LA JEUiVESSE DE M. THIERS
Si presque tous les jeunes. gens étaient ainsi poussés vers l'opposition, tous n'y apportaient pas les mêmes doctrines et ne se disposaient pas à y suivre la même conduite,- Quelques-uns s'enrôlaient tout simplement sous la bannière du vieux libéralisme antibourbonien , sauf à rajeunir quelques uns de ses procédés. Ils ne cberchaient ni à renouveler ses principes qu'ils acceptaient comme des instruments tout faits d'attaque, nia le dégager de passions qu'ils partageaient ou dont ils jugeaient du moins utile de se servir : esprits plus positifs que théoriques, plus terre à terre que rêveurs, médiocrement soucieux des questions de doctrine et moins préoccupés de transformer le monde politique ou intellectuel que résolus à arriver; si bien que tout en appartenant à la jeune génération par leur âge, par la verdeur et l'entrain de leur talent, ils ne la représentaient pas dans ce qu'elle avait de plus profond et de plus nouveau.
Qui eût assisté, vers 1824, à l'une des réceptions de. M. Laffitte, eût aperçu dans la foule un jeune homme que sa petite taille suflisail à faire remarquer. Ses yeux singulièrement vifs semblaient illuminer les larges lunettes qui les recouvraient j ses lèvres
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fines, spirituelles, étaient presque toujours plissées par un sourire plein de malice. Sa voix, qu'il ne ménageait pas, était grêle, aiguë, auec le timbre et la cadence d'un accent marseillais dont rien n'était encore venu altérer la pureté et l'éclat. Sa démarche, ses manières, son sautillement continuel, le balancement étrange de ses épaules, un certain manque d'usage, sensible, dit un témoin, ménie dans la cohue mélangée qui encombrait les salons du Mécène de la gauche, dénotaient plus d'originalité que de distinction. Du reste, nullement embarrassé de sa personne, il allait, venait, abordait chacun sans façon, s'emparait des conversations, parlait à tous et de tout, racontait, discutait, tranchait, professait avec une volubilité pétulante. Se rapprochait-on, l'écoutait-on causer politique avec Manuel, finances avec le baron Louis , stratégie avec le général Foy, administration ou économie politique avec celui-ci, art ou histoire avec celui-là, avec cet autre mathématiques ou astronomie, — au premier abord, tant d'aplomb pouvait surprendre chez un jeune homme ; mais bientôt on était séduit et captivé par tant d'esprit. C'était plaisir de l'entendre, d'admirer cette abondance variée et lucide, cette verve souple et déliée, parfois nmtine et mordante, cette intelligence si rapide, si agile et si universelle. A côté de lui, on était presque toujours assuré de rencontrer un autre Provençal , aussi discret et réservé que son compagnon était en dehors, plus préoccupé de pa-
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raître profond que de se montrer abondant, ayant moins de promptitude et plus d'apprêt, affectant dans sa parole rare, et jusque dans sa prononciation, une sorte d'austérité grave et réfléchie qui contrastait a\ec sa figure charmante et jeune, encadrée d'une élégante chevelure; homme d'étude, non d'action, il s'effaçait volontiers derrière son ami, et, par désintéressement d'affection , peut-être aussi par un certain dédain des succès vulgaires, il ne semblait pas chercher à lui disputer l'attention de la foule. Ces deux jeunes gens, chacun les a déjà nommés, c'étaient M. Thiers et AI. Mignet'.
Pour les hommes de notre génération qui n'ont vu M. Thiers qu'en pleine possession de sa célébrité, il n'est peut-être pas sans intérêt de chercher à se le représenter tel qu'il apparaissait alors à son entrée dans la vie. Les moindres détails ne prennentils pas de l'importance, s'ils aident à discerner, derrière ce masque de vieillard connu de la France et du monde, le profil du jeune homme à demi voilé encore par Tobscurité de son origine? — On racontait que les deux amis, venant d'Aix où ils avaient fait leur droit, étaient débarqués à Paris, en 1821 , sans autres bagages que leurs lauriers académiques, une lettre de recommandation pour Manuel , leur compatriote, et une ambition fondée sur le juste
1 M. Thiers était né à Marseille eu 1797, M. Mignet à A\\ en