CHAPITRE lî
LES GOXSPIUATIOXS (1820-1824).
§ 1". — l'oppositiox' factieuse.
La campagne malhabile et malhomiête suivie par l'opposition sous les divers ministères du centre avait eu pour résultat d'amener successivement le duc de Richelieu et M. de Serre, effrayés pour la monarchie du péril révolutionnaire, à s'éloigner des prétendus libéraux. « Ce qui a déterminé l'union de la droite et du ministère, disait alors M. Pasquier, c'est la peur de périr. » Sous cette impression, s'était formé le nouveau cabinet du 21 février 1820. Sa politique à l'égard de la gauche n'élait plus une politique de confiance, mais une politique de défense. Ses premières lois tendaient à restreindre la liberté individuelle, la liberté de la presse, l'une et l'autre pour une année seulement, et à modifier la loi électorale. Toutefois, s'il y avait réaction , celie-ci était contenue dans des limites rassurantes. Les ministres, M. de Richelieu, M. de Serre, M. Pasquier, M. Siméon, M. Roy, étaient encore des hommes du centre. M. de Villèle n'élait pas au pouvoir, bien qu'on désirât s'entendre avec lui. « S'appuyer sur la droite » , mais en
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demeurant « raisonnable » , tel était le programme de M. de Serre; il se hâtait, à la vérité, d'ajouter que « c'était difficile » .
Si la gauche avait eu le senliment des fautes qu'elle venait de commettre, elle se fût montrée désormais soucieuse de ne pas en aggraver les conséquences; elle eût ménagé ce qu'il y avait encore de bonne volonté et de modération dans le cabinet; elle eût tâché de faire renaître, par sa sagesse, une confiance que ses excès et sa déloyauté avaient détruite. Mais pouvait-on espérer d'elle cette justice et cette prudence? Elle avait combattu M. de Serre libéral; comment eût-elle supporté M. de Serre allié de la droite"? La guerre de presse et de tribune, si acharnée qu'elle fût, ne lui suffisait même plus, et de cette époque date une phase nouvelle dans l'histoire de ce parti. Son opposition, constitutionnelle en apparence, va être, pendant plusieurs années, un rideau derrière lequel se cacheront et s'agiteront les conspirateurs.
Dès le début, comme pour imaginer un fondement juridique aux menées insurrectionnelles, orateurs et écrivains de la gauche affirment à l'envi, avec une concordance qui révèle le mot d'ordre, que les lois nouvelles sont une violation flagrante de la Charte, une rupture du contrat constitutionnel, et ils en concluent, plus ou moins ouvertement, que le recours est ouvert aux armes non légales. Est-il besoin de réfuter ce sophisme? Des lois temporaires
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de résistance, et une loi électorale, présentées par un ministère dont font partie M. de Richelieu et M. de Serre, votées régulièrement par une assemblée oii l'opposition balance presque en nombre la majorité conservalrice, constituent-elles, à un dejjré quelconque, une de ces suppressions arbitraires de liberté dans lesquelles les insurrections cherchent leur excuse? Après ces lois, comme avant, toutes les institutions du gouvernement représenlatit étaient encore debout. Même dans l'aveuglement de la lutte, les opposants ne pouvaient croire aux terreurs qu'ils jugeaient utile de feindre. Leur appel à la violence n'était pas seulement sans raison , il était sans prétexte.
L'atteinte à la liberté serait plutôt dans la conduite de la gauche. La condition de tout gouvernement libre est le respect absolu, religieux de la loi Ce respect n'était que trop affaibli en France, au lendemain d'une Révolution , où l'on s'était habitué à imposer les réformes par la force et l'illégalité. L'esprit public en avait été faussé et corrompu. Le premier soin de tout homme d'Etat clairvoyant devait donc être de guérir ce mal révolutionnaire, plus contraire encore à la politique libérale qu'à la politique conservatrice. « Celle-ci, a écrit M. de Rémusat, a un certain penchant pour la force ; elle tend à préférer la sûreté publique à la justice, et à trouver légitime tout ce qui tranquillise la société. On peut en effet, par un coup de vigueur, obtenir le silence elle repos.
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Mais le régime de la liberté, ce régime bruyant, agité, qui donne une voix à l'opinion, et un aliment aux passions, devient intolérable et imj)ossible, si la violence y intervient. Là où l'opposition est permise et nécessaire , ce ne peut être qu'à la condition qu'elle ne soit jamais la révolte. Autrement la liberté aurait pour effet de charger continuellement une mine à laquelle, de temps en temps, la révolution mettrait le feu... La passion du langage, l'exagération des griefs, l'injustice des accusations, sont inévitables dans les débats d'un pays libre; le mécontentement s'y montre tète levée ; le désir du changement n'y est pas interdit; on attaque ce qu'on veut réformer, comme si l'on prétendait le renverser. Les esprits faibles ou violents ne peuvent que trop s'y méprendre, et l'on contracte bien aisément l'habitude de recourir en tous cas à la force, si le respect de la loi , la confiance dans la loi , n'ont pas en quelque sorte passé dans le sang de la nation '. » Ces réflexions ingénieuses et justes d'un écrivain que sa vie publique ne doit pas rendre suspect à la gauche, montrent combien, au point de vue même libéral, l'opposition était rétrograde, quand elle s'engageait, en 1820, dans la voie des conspirations.
Déjà, quelques années auparavant, le gouverne-
i Le Gouvernement représentatif, par M. de Remisât {Reçue des Deux Mondes du 1'^'' sept. 1857).
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ment royal avait eu à réprimer l'insurreclion de Didier à Grenoble, le complot des « patriotes de 1 81G » , et les émeutes de Lyon en 1817. Mais ces tentatives de quelques aventuriers subalternes, auxquels le succès des Cent-Jours avait fait croire que la monarchie pouvait être facilement renversée par un coup de main, ne se rattachaient pas à l'action des grands partis politiques. A la fin de 1818, et surtout en 1819, on connuence à entrevoir, dans la partie ardente de l'opposition, les premiers symptôn)es de ce qui pourrait être appelé la maladie des sociétés secrètes et des conspirations. Cette maladie n'était pas spéciale à la France; elle sévissait avec plus de force encore en Allemagne, où elle armait contre Kotzebue le bras meurtrier de l'étudiant Sand, en Italie, eii Espagne, en Portugal, où se préparaient des insurrections militaires, il serait assez difficile d'établir avec précision la première genèse de ces sociétés secrètes en France. Il est de leur nature même que leur histoire soit inij)aifailement connue. Toutefois, plus d'un ancien affilié, croyant, après 1830, pouvoir se trahir sans péril et même avec profit, nous a apporté de curieuses révélations. On pourrait saisir, dès 1818, les menées de la société de V Union. En 1820, le mal s'était étendu ; les principaux foyers de conspiration étaient alors l'association des Amis de la presse et la loge maçonnique des Amis de la vérité; l'action de cette dernière apparut dans les émeutes qui troublèrent en juin la
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discussion de la loi électorale ^ Au-dessus de ces diverses sociétés, s'était constitué peu à peu un comité directeur dont faisaient partie plusieurs députés et personnages politiques. En 1821, cette organisation secrète devint plus redoutable et plus savante, par l'introduction en France de la « Charbonnerie » italienne, avec ses rites mystérieux et son habile hiérarchie d'affiliation. Parmi les premiers « Charbonniers 5> , on remarque des noms auxquels étaient réservées les destinées les plus diverses : Bazard , Trélat , Gninard, Pierre Leroux, Boinvilliers , les deux Schcffer, Théodore Jouffroy, Dubois, Cousin, Augustin Thierry, Bûchez, Flottard, Berville, AIocquart, Boulay (de la Meurthe), Plougoulm, Chaix d'Est- Ange, Delangle, etc. La Haute-Vente, qui remplaça le comité directeur, était présidée par La Fayette, et comprenait MM. Manuel, Dupont (de l'Eure), Voyer d'Argenson, de Corcelle, Beauséjour, députés; M. Jacques Kœchlin, manufacturier; M. de Schonen, magistrat, M\L Mauguin , Barthe, Mérilhou, avocats; MM. Cauchois- Lemaire et Arnold Scheffer, écrivains.
Tous ces affiliés appartenaient à la bourgeoisie. Quelle que fût l'énergie de plusieurs d'entre eux, il n'y avait là ni le nombre, ni la vigueur qui devenaient
1 M. Louis Blanc dit à ce propos cpie cette lo<];e était « un véritable club, issu de la franc-maçonnerie, et dont les puérilités solennelles du Grand-Orient ne sériaient (^u'à masquer l'action politique i .
{Histoire de Dix Ans, lulroduclion.)