LES NORMALIENS DU GLOBE
sur ce côlc un peu comédien. On n'avait pas eu le temps de discerner ce que ces thèses avaient parfois d'un peu vague, de mobile et d'insuffisant. On était tout entier au spectacle émouvant de cet élan généreux, de cette réaction triomphante contre le sensualisme du dix-huitième siècle. M. Cousin était le grand agitateur dans l'ordre des idées philosophiques, vraiment le prince delà jeunesse pensante.
L'impulsion qu'il donnait ainsi de loin et du haut de sa chaire ne lui suffisait pas. Il vivait avec quelquesuns de ses disciples dans une sorte de camaraderie studieuse. Presque aussi éloquent dans ses conversations intimes que dans ses discours publics, orateur partout, môme devant son secrétaire, il séduisait vite et entraînait ses interlocuteurs par sa verve surabondante, par la richesse et la soudaineté de ses vues, par l'ardeur communicative de tant de jeunes espérances. S'il faisait de la philosophie son quartier général, ii ne s'y cantonnait pas, hasardait des poussées dans toutes les directions, lançait ses amis à la fois vers les grands travaux de l'intelligence et vers les luttes de la politique, voire dans les sociétés secrètes et les conspirations. Lui-même leur donnait l'exemple : en même temps qu'il poursuivait ses travaux de cabinet, il" s'affiliait au carbonarisme, voyait son cours suspendu en 1822, et se faisait arrêter à Berlin, en 1824, pour cause de propagande révolutionnaire.
Plusieurs de ces jeunes professeurs que M. Cousin
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avait à demi détournés de leurs études pour les jeter daus la politique se retrouvèrent parmi les fondateurs du Globe, et, en tète, le plus célèbre d'entre eux, qui lui aussi fut un maître. Physionomie attachante entre toutes , M. Jouffroy a exercé une action moins retentissante et moins étendue sur la foule, mais plus intime et plus pénétrante sur ceux qui l'approcliaient , notamment sur l'élite des rédacteurs du nouveau journal. « Il primait parmi nous, a dit l'un de ces derniers; il y avait en lui quelque chose de doux et d'imposant qui nous captivait, 5? La flamme de M. Cousin donnait toujours un peu l'idée d'un feu d'artifice. Chez M. Jouffroy on sentait, sous des dehors un peu froids, un foyer plus intense, plus vrai. Son ardeur opposante l'avait d'abord entraîné assez loin. Quand parcourant avec M. Dubois, vers 1820, ses montagnes du Jura, il leur arrivait de passer la frontière , les deux amis s'imaginaient être délivrés du poids étouffant d'on ne sait quelle tyrannie, et ils entonnaient la Marseillaise, comme un défi et une espérance. Naturellement suspect au gouvernement qui lui avait bientôt retiré ses cours au collège Bourbon et à l'Ecole Normale, M. Jouffroy fut, vers 1822, amené à réunir chez lui quelques élèves d'élite auxquels il continua ses leçons. Ce fut ainsi que son modeste appartement de la rue du Four se trouva être le berceau de l'école du Globe.
Là AL l'ilet et M. Duchàtel se rencontrèrent en
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effet pour la première fois avec W\\. DuJ3ois et Damiron , représentant, les uns et les autres, ces deux groupes d'origines si diverses, dont le rapprochement et l'action commune devaient faire le caractère propre et le succès du nouveau recueil. Avec quel charme ému , avec quelle piété de souvenirs, les rares auditeurs de ce cours intime en ont parlé plus tard! Dans leurs récits, cette petite chambre qui s'ouvrait mystérieusement chaque semaine et qui se refermait, la clef en dedans, quand tous les invités étaient présents, semble se transformer en une chapelle à huis clos, où l'on va écouter, avec une ferveur discrète et attendrie, non un discours, ni même un enseignement, mais la prédication et comme la première révélation d'une religion nouvelle. Rien ne manquait pour exalter ces imaginations de vingt ans , pas même la saveur d'une sorte de persécution. On a fait revivre à nos yeux le jeune professeur, dont la belle et mélancolique figure avait une expression si douce et si fîère, si profonde et si rêveuse, si sereine et si triste, si loyale et si réservée. On nous a dépeint ces yeux d'un bleu pâle qui étaient en quelque sorte tournés au dedans de lui-même, comme s'il était tout occupé à lire et à comprendre un livre intérieur, et ce « regard d'exilé » qui laissait entrevoir dans le fond de cette àme le mystère de ses souffrances et de ses regrets. Ses joues amaigries étaient creusées, sa grande taille voûtée par le mal qui déjà consumait sa vie. Debout