LES XORMALIEXS DU GLOBE
Nous aimons mieux voir et analyser en lui l'état d'âme de cette jeune génération dont il était en quelque sorte le directeur spirituel, le maître de vie intérieure le plus écoulé, et dont il résumait, avec une sensibilité et une distinction particulières, les beautés et les misères, les espérances et les déceptions, les aspirations et les chutes.
M. Jouffroy continuait la réaction spiritualiste et rationaliste, si brillamment entreprise par M. Cousin. Mais le caractère dislinctifde sa philosophie est ce qu'on a pu appeler sa piété. Il était arrivé chrétien à l'Ecole normale; dans ce milieu d'incrédulité, entouré d'objections «semées, a-t-il dit, comme la poussière dans l'atmosphère qu'il respirait n , subissant aussi peut-être l'action perverse de cet orgueil de l'intelligence qui est parfois le vice caché des natures les plus droites, il perdit bientôt la foi. Il a raconté lui-même ce drame de son àme dans une page connue, qui a été publiée après sa mort, et qui demeure comme l'un des gémissements les plus poignants et les plus désolés, l'un des sanglots les plus vrais et les plus éloquents de la littérature contemporaine'. AI. Jouffroy s'avoua alors incrédule; seu-
' « Je n'oublierai jamais la soirée de décembre, où le voile qui me dérobait à moi-même ma propre incrédulité fut déchiré. J'enteads encore mes pas dans cette chambre étroite et nue où, lon<]temps après l'heure du sommeil, j'avais l'habitude de me promener; je vois encore cette lune, à demi voilée par les nuages, qui en éclairait par intervalles les froids carreaux. Les heures de la nuit s'écoulaient, et je ne m'en apercevais pas; je suivais avec anxiété ma pensée qui, de
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lement, il ajoutait aussitôt qu'il détestait sou incrédulité. Désormais l'effort obstiné, désespéré de sa philosophie tendit à trouver une croyance qui remplaçât sa foi perdue, et lui donnât « la lumière et la paix». 11 travaillait, non pour contenter une curiosité, mais pour calmer une inquiétude. La vie serait trop dure à vivre , disait-il , si l'énigme devait toujours peser sur elle! Et plus tard, quand sa sauté le condamnait à la retraite, il écrivait dans un langage presque chrétien : « Je ressens tous les bons effets de la solitude. La maladie est certainement une grâce que Dieu nous fait, une sorte de retraite spirituelle qu'il nous ménage, pour nous reconnaitre, nous retrouver et rendre à nos yeux la véritable vue des choses' .«A cette hauteur et avec celte profon-
couche en couche, descendait vers le fond de ma coDscience, et, dissipant l'une après l'autre toutes les illusions qui m'en avaient jusquelà dérobé la vue, m'en rendait, de moment en moment, les détours plus visibles. En vain, je m'attachais à ces croyances dernières, comme un naufragé aux débris de son navire; en vain, épouvanté du vide inconnu dans lequel j'allais flotter, je me rejetais pour la dernière fois avec elles vers mon enfance, ma famille, mon pays, tout ce (jui m'était cher et sacré; l'inflexible courant de ma pensée était plus fort : parents, famille, souvenirs, croyances, il m'obligeait à tout laisser : l'examen se poursuivait, plus obstiné et plus sévère, à mesure qu'il approchait du ferme , et il ne s'arrêta que (piand il l'eut atteint. Je sus alors qu'au fond de moi-même, il n'y avait plus rien qui lût debout. — Ce moment fut affreux, et quand, vers le matin, je me jetai épuisé sur mon lit, il me sembla sentir ma première vie, si riante et si pleine, s'éteindre, et derrière moi s'en ouvrir une autre, sombre et dépeuplée, où désormais j'allais vivre seul, seul avec ma pensée qui venait de m'y exiler et (jue j'étais tenté de maudire, t (JoLKKRov. — Xoiiceatix Mélanges , p. 3V )
1 Le côté pieux et religieux de la philosophie de il. Joufiroy a été