‹ Le parti libéral sous la RestaurationChapitre 35 sur 121 · LA JELX'ESSE DE AI. THIERS · texte numérisé non relu

LA JELX'ESSE DE AI. THIERS

sentiment qu'ils avaient de leur valeur, et sur la volonté où ils étaient de parvenir'. Ils étaient pauvres, et avaient dû au début se contenter d'une mauvaise petite chami)re au quatrième, dans un hôtel garni du dassage Montesquieu. Bientôt, avec le succès, la fortune , ou tout au moins l'aisance, était venue, surtout pour M. Thiers ^. L'ardeur curieuse de sa vive nature, qui lui faisait essayer de toutes les activités intellectuelles, le poussait aussi à goiifer des jouissances du luxe sous ses formes diverses. On le vit alors descendre de sa mansarde , se faire dandy, se

* M. Mignct était venu à Paris en juillet 1821, M. Tliiers deux mois plus tard. Les n lauriers académiques n dont il est ici question avaient été l'occasion d'un petit incident, où s'était montré l'espièglerie qui a toujours été l'un des caractères de l'esprit de AL Tbiers. L'Académie d'Aix avait proposé un prix pour l'éloge de \auvenargues. M. Tliiers concourut : il avait pour protecteur un des membres de l'Académie, AL d'Arlalan. A la cbaleur avec laquelle celui-ci défendit le mémoire de AL Tbiers, on en devina l'auteur, et les adversaires des ii libéraux i> firent alors remettre le concours à l'année suivante. AL Tbiers ne se tint pas pour battu. Aux approcbes du nouveau terme fixé , il fabriqua, en toute bâte et dans le plus grand secret, un second discours qu'il fit celte fois arriver de Paris par la poste. La cabale qui lui était hostile, heureuse d'avoir un concurrent si brillant à opposer au premier mémoire, s'empressa de faire #jccès au second, et lui décerna le prix, ne réservant à l'autre que l'accessit. Alais en décachetant les enveloppes qui contenaient les noms, on s'aperçut que les deux étaient de AI. Thiers. Les rieurs ne furent pas du côté des juges.

2 Plusieurs biographes racontent que, vers 1822, grâce au concours financier d'un riche Allemand, propriétaire de la Gazelle d'AitgsLoitrg, le baron Cotia, AI. Thiers avait acheté une action du Constitutionnel. Il était le prête-nom du baron , et avait part aux bénéfices très-considérables que rapportait cette action. Ce fut, dit-on, le début de la fortune pécuniaire du jeune écrivain,

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montrer sur les marches de Tortoni, conduire son cabriolet, monter h cheval, faire des armes et tirer le pistolet. Sa petite taille ne lui permettait pas d'obtenir en ce genre de vie des succès aussi incontestables que dans les choses de l'esprit. Les méchantes langues du temps semblent même s'être égayées parfois de ses aventures de sportsman; mais en dépit • des rieurs, il se reprenait à ces exercices avec une persistance que rien ne décourageait.

Ce n'était là, du reste, que le côté extérieur et secondaire d'une vie déjà fort occupée des travaux de l'intelligence et des luttes de la politique. Le jeune Thiers faisait de tout à la fois, avec une facilité surprenante : polémiques de presse, critique d'art, impressions de voyage, collaboration à des encyclopédies, publication de mémoires d'actrice, etc.; et surtout il commençait son Histoire de la Révolution. Tant d'occupations diverses ne sufQsaient pas à son activité j il projetait une histoire universelle, se croyait une vocation scientifique, s'éprenait des hauts calculs, traçait des méridiens à sa fenêtre , arrivait le soir chez ses amis en récitant, d'un accent pénétré, telle phrase de Laplace, et s'apprêtait à entreprendre un voyage de circumnavigation. Dès cinq heures du matin, il était sur pied, lisait ou écrivait six heures de suite chez lui, passait le reste de la journée dehors : l'aprèsmidi dans les bureaux du Constitutionnel, la soirée dans le monde. Jours d'ardeur sans j)aiville, d'entrain merveilleux pour cette intelligence curieuse,

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vive et prompte. Avide de tout comprendre, de tout savoir, encore plus empressé d'enseigner que d'apprendre, M. Tliiers croyait vite être arrivé à ce terme où, n'ayant plus besoin d'approfondir pour luimême, il ne lui restait qu'à expliquer aux autres; l'étudiant de la veille aimait alors h raconter ce qu'il venait de s'assimiler, avec la complaisance et la fierté d'un inventeur qui expose sa découverte, ne redoutant ni le détail, ni la spécialité, sachant rendre l'un amusant et l'autre intelligible. A cette époque cependant il questionnait encore, s'instruisait même plus avec les hommes que dans les livres; mais il n'écoutait bien que ce qui rentrait dans la direction de ses propres idées, passait outre sur ce qui les contredisait, et n'en recevait même pas l'impression'. De belle humeur, du reste, dans cette confiance en lui-même, amoureux de ses éludes, il vivait heureux, au milieu

* Dès lors M. Tliiers avait, en des matières où l'inspiration n'a aucune part et où tout repose sur la lente élude des fails, des partis pris qu'il conservera sa vie entière. Il raconlait un jour à AI. Sainte- Beuve : I Je fus présenté au Inron Louis ; fout d'abord il me parla de la liberté du commerce; j'arrivais tellr?ment avec ces idées que j'ai eues depuis, (jue je bataillai à l'instaut; je bataillai bravement et tant que je pus. Tel j'étais dès mon arrivée, cl ces idées que la nature m'avait données toutes laites, l'à'jc n'a fait que me les confirmer cliaque jour, s On remarquera cette expression : « es idées que la nature m avait données toutes faites, u Aussi, M. Sainte-Beuve ajoutc-f-il plus loin : a Ces natures si rapides de Tliiers et de quelques autres sont comme des torrents qui bruisscnt et n'écoutent pas, qui rejettent Inut ce (jui se présente de biais et ne reçoivent ([ue ce qui tombe dans le fil du courant, ((ui ne montrent que l'écume de leur propre flot et ne réllechissent pas le rivage. 0 toi, lac immense, vaste et calme miroir de Gœthe, où es-tu? »

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de l'abondance de ses idées, et dans l'altente de succès dont il ne doutait pas'. Rien en lui de cette ambition sombre et irritée, souvent le propre des hommes qui se frayent à eux seuls leur cbemin. Il n'était pas de la famille de ces esprits malheureux toujours en colère contre une société qui ne leur fait pas assez vite leur place — il savait bien qu'il ne serait pas long à prendre la sienne — et il ne considérait pas que ce fût entre lui et cette société un duel où l'un des deux dût périr.

Les opinions que AI. Thiers avait apportées de province, et au service desquelles il s'était trouvé aussitôt lutter, étaient celles que pouvait lui avoir données une éducation tout imprégnée des idées du dis-huitième siècle et des préjugés du mauvais libéralisme. On disait de lui dans la bonne ville d'Aix qu'il « écrivait bien, mais pensait mal». Les Bourbons lui paraissaient absolument incompatibles avec son idéal de régime politique, et il comptait bien que cette incompatibilité éclaterait à leurs dépens le jour qu'il cherchait à rapprocher, où ce régime serait appliqué. Mais c'était alors pour lui la seule manière de poursuivre leur renversement. On ne l'avait pas vu se mêler aux conspirations et aux sociétés secrètes; il avait trop d'esprit et de prudence pour se jeter dans d'aussi sottes et dange-

^ On raconle <iirii Aix, M. Thiers, simple l'tiuliaiil, sans fortune et sans protecteur, liisait conrainnicnt devant ses camarades : 4 (Jiiand nous serons ministres «

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