‹ Le parti libéral sous la RestaurationChapitre 24 sur 121 · CASIMIR PÊRIER ET LE GÉX^:RA!. FOY · texte numérisé non relu

CASIMIR PÊRIER ET LE GÉX^:RA!. FOY

Il est des bommes que, à raison même de leurs qualités, on souffre davantage de voir engagés dans une situation aussi fausse, il semble qu'il y ait contradiction entre la fierté loyale qui apparaît dans leur caractère et le double rôle joué par leur parti. Tels sont Casimir Périer et le général Foy.

Qui eût entendu à cette époque Casimir Périer attaquant impétueusement le cabinet ou les royalistes, allant droit à l'adversaire, renversant tout sur son passage avec une sorte d'énergie tumultueuse, eût été tenté de le prendre pour le plus violent et le plus irréconciliable ennemi de la monarchie. Sa démarche, ses gestes, l'accent de sa voix de stentor, ses regards étincelants, la colère qui allait parfois jusqu'à déformer ses traits naturellement beaux, semblaient révéler une passion implacable. Le moindre incident suffisait pour l'enflammer. Il en-

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irait dans la Chambre, la lè(e haulc, le visage souriant, s'élançait vivement, dès son arrivée, au bureau du président, secouait affectueusement la main de l'aimable M. Ravez, et, à peine redescendu au bas des marches, au premier geste, au premier mot du même M. Ravez, il se levait avec fureur et l'apostrophait dans les termes les plus durs. La gauche, qui se servait de ses colères, ne manquait pas de lui faire les honneurs de toutes les grandes journées, afin de l'entretenir dans un état d'excitation si profitable aux desseins du parti'.

Cette véhémence était surtout chez lui affaire de tempérament. Egaré dans la gauche, oîi l'avait jeté, dès le début, son antipathie de financier contre ce qu'il appelait « l'aristocratie» ■", incapable de se tenir

1 Dans un article publié en 1831, sous forme de lettre à M. Casimir Pericr, CarrcI rappelait les débuts de cet homme politii|uc. I Vous surpassâtes nos espérances, lui dit-il, j'entends celle des électeurs qui pensaient comme moi. U'aborJ , on vous distingua par ces coléricjues exclamations dont vous n'avez pas perdu l'iiabitudi- depuis que tous êtes président du conseil... Vous aviez des collèfjues (pii interrompaient aussi Iréquemment (pie vous les ministres, les orateurs des centres et de la droite; m.iis nul ne le taisait avec plus de ])assioii... Dien des «jcns croyaient que vous étiez moins cbar<io de représenter votre arrondissement que d'amuser la France entière aux dépens de la Hestauration ; et |)Our ma part, je vous suis encore tout reconnaissant des (piarts d'heure d'épanonis.-ement que vous me procuriez alors, comme riutcrlocntt'ur inl'alijjable de la sonnette de M. Ravez. »

- Carrel disait dans l'arlicle déjà cité : a II n'est pas mal d'opposer à nos fiers mar(|uis d'ancien régime des bourgeois enrichis par la Révolution, et qui aient le ton aussi élevé, l'humeur aussi impérieuse, les habitudes aussi despotiques, et la bourse mieux «jarnie que

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dans les régions moyennes et de ne pas pousser tout à l'extrême, l'opposition lui était funeste; elle transformait en défauts ces qualités de volonté, de "vaillance impérieuse , de décision inflexible qui feront de lui, au pouvoir, le plus puissant champion de la politique de résistance '. D'ailleurs regardez au fond et comparez avec les autres hommes de la gauche. Derrière ces colères parfois si bouillonnantes et si meurtrières, rien de cette duplicité, de cette malice envieuse qui fermentent dans l'àme d'un Manuel. On l'a dit avec raison : si son langage était sans indulgence, son cœur était sans haine; il avait la passion de vaincre et non de nuire j il était plus querelleur qu'hostile. Tels étaient ses sentiments envers les ministres, et surtout envers les Bourbons. Sincèrement monarchique, il était étranger à tout parti pris révolutionnaire. Avec plus de sang-froid, sans doute, il eût dû comprendre que si l'opposition violente pouvait, dans un gouvernement stable et universellement resp(^cté, en Angleterre par exemple, se concilier avec la loyauté dynastique, il en était autremeut en France sous la Restauration. Xe lui eût-il pas suffi, pour s'en convaincre, de regarder

ces messieurs. Los aristociales de nom et d'armes n'ont pas d'adversaires plus dùtciinitiés et plus redoutables que les arisloerates du comptoir, n

1 Carrel a dit de lui : » Il a pu montrer dans le gouverueiuent, et à un assez haut de;{ré , une espèce de volonté qui, dans l'opposition, ne semblait que l'esprit de liarcèlement. n

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les alliés dont il acceptait le voisinage et servait Ja politique?

Mais convient-il d'insister sur ces fautes du début? Casimir Périer, après tout, n'est-il pas en droit de demander à l'histoire de le juger, non sur cette partie de sa carrière, mais sur la fin , alors qu'éclairé par l'expérience, placé à un poste où ses qualités ne courront plus risque de dégénérer en défauts, il dépensera courageusement sa vie pour combattre ses alliés de la veille? Dans ce rôle nouveau, il sera peut-être moins applaudi par la foule, mais il conquerra un renom qui doit, à tous les yeux, effacer la notoriété moins saine de ses premières années. Carrel, qui cepcndantfut l'alliéde Périer opposant et l'ennemi implacable de Périer ministre, a dit de lui, le lendemain de sa mort : « Le pouvoir, qui l'a dépopularisé, l'a en même temps grandi. « L'histoire tient peu de compte de la popularité, mais elle s'incline devant la vraie gloire, et il lui suffit que celle-ci ait été méritée par quelques mois de gouvernement, pour laisser dans l'ombre l'erreur de plusieurs années d'opposition'.

Le général Foy mourra trop tôt pour avoir la même fortune. Entré à la Chambre vers la fin de 1819, il n'avait pas jusqu'alors joué de rôle politique. Soldat de la Révolution, il s'était montré

* L'attitude de Casimir Périer se inodiGcra ilcjà sous le ministère Martiyuac. Nous aurons l'occasion alors de revenir sur celte intéressante fjyure.

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dévoué aux idées de 89, mais avait réprouvé les excès de 92 et de 93; ii l'avait même fait si hautement, qu'il avait été arrêté, et, sans le 9 thermidor, il eût terminé alors sur Téchafaud une existence dont l'histoire ne se iïit pas occupée. Brillant et intrépide officier, plus instruit que ne l'étaient d'ordinaire les généraux de ce temps, ses opinions libérales le tinrent, sous l'Empire, dans une sorte de demi-disgràce. En 1815, il ne conspira ni d'acte, ni de désir, pour amener le retour de l'empereur; il demeura fidèle jusqu'à la dernière heure à Louis Xl'III; mais, par patriotisme, il offrit son épée pour combattre l'invasion, et reçut à Waterloo sa quinzième blessure

Rien dans ce passé qui fît de lui un ennemi systématique des Bourbons; rien non plus dans son caractère. Loyal, ouvert, ardent, passionné, il était facile à irriter, mais incapable de haine comme de dissimulation, étranger aux basses envies, aux arrièrepensées égoïstes. Sa vie privée avait, assure-t-on, une pureté et une dignité austères, trop rares chez les hommes de son parti. Absolument désintéressé, il est mort pauvre, et une souscription publique a pu seule arracher sa famille au dénûment. S'il s'était trouvé poussé dans l'opposition, ce n'était pas par rancune ou par convoitise, mais par l'effet d'une indépendance de nature , d'une ardeur plus généreuse que réfléchie, et d'un libéralisme d'opinion qui avait toujours été le fond de son esprit. Il parais-

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sail, (lu reste, avoir compris à quel point l'avenir de la liberté était étroitement lié au maintien de la dynastie. A peine élu, il s'était empressé de faire savoir aux ministres qu'ils ne devaient pas le considérer comme un ennemi; et il s'écriait à la tribune : « Je le dis parce que j'en ai la conviction, il ne peut y avoir de véritable gouvernement représentatif en France qu'avec la maison de Bourbon. « Aucun orateur de l'opposition ne faisait plus de professions dynastiques et ne les faisait plus sincèrement '. Il eût été, avec Casimir Périer, le ministre possible delà gaucbe, si celle-ci avait été un parti constitutionnel. Déranger, qui le savait, ne dissimulait pas toujours l'autipatbie et la méfiance que le général lui inspirait. Par contre, la droite, bien que souvent meurtrie par lui, et même aux points les plus sensibles, lui savait gré de cette loyauté monarcbique, et les émigrés les moins tolérants ne se défendaient pas d'éprouver une certaine sympatbie pour cet ancien soldat de Jemmapes et de W aterloo.

Peut-être faut-il attribuer en partie ce résultat à la séduction réelle que le talent du général Foy paraît avoir exercée sur tous ses contemporains. Non qu'il fût cependant un de ces orateurs de bauf vol et d'inspiration soudaine, comme l'était en ce temps-là

• « Il accablait la lainillc aînée des Bourbons, a dit M. de Cormeiiin , de tant de conipliinerits, de |)roteslations si cxpressiies, de si cliaudes tendresses, qu'aucuns ont douté s'il fût passé, en 1830, dans les rangs du peuple. »

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M. de Serre, comme l'avait été Mirabeau, comme le seront Berryer ou Montalembert. Il improvisait peu et se fiait beaucoup à sa mémoire qui était prodigieuse. Son art consistait à bien encadrer, à placer à propos des morceaux à effet longuement préparés dans le cabinet, et à retrouver, en récitant, la passion qui l'avait animé en écrivant. Ne lui demandez pas non plus l'originalité profonde de Royer-Collard, ni l'érutlilion ingénieuse de Benjamin Constant. En somme, c'est plutôt de la rhétorique que de l'éloquence, et la rhétorique d'un homme presque exclusivement nourri de littérature grecque et romaine. Le goût du temps empêchait qu'on ne fût choqué alors de ce qui paraîtrait aujourd'hui un peu vide et déclamatoire. Le général Foy avait ses enthousiastes, auprès desquels on eût été mal reçu à le mettre au-dessous de Cicéron ou de Démosthènes. Ses discours — qui les lirait aujourd'hui? — étaient publiés par souscriptions, imprimés sur vélin, dorés sur tranche et tirés à dix raille exemplaires. Les esprits les plus délicats et les plus capables de bien juger par eux-mêmes ne songeaient pas à se soustraire à l'impression universelle, et AL Villemain, racon tant une visite que le général avait faite à son cours, alaissé voir combien il avait été ému, fasciné, presque déconcerté, en sentant devant lui, dans la vieille salle de Sorbonne, un orateur de si haut renom.

Du reste , de telles réputations ne sauraient s'ex-

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pliquer uniquement par la mode et le goût du temps. A côté de celle rhétorique un peu redondante, il y avait dans la parole du général Foy une allure chevaleresque et héroïque, je ne sais quoi de noblement passionné. Sa voix remuait et entraînait comme le son d'un clairon de bataille. Cela reposait des avocats et des professeurs. Ainsi parvenait-il h exercer un peu de celte action , privilège ordinaire des grands improvisateurs, de ceux qui entrent soudainement dans le sujet, en s'inspirant du débat luimême et des émotions de l'auditoire. Lorsque montant pour la première fois à la tribune, il laissa tomber ces paroles : « Il y a de l'écho en France, quand on prononce ici les mois d'honneur et de patrie » , un frisson d'émotion parcourut tous les bancs. Cette éloquence guerrière et patriotique répondait alors au sentiment militaire et national, tout saignant encore de la blessure de Waterloo. Si d'ailleurs le général Foy n'avait pas toujours le fond du grand orateur, il en avait les dehors; une façon particulièrement noble et fière de porter la tête, le front large et chauve où retombaient quelques mèches de cheveux blanchis, le regard ardent et mobile, la bouche expressive, la voix éclalanle. Tout, dans ses traits, comme dans sa tournure, respirait la franchise et l'élan. Il escaladait la tribune avec la fougue qu'il eût mise à nionler à Tassant, et lançait aussilôt ses paroles d'un air vaillant et impérieux, à la façon, a-t-on pu dire heureusement, de

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Condé jetant son bâton de commandement par-dessus les redoutes de l'ennemi.

Mais cet homme, presque le seul de la gauche dont on s'arrête à étudier la jiliysionomic avec quelqne complaisance, pourquoi le rencontre- 1 -on presque toujours en si lâcheuse compagnie politique, mêlé à des entreprises parlementaires d'un caractère violent et équivoque? La passion l'entraînait facilement plus loin qu'il n'eut voulu aller. Il s'exaltait au bruit de la lutte, s'enivrait des applaudissements, et alors ne mesurait pas plus la portée de ses coups que le soldat dans la fumée du champ de bataille. Aussi dépassait- il parfois en véhémence les députés conspirateurs, évoquant les passions les plus dangereuses pour la monarchie constitutionnelle qu'il désirait servir, blessant douloureusement les royalistes et la royauté elle-même, et secondant par là les desseins criminels qu'il connaissait sans les partager.

Peu de temps après son entrée à la Chambre, un débat ardent s'était élevé au sujet des mesures de résistance que le meurtre du duc de Berry avait suggérées au gouvernement. Le général Foy les avait combattues, mais en parlant noblement de la famille royale. La gauche ne fut pas satisfaite d'un langage qui ne lui paraissait point assez agressif, et qui ne répondait pas à ses arrière- pensées haineuses; Benjamin Constant apporta même à la tribune l'expression de ce mécontentement. Pour rentrer en grcàce

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auprès de son parli, le général se montra alors aussi violent contre les royalistes qu'il avait été, au début de la discussion, convenable à l'égard de la royauté. Il en vint, sans prétexte, à parler de « cette minorité si faible, qu'elle ne peut exister qu'avec les étrangers et par les étrangers « ; puis, s'échauffant plus encore, il s'écria, en rappelant la « terreur » de 1815 ; tt Croyez-vous que, sans la crainte de voir notre pays livré à la dévastation par les étrangers, nous aurions supporté les outrages, les atrocités d'une poignée de misérables que nous avons méprisés, que nous avons vus depuis trente ans dans l'humiliation et Fignominie? » La violence inouïe de cette invective souleva naturellement à droite des protestations indignées qui firent surtout explosion au mot de misérables. L'un des députés royalistes, M. de Corday, descendant de son banc et se plaçant, les bras croisés, en face de la tribune, jeta à l'orateur cette apostrophe : « Vous êtes un insolent! » \}i\ duel s'ensuivit. Le général Foy, favorisé par le sort, tira le premier en l'air. Son adversaire fit de même. Le lendemain, revenu à la générosité naturelle de son caractère, le général déclara n'avoir pas entendu désigner les émigrés, « ces Français qu'il avait appris à estimer, en les combattant corps à corps ». 11 ne voulait pas , ajoutait-il , « encourir le reproche d'ajouter de nouveaux motifs de discorde à ceux qui divisaient le pays » , et il croyait que ^ le sang français ne devait être versé que pour la liberté, le roi

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et la conservation des institutions constitutionnelles ?' . M, de Corday répondit sur le même (on. Ce fut, cette fois, au loin- de la gauche de redevenir mécontente, et sa mauvaise humeur se traduisit par la manière dont le Co7isiitutionnel rendit compte de l'incident. Après avoir cité la déclaration du général, il constata qu'elle « avait été accueillie à gauche avec un silencieux élonnemcnt » ; puis il termina ainsi : « En quittant la tribune, M. de Corday va prendre la main du comte Foy; le côté gauche garde un morne silence. «

Cet incident montre bien, sous ses divers aspects, le caractère du général, ses intentions droites et ses passions, ses emportements et ses retours. 11 révèle également sa faiblesse en face de l'opposition. Les violences apparaissent être chez lui non-seulement une ardeur de tempérament, mais, ce qui est moins excusable, une obéissance aux sommations de l'esprit de parti. C'est que, lui aussi, était atteint de ce mal qui a été celui de tous les hommes de la gauche : l'amour de la popularité. Il ne résistait pas toujours à la tentation d'y sacrifier ce qui devait tenir le plus au cœur d'un monarchiste convaincu et d'un combattant généreux, la modération constitutionnelle de son attitude, la justice envers ses adversaires. Cette popularité, il a pu s'en rassasier pendant les courtes années de sa carrière politique. Il en a joui plus qu'aucun autre. Partout où il allait, il recevait des ovations enthousiastes, et un jour, à

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Bordeaux, un paralytique se fit porter sur son passage, « pour avoir, disait-il, la joie de contempler le détenseur de nos libertés » . Quand le général Foy mourut, en 1825, on lui éleva par souscription un cénotaphe de marbre, avec des couronnes murales et des renommées aux ailes déployées. Puis, après cette faveur retentissante, le silence sest fait. Il n'est bientôt resté de lui que l'écho éloigné, et chaque jour plus affaibli, des applaudissements contemporains. Cet homme qui avait si bien parlé de la gloire n'a pu l'atteindre, parce qu'il n'a pas eu le courage (?u le temps de se dégager de l'opposition systématique. Moins heureux que son ami Casimir Périer, il a trop peu vécu, pour avoir occasion d'attacher son nom à une œuvre plus féconde et plus haute.

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