I.I'S COXSPIRATIOXS SOIS AI. DK VILLKLE
six de ses membres ne purent se faire réélire. Ce n'était pas seulement le terrain parlementaire qui échappait aux opposants; l'arme des conspirations se brisait entre leurs mains. Sous l'impression des échecs successifs, sous le coup des condamnations subies, le découragement et la division pénétrèrent dans les sociétés secrètes. Les divergences, déjà signalées, entre les membres de la Haute- Vente, s'aggravèrent et s'aigrirent. Manuel blâmait La Fayette d'accueillir légèrement des projets sans consistance, et de montrer trop de réserve visà-vis de l'élément bonapartiste. La Fayette reprochait, à son tour, à Manuel de temporiser sans cesse, et d'avoir un secret penchant pour l'Empire. Chacun d'eux avait ses partisans, et la même contradiction se reproduisait à tous les degrés de l'association. Vainement essaya-t-on de divers congrès pour rétablir l'union. La division et l'impuissance y apparurent si clairement, qu'on mit en délibération s'il ne fallait pas dissoudre la Charbonnerie. Quand on pose une telle question, c'est qu'elle est résolue. D'ailleurs l'armée, sans laquelle l'œuvre des sociétés secrètes n'était que bavardage d'enfants et vaine agitation, en avait assez. Après le supplice des sergents de la Rochelle, toutes les Ventes militaires s'étaient dissoutes. Les soldats, rapporte M. de Vaulabolle, répondaient aux initiés qui tâchaient de maintenir l'association dans les régiments : « On ne frappe que nous seuls ; tous les accusés civils ont
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été acquittés; ia chance n'est plus égale. » Carrel a écrit plus tard : « Avec le dernier soupir de Bories et de Raoul (deux des sergents de la Rochelle), s'était éteint dans l'armée l'esprit des dévouements insensés... Après de telles morts, indifférentes à ceux qui les avaient vues, le rêve était jugé. ?>
En 1823, la Charbonnerie était déflniliveraent vaincue. Elle se dissolvait elle-même, par la conscience de son impuissance, ayant eu pour tout résultat un tort réel fait à la liberté, une atteinte portée à la morale publique, et la mort de quelques jeunes gens auxquels leur courage et leur énergie eussent pu réserver de plus dignes et de plus fécondes destinées. On en aurait Cni avec cette phase insurrectionnelle de l'opposition, si la guerre d'Espagne, en réveillant un moment les illusions de la gauche antidynastique, ne lui avait été un prétexte pour ajouter un digne épilogue à ses détestables entreprises de perversion militaire.
§9. UXE TEXTATIVE DE PnO.yrXCllMEXTO. (1823)
A peine commence-t-on à parler d'une expédition en Espagne pour rétablir l'anlorilé du roi Ferdinand, que les meneurs de gauche y voient une occasion de tenter, avec des chances plus favorables,
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celle révolu lion qu'ils araient vainement cherchée dans les conspirations.il s'agit de soulever, non j)lus quelques régiments, maintenus soigneusement isolés par un gouvernement défiant, mais une armée entière, concentrée au pied des Pyrénées, en vue d'une expédition peu populaire. Le modèle qu'on se propose, c'est le vér'ilab\e prommciamenio espagnol, tel que Riego et Quiroga l'ont accompli, quelques années auparavant, avec l'armée réunie à Cadix et destinée à combattre les insurgés d'Amérique. On s'y met aussitôt avec ardeur. A Paris, se tiennent des réunions auxquelles prennent part des députés, jusqu'alors étrangers à la Charbonnerie. Il est même question, un moment, d'envoyer Benjamin Constant en Espagne, afin de guider l'inexpérience du gouvernement des Cortès, contre lequel l'armée française va entrer en lutte; mais Constant, pour s'expatrier, exige qu'on lui assure des moyens d'existence, et l'on ne parvient pas à réunir les fonds nécessaires. Des discours dans lesquels les chefs de la gauche ont présenté la guerre d'Espagne comme un attentat inique et liberticide, dt'S journaux libéraux, notamment le Consiilulionnel , des proclamations ouvertement factieuses où la troupe est conviée à déserter le drapeau blanc, sont répandus à profusion dans les casernes et les bivouacs. Les agents des anciennes sociétés secrètes se mêlent aux soldats, leur demandent s'il leur convient d'aller « faire la guerre pour des moines, contre la liberté », et présentent leur
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commandant, le duc d'Angoulême, comme « un général d'Eglise, plus propre à suivre les processions, un cierge à la main, qu'à conduire une armée'>. On colporte une chanson de Déranger dont le refrain est : « Brav' soldats... demi-tour! » Paul- Louis Courier, de son côté^ fait imprimer secrètement à Bruxelles, et distribuer une proclamation où il s'efforce de provoquer la désertion et la révolte, par les mensonges les plus grossiers et les plus perfides ^ Comme la résolution est prise, cette fois, de ne plus agir seulement par les sous-offîciers et les soldats, des ouvertures sont faites aux généraux et aux colonels. Les meneurs se sont procuré de faux ordres, tracés sur des feuilles portant le timbre de l'administration de la guerre, et signés en blanc par le ministre. Quand approche le moment de l'entrée en campagne, des voitures publiques, retenues d'avance, transportent auprès des cantonnements de l'armée un grand nombre d'officiers à demi-solde et de jeunes carbonarl, dont plusieurs
* Courier annonce aux soldats qu'ils vont rétablir en Espafjne d'abord, en France ensuite, l'ancien réyinie. ^i Pour les soldats, ditil, l'ancien régime, c'cbt du pain noir, des coups de bâton et pas d'avancement, r — a Les souverains, ajoute-t-il , ont donc résolu de rétablir j)artout le régime du bâton, mais pour les soldats seulement. C'est vous qu'ils chargent de cela. Soldats, volez i\ la victoire! et, quand la bataille sera gagnée, vous savez ce qui vous attend : les nobles auront de l'avancoment, et vous aurezdes couj)s de bâton... Au retour de l'expédition , vous recevrez tout l'arriéré des coups de bâton qui vous sont dus depuis 1789. Ensuite on aura soin de vous tenir au courant. » Le général Lamarque approuvait fort cette proclamation, « C'est, disait-il, un modèle qu'on devrait suivre, i
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parviennent à s'installer au milieu même des régiments. Le bruit s'y répand que le roi de Rome est dans les rangs espagnols, et que l'armée française, une fois la frontière franchie, se rangera sous les drapeaux du fils de l'empereur. Ce dernier trait est à noter : il montre que la secrète pensée de ce mouvement, au su ou à l'insu des meneurs, est, comme naguère dans les conspirations, une pensée bonapartiste. Parmi les proclamations distribuées à l'armée, plusieurs, datées du « grand quartier général des hommes libres », revendiquent contre les Bourbons les droits de la dynastie impériale, et annoncent l'existence d'un conseil de régence, institué au nom de Napoléon II.
Ces manœuvres à l'intérieur ne suffisaient pas à l'activité des fauteurs de pronunciamenio. Ils organisaient sur le territoire espagnol, de l'autre côté de la Bidassoa, de petits corps armés, composés d'émigrés bonapartistes ou républicains qui, du reste, à la veille de se battre contre les troupes françaises, se querellaient entre eux, tenant les uns pour, les autres contre l'Empire; parmi eux était Carrel. Le sens patriotique de ces hommes était obscurci par l'esprit de parti; ni eux, ni leurs complices demeurés en France, ne semblaient avoir conscience du crime qu'ils commettaient, en refaisant, sans les mêmes excuses, ce qu'ils avaient tant de fois et si amèrement reproché aux émigrés de la Révolution'.
' Cet obscurcissement du sens patriotique a du reste persisté. Ln
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Quel succès fallait- il atlendre de cette nouvelle conspiration? 11 y avait un redoutable inconnu. La gauche espérait beaucoup. Elle croyait tenir enfin cette révolution qui lui avait si souvent échappé. Elle se prétendait sûre de plusieurs colonels et même de généraux. Elle disait le soldat ébranlé et commençant déjà à déserter. On ne se gênait pas pour annoncer cette défection dans les lieux publics. Un personnage renommé pour sa perspicacité , M. de Talleyrand, prédisait hautement que cette expédition serait un désastre. Tant de confiance à gauche produisait par contre-coup des inquiétudes à droite. Les rapports de la police et des chefs militaires étaient alarmants. M. Pasquier, tout en déplorant la crise, la jugeait inévitable. La rente baissait. A mesure donc qu'approchait le moment indiqué pour l'ouverture des hostilités, on était amené à se demander, avec plus d'angoisses, ce qu'il allait advenir de la monarchie, on eût pu ajouter, de l'honneur national, de la liberté et de la paix sociale. — Un coup de canon suffit pour anéantir ces espérances et calmer ces alarmes.
écrivaiu républicain qui a été d'autres fois mieux inspiré, M. Lanfrcy, a écrit que pour blâmer la conduite de Carrel dans cette circonstance, il fallait être un a étroit adepte de la nationalité à outrance «.Carrel, selou lui, n'était coupable que d'une généreuse illusion. M. Lanfrey , rappelant ensuite le proverbe cliiuois : «Avant d'être Chinois, on est homme t , ajoutait : * Si l'on veut que le patriotisme devienne une religion, qu'on l'empêche d'abord d'être un fétichisme, s {Reçue nationale du 10 novembre 1S(J2.)
UXE TEMATIVK DL PRO MXCIAM E.\ l 0. 1S3
Le 6 avril 1822, comme l'armée française se dispose à passer la Bidassoa, elle voit apparaître, sur le territoire espagnol, la petite troupe d'émigrés commandée par le colonel Fabvier. Tous portent la cocarde aux trois couleurs; la plupart ont revêtu l'uniforme des grenadiers et des chasseurs de l'ancienne garde impériale. Devant eux, est un drapeau tricolore surmonté de l'aigle. lis s'approchent de la rive, et, agitant leur drapeau, ils entonnent la Marseillaise. C'est le moment décisif. Le général Valin, soldat des guerres impériales, sur lequel les conjurés croyaient pouvoir compter, accourt; une pièce chargée à mitraille est là, braquée sur le fleuve. Il ordonne de faire feu ; nulle hésitation chez les soldats. Le premier coup ne décourage pas encore les émigrés, qui crient: Vive l'artillerie ! et reprennent leur chant. Mais une seconde, puis une troisième décharge abattent le drapeau et tuent une vingtaine d'hommes. Celte fois les émigrés se dispersent. L'armée est engagée; elle a tiré sur le drapeau tricolore. Le lendemain elle entre en Espagne ' .
Ce grand et heureux résultat était dû à l'esprit de discipline et de devoir dont — sauf quelques éclipses momentanées, au 18 fructidor, au 18 brumaire, au retour de l'île d'Elbe ou au 2 décembre , — l'armée française a toujours été pénétrée. Ceux, du reste,
' « Le canon de la Bidassoa, a écrit l'un des pliis arde.its conspirateurs, acheva de briser les associations... Le parti révolulionuaire avait besoin de l'armée, il ne l'avait plus. »