L'ELECTION DE GREGOIRE
t-il pas que les opposants aient voulu apprendre euxmêmes aux habiles comme M. Decazes, aux généreux comme M. de Serre, et, par eux, à tous les hommes d'Etat de l'avenir, qu'un gouvernement, hit-il le plus justement irrité des extravagances, effrayé des témérités de l'extrême droite, ne saurait prendre son point d'appui sur la gauche, — sur la gauche révolutionnaire, parce qu'elle poursuit toujours obstinément son œuvre de renversement, — sur la gauche moins avancée, parce qu'elle n'ose jamais se séparer des révolutionnaires ?
Dans cet échec si malheureux de la politique du centre, les fautes de la droite ont aussi leur part; elles ont été déjà mises en lumière '. Mais après ce que nous venons de voir de la gauche, n'eston pas tenté de dire, avec un juge peu suspect, M. Prévost-Paradol , que la conduite de ce dernier parti « est plus blâmable encore, car l'extrême maladresse est plus digne d'indulgence que la mauvaise foi » ? La mauvaise foi ! le mot est sévère sous une telle plume : il est mérité. Le même jugement se rencontre d'ailleurs dans le témoignage — on pourrait dire dans la confession — d'un homme qui avait pris une part active à l'opposition de 1814 à 1830. Voici, eu effet, comment M. Charles Dunoyer, l'un des rédacteurs du Censeur, éclairé par l'expérience, appréciait, au terme de sa
* Voir Royalisies et t'é/mblicahis, p. 157 à 20 J.
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vie, la conduite que ses amis et lui avaient tenue en face de la royauté. Ce jugement fait le plus grand honneur à la droiture, à l'élévation de son esprit, et l'on ne saurait mieux résumer les leçons qui peuvent servir de conclusion à l'histoire de ces premières années ' :
" S'il est une vérité qui ressorte avec éclat des expériences révolutionnaires que nous avons faites depuis soixante-dix ans, c'est que, pour un peuple qui veut devenir libre, la première et la plus impérieuse des nécessités est de savoir respecter son gouvernement; non pas, bien entendu, qu'il doive renoncer à le modifier, à le corriger, à l'approprier du mieux qu'il se peut faire à la tâche qu'il a mission de remplir; mais en entreprenant de le réformer, et pour y réussir sans trop de peine, il faut qu'il se montre fermement résolu à le protéger contre toute entreprise subversive, qu'il lui ôle tout sujet d'inquiétude par des témoignages non équivoques d'un respect inaltérable, qu'il s'efforce de lui inspirer une sécurité entière, qu'il se conduise de manière à justifier par sa loyauté la confiance qu'il aura réussi à faire naître en lui, et qu'il s'abstienne, avec le plus grand soin, de rien faire qui puisse altérer cette confiance si nécessaire.
« Je suppose qu'il n'est pas besoin de dire co qu'il nous en coûte, à l'heure qu'il est, pour n'avoir pas suffisamment senti cette nécessité pourtant si réelle, et pour avoir voulu
* Le Second Empire et une nouvelle Restauration , par M. Charles
Di'XOVKR, ouvraiîo publié, aprrs la mort de l'autour, on ISOV, par son fils M. Armlolo Dunoyer. — Voir t. II , p. 122 et sq. de la 2' édition (Londres, ïallory, éditeur).
i;iai:cTiox de Grégoire. los
devenir libres, si tant est que nous Fayons jamais voulu sérieusement, sans respecter la sécurité des gouvernements de qui nous prétendions obtenir les libertés qui nous faisaient défaut. Nous n'avons fait servir la liberté, quand nous l'avons eue, qu'à battre en brcclie l'aulorité, et il semble que nous ne l'ayons désirée jamais que pour nous en faire une arme irrésistible, un moyen d'une efficacité sinjjulière, non pour réformer des abus, mais pour détruire tantôt tel ré;i[ime politique, tantôt tel autre : montrant ainsi que toutes nos entreprises politiques avaient pour unique objet la conquête du pouvoir. Il était difficile, assurément, d'être animé d'un esprit plus funeste à la liberté même, et l'on comprendra sans peine que, s'il est un moyen de la rendre odieuse aux gouvernements, c'est de l'employer, comme nous l'avons fait si souvent, à les outrager, à les diffamer, à les perdre de considération, et finalement aies renverser. 11 est de liaute évidence que rien ne saurait être plus propre que de tels procédés à détourner les hommes qui sont en posscs.sion de la puissance publique, de rien céder de leurs attributions les plus abusives ; que rien ne doit les pousser davantage à accroître leurs forces, à s'armer, pour ainsi dire, jusqu'aux dents...
« Autant donc il a pu être logique de se conduire comme on l'a fait envers l'ancienne monarchie, si l'on ne songeai! qu'à satisfaire les passions haineuses et cupides, sans s'inquiéter des conséquences qui devaient nous conduire directement à livrer la France au despotisme, autant il l'a été peu d'en user ainsi, si ce que le pays voulait réellement était de s'affranchir. Pour réussir à devenir libres, c'est une voie tout opposée que nous aurions dû suivre C'est la loyauté, en effet, qui est la vertu par excellence des peuples
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qui aspirent à la liberté. 11 n'en est pas dont la pratique leur importe davantage. Xon-seulemenl les demandes do réformes qu'ils adressent aux gouvernements qui les régissent ne doivent cacher aucun dessein, mais le premier de leurs soins doit être de faire tous leurs efforts pour les en convaincre et pour acquérir des titres irrécusables à leur confiance, en les faisant jouir d'une inviolable sécurité. «
Il cotivieat de ne rien ajouter à cet examen de conscience fait avec tant de sincérité par l'un des « libéraux » de la Restauration. Les reproches que M Dunoyer s'adresse et qu'il adresse à ses amis ne vont-ils même pas paraître tout à l'heure plus mérités encore ?