‹ Le parti libéral sous la RestaurationChapitre 32 sur 121 · CHAPITRE ïlf · texte numérisé non relu

CHAPITRE ïlf

UNE GÉXÉRATIOX XOLVELLE.

§ !"■ — l'avéxemlxt des JEUXES EM 1824.

Les élections générales qui, au printemps de 1824, en plein succès de la guerre d'Espagne, avaient porté à son apogée la fortune de la droite, marquèrent comme un point de séparation dans l'histoire de la gauche. De nouvelles recrues, qui apportaient une tactique nouvelle, allaient prendre rang dans l'armée opposante. Elles devaient trouver la place à peu près libre. L'ancien personnel qui avait mené jusqu'alors la campagne dans le parlement avait été presque tout entier éliminé aux élections de 1824, et, sous la première impression de ce désastre, il semblait découragé. La Fayette, en dépit de sa nature obstinément espérante, était à ce point dégoûté de la lutte, qu'il parlait pour l'Amérique, comptant y retrouver, grâce aux purs et généreux souvenirs de sa fraternité d'armes avec \V ashington, le prestige que les fautes et les ambiguïtés de sa vie politique venaient de lui faire perdre en

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France. Manuel, plus vaincu encore, puisqu'il n'avait pu même se porter candidat, n'était pas assez riche pour cherclier dans de lointains et retentissants voyages une diversion à ses déboires; isolé, presque oublié dans sa retraite, il supportait cette disgrâce populaire avec une sorte de Iroideur silencieuse qui, pour n'être pas sans amertume, n'était pas non plus sans dignité. La foule ne devait se ressouvenir de lui que trois ans plus tard , autour de son cercueil.

A peine quelques rares députés libéraux surnageaient-ils dans ce naufrage électoral'. Encore n'étaient-ce pas ceux qui personnifiaient réellement la vieille tactique antibourbonienne. Les plus en vue de ces élus, Casimir Périer et le général Foy, étaient demeurés étrangers aux conspirations , et c'était malgré eux qu'ils avaient été jusqu'ici les alliés, jamais les complices, des La Fayette et des Manuel. Quant à M. Royer-Coilard, il se montrait peu disposé à jouer un rôle actif, en face d'événements qui, dans le passé, avaient trompé son espérance, et ne lui en laissaient plus pour l'avenir. Le découragement tournait chez lui en pessimisme hautain, et il était pour

- Les candid.il.s de gauche .liaient oblenu treize nominalions ; le gcnér;il Foy «'lu dans trois collc^ges, MM. Casimir Périer, Benjamin Constant, Méeliin, Tardif, Dasterèche , Coudorc,Ie général Tliiard, Girardin, Descarnaiix , Kiecliliu. L'oj)tion du [;énéral Foy permit de faire élire encore MM LaLbey de I'om|)ières et Dupont de 1 lOure. Ajoutez i\ ces élus (pialrc députes du cenirc gauche: AJ.M. Hoycr- Collard , Devaux, Iluniann et de Turclieim.

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le moment moins un combaltant qui rentrait dans l'arène, qu'un spectateur considérant avec une ironie grave et désenchantée l'instabilité et la ruine de sa propre cause '.

Sortons-nous maintenant de la Chambre, si brusquement et si complètement vidée d'opposants, pour chercher ce que sont devenus au dehors les meneurs des conspirations? Les sociétés secrètes, tout à l'heure menaçantes, étaient terriBées, dissoutes, anéanties, et les deux factions bonapartiste et républicaine, qui s'en étaient partagé la direction , avaient en quelque sorte disparu. On n'a pas oublié quel avait été jusqu'en 1824 le rôle prépondérant des bonapartistes dans le parti libéral. La mort de Napoléon, en 1821, avait même semblé leur donner un nouvel élan. Mais toute leur force étant fondée sur l'armée, le succès de la guerre d'Espagne fut leur coup de mort. D'ailleurs, près de dix années s'étaient écoulées depuis 1814 et 1815. Le fait accompli et le temps, deux juges

• \l. Royer-Collard écrivait peu de temps après les élections de 1824 : <i Pour moi , jamais l'avenir ne m'a paru plus vague et plus insaisissable , et jamais aussi il ne me fut plus étranger. Ce n'est pas de quoi je m'occupe. Si, conmie je n'en doute pas, il reste encore quelques âmes supérieures qui, dégoûtées du présent, se replient sur elles-mêmes et nourrissent silencieusement leurs forces dans cette retraite, quels sont les événements qui les en feront sortir"? i> Quelques mois auparavant, il avait dit dans une lettre à M. Guizot : « Il n'y a pas ici trace d'homme, et je ne sais ce qu'on peut apprendre des journaux; mais je ne crois pas qu'il y ait rien de plus à savoir. En tout cas, je ne jn'eu soucie pas. Je n'ai plus de curiosité , et je sais bien pourquoi. J'ai perdu ma cause... Dans ces tristes pensées, le cœur se serre, mais ne se résigne pas. »

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fort écoutés de la foule, semblaient avoir définitivement prononcé contre l'Empire. Des générations s'étaient élevées qui n'avaient plus ni les mêmes souvenirs, ni les mêmes rancunes. Dans l'honneur, le bien-éire et la sécurité d'un gouvernement libre, elles trouvaient de quoi ne pas regretter la gloire éphémère et chèrement payée du despotisme militaire. D'anciens dignitaires du gouvernement impérial le reconnaissaient eux-mêmes, et l'un d'eux, le comte Réai, écrivait un peu plus tard à Joseph, le frère aîné de l'empereur : « On jouit ici d'une trèsgrande liberté; et celte liberté... nuit parfois aux souvenirs qu'a laissés une époque bien autrement brillante, mais où le gouvernement très-fort se faisait trop sentir '. » Aussi ceux des généraux qui jusqu'alors avaient boudé, peut-être même conspiré, dans une retraite volontaire ou dans un exil imposé, se rapprochaieùt-ils des Bourbons, en gens las d'attendre et qui sentaient n'avoir plus rien à espérer de l'autre côté : d'autant plus empressés dans leurs offres de service, qu'ils avaient été plus compromis. Bientôt même ou verra l'ancien compagnon de Sainte-Hélène, le général de Alontholon, solliciter du roi audience sur audience, tâcher de prouver son zèle en dénonçant de prétendus complots, et demander pour prix un emploi dans l'armée, avec des fonds pour continuer sa police. Sans doute, le nom

* Mémoires el correspondance du roi Joseph, t. X. Lettre du 14 octobre 182S.

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du grand capitaine n'était pas aussi vite oublié dans les régions moins hautes. La légende hantait toujours l'imaginalion des vieux soldats, et, par eux, se transmettait sans bruit dans les chaumières et les cabarets de village. Mais ces dévots populaires du culte impérial, dispersés, sans organes, sans chefs, sans part à l'exercice des droits électoraux, ne constituaient pas dans les luttes d'alors une force politique. Comme parti d'action, le bonapartisme, naguère si puissant, s'était évanoui.

On en pourrait dire autant de cet embryon de parti républicain que quelques jeunes gens avaient tenté de reformer dans l'ombre des Loges ou des Ventes. Les uns, éclairés par leur déception, renoncèrent à ce qui n'avait été que le rêve ardent et passager de leur jeunesse. Les autres gardèrent leurs passions; découragés, bien que non convertis, ils attendaient des circonstances plus favorables pour essayer de les assouvir : on les retrouvera derrière les barricades de 1830; pour le moment ils rentraient dans l'ombre, et échappaient à la vue de l'historien. Plusieurs cherchèrent dans les rêveries sociales ce qu'ils n'avaient pu trouver dans les complots des sociétés secrètes; ils s'enrôlèrent sous la bannière de Saint-Simon qui publiait alors V Organisateur avec cette épigraphe : « L'âge d'or, qu'une aveugle tradition a placé jusqu'ici dans le passé, est devant nous », ou d'Auguste Comte qui développait dans le Producteur son positivisme à la fois mystique et

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socialiste. Ainsi firent MM, Bazard, Bûchez, Roux, Laurent, Dugied, qui avaient compté parmi les plus ardents et les plus énergiques des carhonari. C'était sortir de la politique pratique; car, à cette époque, les nouvelles religions industrielles ou matérialistes n'étaient pas encore descejidues sur la place publique.

Les combattants de l'ancienne phalange libérale étaient donc partout dispersés et désarmés , et M. Royer-Collard écrivait à un de ses amis : « Vous trouverez toutes les physionomies changées; la vieille opposition a abdiqué. » Puis il ajoutait : « La nouvelle s'ignore encore elle-même, jj

Quelle était cette opposition « nouvelle » qui « s'ignorait encore elle-même » , et qui cependant s'annonçait déjà aux observateurs clairvoyants, comme devant prendre la place de « l'ancienne »? L'ne génération commençait alors à se montrer : née tout à la fin du dernier siècle, incapable sous l'Empire de penser et d'agir par elle-même, elle avait en quelque sorte pris la robe virile au milieu des grands événements de 1814 et de 1815. Dès 1817, M. Royer- Collard signalait aux vieux partis l'avènement de cette « nation nouvelle » , et l'année suivante M. Guizot, rendant compte d'un écrit de M. de Rémusat, parlait de « cette jeune génération, l'espoir de la France, qui naissait à la vie politique, que la Révolution et Bonaparte n'avaient ni brisée, ni pervertie » . Toutefois avant 1824, sauf quelques efforts indivi-

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duels, on ne l'avait pas encore vue vraiment à l'œuvre; nous ne voulons pas la juger en effet d'après les étudiants momentanément égarés dans les sociétés secrètes.

Par une faveur singulière, son intelligence s'était ouverte aux questions générales et aux affaires publiques à cette heure où, comme l'a dit M. Mignet, la Restauration avait fait « passer soudainement la France de la soumission silencieuse à la liberté éloquente ' ». Aussi a-t-on pu la proclamer justement une « génération heureuse » . Même refroidis par

1 Quel contraste en effet entre les années qui suivirent la Restauration et celles qui l'avaient immédiatement précédée ! Un autre écrivain de cette génération nouvelle, M. de Rémusat , voulant faire ressortir ce contraste, a dépeint ainsi l'état des esprits à la fin de l'Empire : « Que pensait-on alors? Et qui s'avisait de penser? Et que pouvait-on croire? Quelle grande idée ne passait pas pour une chimère? On était revenu de toutes choses, de la gloire comme de la liberté, La politique ne connaissait plus de principes. La Révolution avait cessé d'être en honneur; mais, ses résultais matériels n'étant pas contestés, elle ne se plaignait pas. La morale se réduisait graduellement à la pratique des vertus utiles ; on l'appréciait comme une condition d'ordre , non comme une source de dignité. La religion, admise à titre de nécessité politi({ue, se voyait interdire la controverse, l'enthousiasme, le prosélytisme. Il paraissait aussi inutile de la discuter qu'inconvenant de la défendre. Une littérature saus inspiration attestait la froideur des esprits, et, par-dessus tout, un besoin de repos, trop motivé par les événements, mais aveugle et pusillanime, subjuguait, énervait les plus nobles cœurs. Déçue dans toutes ses espérances, lasse de ses aventureuses tentatives, la raison était comme humiliée. » C'est encore M. de Rénuisat qui écrivait sur la même époque : i Quelqu'un disait vers ce te.mps-là à .Al. Sieyès : Que pensez-vous? — Je ne pense pas, répondait le vieux métaphysicien, dégoûté et intimidé, et il disait le mot de tout le monde. L'esprit humain a raren:eut élé moins qu'alors fier de lui-même. C'est uu temps oii il fallait être soldat ou géomètre, n

19S L\E GE\ERATIO\ XOL'VELLE.

)'àge, lous ceux qui avaient vécu de cette vie n'en ont rappelé les souvenirs qu'avec une émotion toujours jeune et un accent ignoré des sceptiques et des noatérialistes de l'heure actuelle. Ils redevenaient enthousiastes pour raconter des espoirs qui cependant avaient été depuis lors phis d'une fois déçus; et nous écoutions avec étonnement, mais non sans envie, ces échos du printemps d'un siècle que nous étions condamnés à connaître dans son automne désenchanté et stérile. Rien en effet ne peut aujourd'hui donner l'idée du mouvement qui avait été imprimé aux esprits après 1814, et qui était arrivé à son plein effet de 1820 à 1830. Il faudrait remonter jusqu'en 1789 pour trouver un pareil élan, une égale confiance, non seulement dans l'élite qui marchait en avant, mais dans le puhlic qui la suivait, ardent à toutes les nobles curiosités, passionné à toutes les controverses, sympathique aux réputations nouvelles, crédule jusqu'à l'illusion. Celle nation qui quelques années auparavant avait semblé flétrie, épuisée par les désordres révolutionnaires et le despotisme impérial, voyait sorlir de son sein redev, nu fécond une jeunesse éclose au souflle de la liberté, qui se précipitait dans toutes les directions du travail intellecluel, avec une chaleur parfois présomptueuse et téméraire, presque toujours sincère et généreuse. Elle prétendait renouveler la philosophie, créer l'histoire, ouvrir des horizons jusque-là fermés à la litléralure et à l'art, ressusciter la poésie; en

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