, et auraient voulu l'être ; mais ils n'avaient ni la force ni la volonté de résister aux violents. Comme toujours dans ces partis, la queue conduisait la tête. Les bonapartistes prenaient dans l'opposition un rôle de plus en plus important; une grande partie de la presse était entre leurs mains; des généraux en retraite s'introduisaient dans les comités directeurs. Peut-être n'y avait -il pas encore à cette époque de conspirations proprement dites, mais pour arriver sur ce terrain ouvertement anticonstitutionnel, le
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dernier pas seul était à faire. M. de Serre qui, sans avoir en main de preuves juridiques, connaissait ces dispositions, se sentait autorisé, en dépit des réclamations à la fois hypocrites et violentes de la gauche, à dénoncera la tribune « une attaque concertée contre le gouvernement du roi « . AI. Royer- CoUard lui-même, porté cependant alors à ne voir que le danger venant de l'extrême droite , déclarait aussi devant la Chambre que « le gouvernement légitime avait des ennemis » et que « ces ennemis s'agitaient « .
La déception devait être grande pour M. de Serre. 11 avait rêvé de faire de la liberté en s'appuyant sur les libéraux. Ceux-ci lui répondaient par la révolution. On comprend l'accent plus poignant que prenait alors son éloquence. Toujours sur la brèche, se dépensant sans mesure , bien que frappé à mort par la maladie, il luttait vaillammentj mais, trompé dans son libéralisme, effrayé dans son royalisme, indigné dans sa droiture, s'il ignorait la défaillance, il ne pouvait empêcher le découragement d'envahir son âme. Quelle responsabilité pour ceux qui éveillaient ainsi, chez un esprit généreux et confiant, les premiers doutes, sinon sur les grandes idées qu'il avait servies, du moins sur les hommes et les partis au milieu desquels il était condaumé à les appliquer ' !
' Il sera permis de renvoyer, pour tout ce (pii touclic à la personne et au rôle de M. de Serre, à l'étude plus approfondie qui a été laite
L'ÉLECTION DE GREGOIRE. iil
§ 11. l'ÉLECTIOIV de GRÉGOIRE.
Chaque année, depuis 1817, les élections avaient été, pour la gauche, une occasion de se fortifier et d'accentuer davantage son opposition. A la fin de 1819, un cinquième de la Chanihre était à renouveler. Bien loin d'être désarmée par le libéralisme du ministère, la gauche se montra plus hostile encore. Ceux de ses membres qu'on pouvait croire modérés firent cause commune avec les bonapartistes et les républicains. Les noms les plus compromis furent inscrits de préférence sur les listes de candidats. On y voyait beaucoup de généraux , manifestation première de ce militarisme révolutionnaire qui commençait à apparaître comme le caractère le plus dangereux et le plus détestable de l'opposition; c'étaient, à côté du général Foy qui, malgré son ardeur passionnée, était du moins constilulionnel, les généraux Lamarque , Tarayrc , Rey, Gérard, Sébastiani , Sémélé, Dcmarsay, etc. On remarquait aussi sur les listes d'anciens sénateurs à réputation semi-républicaine comme M. Lambrechts. Quelques esprits timides manifestaient-ils des inquiétudes à ce sujet , les journaux de la gauche répondaient que « la crainte
de cet liomine d'Etat, dans la première partie de notre étude sur l'Extrètiic droite et les Boyalistes pendant la Restauration. ( Voir Royalistes et Rcpithlicains , p. 157 et suii.)
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des bonaparlisles et des républicains élail une crainte T/aine î) . Non-seulement les indépendants se séparaient des ministériels, mais c'était à ceux-ci qu'ils en voulaient le plus, ne craignant pas, ponr leur faire échec , de se coaliser ouvertement avec les ultra -royalistes. Singulière façon de remercier les modérés du centre de s'être brouillés avec la droite pour l'arrêter, en 1816, dans sa réaction contre la gauche! La Société des Amis de la presse décida qu'en cas de ballottage, les électeurs libéraux devaient préférer l'nllra au candidat du cabinet. A peine Benjamin Constant essaya-t-il timidement de combattre la maxime : « Tout plutôt que les ministériels. » Le Censeur lui-même seml)la adhérer à la décision du comité. Quant aux feuilles d'extrême droite, elles acceptèrent avec empressement l'alliance qui leur était offerte. La gauche obtint , à ces élections de 1811), un succès plus grand encore que dans les années précédentes. Elle gagna vingt-cinq sièges , tandis que le centre en perdait douze. Au nombre des élus se trouvaient vingt et un fonctionnaires ou députés des Cent jours. La Minerve raillait agréablement la déconvenue des ministres.
Parmi ces élections, il en était une dont l'immense retentissement fît bientôt oublier toutes les autres : c'était celle d'un ancien membre de la Convention, l'évêque constitutionnel Grégoire. Ce personnage n'était pas, sans doute, de ceux qui avaient été le plus loin dans la révolte religieuse et dans la déma-
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gogie politique; prêtre, il n'avait pas reculé devant le schisme, mais il avait refusé en pleine Terreur de suivre Gobel jusqu'à l'apostasie ; représentant du peuple, il s'était trouvé engagé dans les mesures les plus violentes, mais il avait pu, à côté des montagnards, paraître presque modéré. Toutefois ses antécédents étaient assez chargés pour faire de sa nomination un sanglant outrage aux frères et à la fille de Louis XVI, à la royauté elle-même. Absent au moment du vote dans le procès du roi, Grégoire n'était pas proprement régicide; seulement il avait tenu à s'associer au crime de ses collègues par des déclarations empreintes de la haine la plus sauvage'. Esprit sincère, disent ses apologistes, mais en tous cas étroit, faible , à la fois inconséquent et obstiné, ce chrétien qui se disait tolérant avait accepté les persécutions religieuses de la Convention , ce républicain avait consenti à être sénateur et comte de l'Empire. Depuis la Restauration, retiré à Auteuil, nullement molesté par le gouvernement royal qui lui
1 Du département où il était en mission pendant le procès de Louis XVI, Grégoire avait écrit, de concert avec les autres commissaires , la lettre suivante : a Nous déclarons que notre vœu est pour la condamnation à mort par la Convention nationale , sans appel au peuple. '1 D'ailleurs, dans un débat préalable, il avait combattu vivement ceux qui ne voulaient pas que la Convention jugeât Louis XVI.
i Les rois , disait-il, forment une classe d'èlres purulents qui fut toujours la lèpre des gouvernements et l'écume de l'espèce humaine. » On pourrait multiplier ces citations. C'est Grégoire qui avait écrit :
c La destruction d'une bête féroce, la cessation d'une peste , la mort d'un roi, sont pour l'humanité des motifs d'allégresse, t
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avait même laissé son traitement sénatorial de vingtquatre mille francs, il n'avait pris aucune part aux luttes politiques. Il paraissait même vivre un peu dans les nuages; au moment de son élection, M. Laffitte étant venu l'entretenir de l'émotion générale : a J'ni reçu , lui avait-il répondu, des nouvelles d'un brahniine qui m'apprend que l'esprit public fait beaucoup de progrès dans l'Inde. »
Par quelle maladroite et sinistre fantaisie allait-on, en 1819, chercher dans sa retraite lé revenant affaibli et oublié d'un odieux passé? Les idées courantes de la gauche à cette époque sembleraient plutôt en contradiction avec cette conduite. Les plus avancés d'alors pouvaient s'inspirer des souvenirs de 1791, de cet esprit de démocratie méfiante et irrespectueuse qui, s'il rend la monarchie impossible, n'ose pas cependant s'attaquer directement à elle. ALiis ils répudiaient 1792 et 1793. Xul d'entre eux ne se serait dit jacobin ou montagnard. Les Consi- (iératiom de madame de Staël donnaient alors la note de l'opinion libérale sur la Révolution '. Plus
* M. Thiers et M. Alignet ne viendront que plus tard. Les Co;widérations sur la Piévolution française, de madame de Staël, publiées après sa mort, eu 1818, curent un immense succès. En quelques jours il s'en i endii 60,000 exemplaires. C'était l'esprit de 89. L'idéal de madame de o>taèl n'allait pas au delà de la monarchie auyiaise. On pouvait seulement se demander si son amour pour l'Anylclerre ne la poussait pas à souhaiter à la France une révolution de 1688. — \'olons cependant, dans une région inférieure, un écrit de Bailleul , l'ancien apoloyiste du 18 fructidor, qui contenait déjà à cette
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tard seulement, on entreprendra ce travail de réhabilitation qui, de sophisme en sophisme, aboutira à l'exaltation des hébertistes et à leur réapparition pendant la Commune de 1871. Quand la lie est une fois tombée au fond , elle ne remonte pas tout de suite à la surface. 11 faut un certain temps pour que , les factions enchérissant de violence les unes sur les autres afin de se dépasser et de se supplanter, les extrêmes aient leur tour. En 1819, on n'en était encore qu'à La Fayette. Les souvenirs de la Terreur étaient trop présents, et personne n'eût osé évoquer ce sanglant fantôme , si ce n'est pour le maudire. Beaucoup de libéraux auraient dit alors, comme M. Royer-Collard : « Il y a deux êtres que je n'ai jamais pu voir sans un soulèvement intérieur : un régicide et un prêtre marié. » Comment, en effet, tenter la justification de ces régicides, quand on rencontrait chaque jour dans les rues la duchesse d'Angoulême, portant sur son visage le souvenir et comme le témoignage vivant des agonies du Temple! D'ailleurs, entre la gauche et les hommes de 1793, sauf quelques cas accidentels, les relations personnelles étaient en fait presque nulles. Beaucoup des régicides étaient morts ; les survivants étaient exilés depuis 1815. Quelques-uns cherchaient la solitude comme de vieux sangliers , et évitaient même leurs
époque le germe des sopliismes qui inreslcront plus tard les histoires révolutionuaires.
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complices. Pour les voir, il aurait fallu les chercher dans les campagnes les plus isolées de la Suisse, dans les faubourgs écartés des villes , quelques-uns jusque dans les déserts de l'Amérique j la vue des hommes leur était à charge. Ceux qui sortaient de leur retraite paraissaient obsédés d'une seule préoccupation , justifier, expliquer le vote redoutable qui })esait sur eux; ces juges devenus accusés se sentaient contraints de répondre à l'interrogatoire d'un tribunal invisible qui n'était autre que la conscience publique. Plusieurs conservaient cependant la vieille haine au fond de leur àme farouche; Genevois, sur le point de mourir à Vevey, faisait approcher son domestique : « Quand je serai mort, lui disait-il, et que les Bourbons auront été détrônés , tu viendras sur ma tombe, lu frapperas deux coups de canne et tu crieras : Monsieur ! nous les avons chassés I » Les plus sociables s'étaient groupés en Belgique; un moment remarqués , ils furent vite oubliés. Ils vivaient entre eux , mais pour s'entre-déchirer, fidèles en cela, jusqu'au bout, au vieil esprit de la Convention '.
1 La querelle était surtout fort vive entre les conventionnels anoblis par l'Empire et leurs compagnons demeurés démocrates, parfois malgré eux. Ceux-ci appelaient les premiers des Magnats, et ne leur épargnaient pas les plus sanglantes épigrammes. A la tète des Magnats étaient le comte Sieyès et le prince Cambacérès. Ce dernier avait pour chambellans deux anciens niontiij;nards porte- bâton. .Arrivé en exil, il leur dit : « Xous voilà dans l'adversité : il faut nous y conformer et nous faire des mœurs plus simples; quand nous serous en public, vous m'appellerez prince; mais (juand nous serons seuls, il suffira de dire monseigneur. » {Mémoires inédits du conventionnel Baudot, cités par M. Quiuet , dans son livre sur la Récolution.)
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Plus tard, en 1830, quand ces hommes rentreront en France, ils pourront juger par l'indiffcrencc générale à quel point ils étaient devenus étrangers même à la fraction la plus avancée de l'opinion '. La séparation que les événements avaient creusée entre les hommes de la Convention et ceux du nouveau libéralisme rend donc plus inintelligible et plus injustifiable l'inspiration haineuse et insolente qui avait fait choisir Grégoire, à la fin de 1819, pour le présenter aux électeurs de Grenoble. Les habiles. Benjamin Constant entre autres, avaient vu cette candidature avec regret. S'ils n'en ressentaient point par eux-mêmes la criminelle inconvenance, ils en comprenaient le péril. Mais cette fois, comme toujours, les modérés avaient été menés par les violents, les chefs par leurs soldats. Après quelque résistance, le comité central avait fini par mettre l'ancien conventionnel sur sa liste, et les journaux de la gauche
1 « J'ai vu moi-même, en 1830, raconte M. Qiiinet, le refour des conventionnels, exilés depuis 1815; ce souvenir me navre encore au moment où j'écris. (Et me préserve le ciel de pareille avanie dans mes vieux jours !) Pm-sonne ne leur tendit la main. Ils reparurent étrangers dans leur propre maison; leur ombre toute seule eût fait plus de bruit. Leurs enfants avaient pris d'autres opinions, le plus souvent toutes contraires; ce reniement domestique journalier, incessant, était un de leurs supplices. Ils voulurent entrevoir leurs provinces natales où ils avaient été autrefois houorés, applaudis; pas un seuil ne s'ouvrit à eux. Le séjour leur devint bientôt insupportable. Après s'èlre convaincus qu'ils étaient incommodes aux vivants, ils se retirèrent à l'écart, dans quelque abri obscur, regrettant, comme l'uu d'eux me l'a avoué, l'exil lointain d'où ils étaient sortis , et trouvant le retour pire cent fois que la mort qui ne pouvait tarder de suivre. »
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avaient recommandé ce candidat « si connu, disaient-ils, par ses admirables antécédents ».
Grégoire ne réussit pas dès le premier tour de scrutin. Au second, il l'emporta sur le candidat ministériel, grâce aux voix des ultra-royalistes'. Le scandale fut immense. Toute la politique parut un moment se résumer dans cet incident électoral. Chez ceux qui détestaient les souvenirs révolutionnaires, et voulaient maintenir la monarchie, ce fut une impression soudaine d'effroi et d'indignation. Les feuilles d'extrême droite comprirent aussitôt le parti qu'elles pouvaient tirer de cette élection contre la politique du ministère et contre les modérés; elles s'employèrent avec une singulière ardeur à entretenir et à exciter encore davantage l'émotion générale ; elles n'appelaient plus les libéraux que les « Grégoriens ». Devant cette explosion , la gauche se montrait fort embarrassée. Elle sentait trop tard qu'à son point de vue même, elle avait fait une irréparable sottise. Ses journaux ne défendaient que timidement Grégoire, et la Minerve affectait de voir seulement en lui un « homme d'une piété douce qui allait défendre l'Église gallicane )^ Du reste, dans l'intimité, chacun rejetait sur son voisin, non sans d'amères récri-
1 Était-ce à cette occasion que Chateaubriand disait chez la duchesse de Duras : » Il est indispensable de faire avaler au roi ([uelques Jacobins, pour lui faire rendre les ministériels qu'il a dans le ventre, n Kt on lui répondait : o Savez-i ous que vous êtes un dangereux apothicaire ! Vous vous servez de poisons comme remè<le ! »
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minations, la responsabilité de cette téméraire et maladroite candidature. On tâcha de peser sur Grégoire pour lui faire donner spontanément sa démission ; l'entêté vieillard refusa Quand vint à la Chambre le débat sur la validation de son élection, les députés opposants n'osèrent pas plaider ouvertement sa cause; ils se jetèrent dans des chicanes de procédure qui n'empêchèrent pas la majorité de prononcer l'exclusion pour indignité.
Il ne restait donc rien de celte campagne électorale, ou plutôt il en restait un nouvel et décisif échec pour l'œuvre de conciliation libérale, inaugurée par le duc de Richelieu après 1816, reprise avec plus de hardiesse encore, à la fin de 1818, par AI. de Serre. Déjà les violences et les menaces de la gauche n'avaient que trop réussi à entraver et à décourager cette politique; l'élection de Grégoire y porta le dernier coup. Elle ne révélait sans doute, sur les haines irréconciliables et la déloyauté d'une partie de la gauche, sur la faiblesse et la lâcheté de l'autre partie , rien qu'on n'eijt pu déjà discerner dans les actes antérieurs de l'opposition. Mais c'était un de ces faits simples, compris de tous parce qu'ils se traduisent par un nom propre, un de ces scandales qui saisissent vivement la conscience publique, l'éclairent aussitôt sur des dangers déjà existants, mais jusqu'alors imparfaitement perçus, l'alarment d'autant plus que l'impression est plus soudaine et plus brutale, et déterminent dans l'opinion des mouvements de réaction
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auxquels nul sang-froid , nulle sagesse ne sauraient résister. Dès le lendemain de celte élection, le comte d'Arîois, qui s'était tenu éloigné du roi depuis quelque temps, l'aborda, en lui disant: «Mon frère, vous voyez où l'on vous mène. — Oui , mon frère , répondit Louis XI III, et j'y pourvoirai. » Le ministère, déjà ébranlé, reconnut la nécessité d'incliner décidément vers la droite, notamment de changer la loi électorale, et il se modifia en vue de celte politique nouvelle. Des pourparlers furent engagés avec M. de Villèle et ses amis.
Sur ces entrefaites, dans la soirée du 13 février 1820, le duc de Beny fut assassiné. Cet événement précipita davantage encore la réaction déjà provoquée par l'élection de Grégoire. Le crime était l'œuvre personnelle d'un misérable fanatique ; mais pour les écrivains royalistes, c'était une occasion de dire avec Charles Nodier : « On demande si le couteau qui a tué le duc de Berry s'appelait un poignard, un lire-point, un tranchet. Je l'ai vu : cet instrument s'appelle une idée libérale. » La gauche, comme ahurie, essayait à peine de résister. Le ministère subit alors une nouvelle transformation : M. Decazes se retira ; le duc de Richelieu reprit la présidence du conseil ; M. de Serre , par dévouement monarchique , consentit à demeurer garde des sceaux. C'étaient encore des hommes du centre qui allaient détenir nominalement le pouvoir, mais, en réalité, la politique du centre était finie. Le nouveau cabinet
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était à la merci de la droite, sur laquelle il lui faudrait s'appuyer pour combattre une gauche ouvertement révolutionnaire. L'avènement de M. de Villèle n'était plus qu'une affaire de temps.
Quel est, en elTet, le résultat le plus clair de cette politique de gauche qui a eu pour dénoùment l'élection de Grégoire, et pour épilogue le crime de Louvel? C'est la dissolution du parti intermédiaire qui, au lendemain de la réaction de 1815, au surlendemain des Cent-Jours , avait rêvé d'unir l'amour des Bourbons et celui de la Charte, de fondre les royalistes libéraux et les libéraux dynastiques, après avoir séparé les uns et les autres de la fraction extrènie et violente de leurs amis. Une si noble espérance avait un moment donné à ce parti un grand élan. Mais, en 1820, lassé de tant de déceptions successives, affaibli par ses échecs, il était sur le point de disparaître complètement de la scène politique. Sort habituel des groupes modérés, quand une fois ils ont échoué ! Ils n'ont pas, dans la mauvaise fortune, cette garantie de durée et de persislance que donnent les passions ardentes, les symboles absolus, les drapeaux aux couleurs simples et tranchées. En leurs jours de succès, ils sont soutenus, ou plulùt suivis, par la masse un peu flottante et molle des hommes de bon sens et de bonne loi, sans opinions préconçues, sans attachements obstinés, sans grand goût pour les luttes publiques; mais ils n'ont pas de ces partisans fanatiques qui, après la défaite, demeu-
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rent fidèles à leur poste, toujours prêts au combat même sans espoir. En réalité, il n'y aura plus désormais, l'une en face de l'autre, que deux armées foncièrement ennemies, la droite et la gauche, cherchant mutuellement à s'écraser, non à se convertir, chacune à la merci des violents de son propre camp, sans aucun médiateur qui puisse s'interposer entre elles. Les amis clairvoyants de la liberté ont-ils lieu de s'en féliciter?
C'est pourtant à de prétendus libéraux qu'on doit en grande partie ce résultat. Depuis trois ans, que d'avances leur avaient été faites! Il n'avait pas tenu aux ministres du roi que la France n'entrât alors en possession de toutes les institutions que les plus exigeants devaient souhaiter. L'histoire pourrait même reprocher à ces ministres une excessive confiance, sinon dans la liberté, du moins dans les libéraux. On a vu quelle réponse leur avait faite la gauche, n'usant de chaque concession nouvelle que pour en faire un instrument d'agitation révolutionnaire, une arme au service de ses haines contre les Bourbons. M. de Serre sera autorisé à lui dire, quelques semaines plus tard , avec un mélange de fierté et de tristesse : « Si le succès n'a pas couronné nos efforts, c'est que le gouvernement n'a pas toujours rencontré la franchise qu'il apportait lui-même. Ce ministère dont je faisais partie a fait tout ce qu'il était humainement possible pour fonder les libertés publiques. Ou sait de quel succès il a été payé î » Ne semble-