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deur, nous voici bien loin des polémistes superficiels et vulgaires de la vieille école libérale. Quelle différence avec cet esprit du dix-huitième siècle, frivole dans ses négations, ricanant dans son incrédulité! C'est l'accent autrement grave du dix- neuvième siècle, religieux alors même qu'il s'égare hors du christianisme '.
Au début, M. Jouffroy s'était élancé, avec une confiance qui n'était pas sans orgueil, à la recherche de la croyance dont il sentait le besoin et qu'il prétendait atteindre par sa seule raison. Mais les années se succédaient, et l'œuvre n'avançait pas. Il était trop sincère pour ne pas reconnaître qu'il était toujours dans le même néant. Le dénùment de son âme le faisait cruellement souffrir. « Par intervalles, a-t-il écrit, quand j'étais à rêver la nuit à ma fenêtre, ou le jour sous les ombrages des Tuileries, des élans intérieurs, des attendrissements subits, me rappelaient à mes croyances passées, à l'obscurité, au vide de mon àme, et au projet toujours ajourné de le combler ^. » Ce devait être la douleur de toute sa
très-bien mis en lumière dans un remarquable article de AI. Caro, publié par la Rente des Deux Mondes du 15 mars 1865.
^ Dans (juebpies écrits de polémique , par exemple dans l'article trop fameux que le Globe a publié sous ce litre : Comment les dogmes finissent , la fjravilé respectueuse de M. Jou(fi-oy lait place parfois à une inspiration plus amère et plus dédaigneuse, à une sorte de fanatisme anticbrétien. Alais c'était l'entraînement momentané de la lutte : ce n'était pas l'expression réfléchie et durable de la pensée du philosophe.
2 Obligé par la maladie de passer quelque temps dans son pays
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lie. Là est le secret de cette tristesse inconsolable, qui, chaque nnuée , était plus profondément gravée sur les traits de son visage et qui se trahissait dans ses écrits. On a remarqué que le mot de « mélancolie » revenait sans cesse sous sa plume et sur ses lèvres. Parlout il laissait apparaître un chagrin intime, même dans les cérémonies où régnent d'ordinaire des inspirations plus sereines, et il disait un jour, en s'adressant à des enfants dans une distribution de prix : « Le sommet de la vie vous en dérobe le déclin. De ses deux pentes, vous n'en connaissez qu'une, celle que vous montez. Elle est riante, elle est belle, elle est parfumée, comme le printemps. Il ne vous est pas donné, comme à nous, de contempler l'autre, avec ses aspects mélancoliques, le pâle soleil qui l'éclairé et le rivage glacé qui la termine. Si nous avons le front triste, c'est que nous la voyons. »
natal , la vue des lieux témoins de son enfance chrétienne aviva encore la douleur de ses regrets du passé et de son impuissance dans le présont, e Tout était comme autrefois, disait-il, excepté moi. Celte é;[lise, ou y célébrait encore les saints mystères, avec le même rccvicilUmtiit ; ces champs, ces bois, ces fontaines, on allait encore au printemps les bénir; cette maison, on y élevait encore, au jour marqué, un autel de fleurs et de feuillage; ce curé, qui m'avait enseigné la foi, avait vieilli, mais il était toujours là, croyant toujours, et tout ce que j'aimais, tout ce qui m'entourait, avait le même cœur, la même âme , le même espoir dans la foi. .Moi seul l'avais perdue, moi seul étais dans la vie sans savoir ni comment, ni pourquoi; moi seul, si savant, ne savais rien; moi seul étais vide, agité, aveugle, inquiet. Devais-je, pouvais-je demeurer plus longtemps dans celle siluation? »
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S'il sembla, vers ses derniers jours, entrevoir plus de lumière, c'est qu'il se rapprocha un peu de ce foyer de vérité chrétienne dont, jeune homme, il s'était éloigné '= Il n'eut pas le temps d'accomplir, si ce n'est peut-être dans le mystère de son àme, le pas dernier et décisif. Il est mort à quarante-six ans, laissant à tous ceux qui l'ont approché un souvenir profond et voilé de tristesse, sans avoir trouvé la solution qu'il s'était obstiné à chercher hors du christianisme, sans avoir pu édifier un corps de doctrine, ni même rédiger un livre complet. Les résultats de vingt ans d'étude et de méditation n'avaient abouti en effet qu'à quelques fragments épars, et, fait justement remarqué, dans ces matériaux non coordonnés qui constituaient la philosophie du plus religieux des spiritualistes, une place était entièrement vide, celle de la théodicée. La leçon mérite d'être recueillie, car elle a une portée générale. Xous trouvons en AI. Jouffroy les aspirations élevées qui honoraient l'école du Globe et la distinguaient des survivants ou
1 Peu de temps avant sa mort, il disait à un évèqiie, son compatriote et son ami : « Monseigneur, je ne suis pas de ceux qui penseut que les sociétés moderues peuvent se passer du christianisme. Je ne l'écrirais plus aujourd'hui, d — Au curé qui préparait sa fille à la première commuuiou, il disait à propos de liamennais devenu du même coup schismaticpie , rationaliste et panthéiste : » Hélas, monsieur le curé, tous ces systèmes ne mènent à rieu. Mieux vaut mille et mille fois un bon acte de foi chrétienne, n Et ce prêtre put écrire i son tour : » Je crois que la foi s'était rallumée dans le cœur de ce pauvre Jouffroy. 5 Ces faits sont rapportés par M. .Amédée de Margerie, daus un excellent article qu'a publié le Cori-espondant du 25 Juillet 18^7.
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des imilatcurs du dix-huitième siècle; mais sa vie morale nous aj)porte aussi le spectacle de cet avortement douloureux auquel aboutit toujours la présomption rationaliste. De Tliistoire de cette âme, — qui est l'histoire de toute une génération, — ressort Timpuissance de la raison la plus pure et la plus éclairée à se créer, à elle seule, une croyance qui remplace la foi chrétienne, qui puisse donner la « lumière » et la « paix j? , si vainement cherchées par l'infortuné Jouffroy.
Avec M. Dubois, on descend de ces hautes régions; on sort des crises de la vie intérieure, pour se mêler davantage aux luttes plus banales des partis. Principal fondateur du Globe, M. Dubois y exerçait à peu près les fonctions de rédacteur en chef. C'était lui d'ordinaire qui traitait les questions se rattachant à la politique quotidienne. Moins philosophe que M. Jouffroy, il était plus militant, plus homme de presse. Quoique jeune (il avait vingt-neuf ans en 1824), sa carrière de professeur avait été déjà fort agitée. Révoqué une première fois en 1815, puis replacé, il s'était vu de nouveau suspendu en 1821. Il avait été engagé plus avant qu'aucun de ses collaborateurs dans les sociétés secrètes, et c'était lui qui donnait contre le gouvernement la note la plus aiguë et la plus batailleuse. Une verve bretonne, parfois un peu rude, mais de jet franc et vigoureux, un style ardent et âpre, faisaient de ce professeur devenu journaliste un polémiste redoutable. Seulement,
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malgré des saillies parfois supérieures, il y avait chez lui quelque chose d'incomplet et d'inégal qui explique comment, en fin de compte, il se trouvera dépassé de beaucoup par ceux auxquels il paraissait alors servir de chef. Sainte-Beuve a dit de lui dans une de ses notes : u M. Dubois serait plus (ju'un homme de talent, s'il y avait persistance en lui, s'il mettait bout à bout tous les fragments et les éclats successifs de son talent. Mais il a toutes les nuits des espèces d'attaques nerveuses et de somnambulisme qui font tout manquer... Son esprit est comme un acier trempé, mais d'une trempe un peu aigre; à tout coup, l'épée perce, mais casse; il faut la refaire, w Toutefois il avait une qualité précieuse pour un directeur de journal : l'initiative, Je don de susciter et d'employer l'activité de ses collaborateurs, d'éveiller autour de soi des idées que les autres mettaient en œuvre. Ses amis ont écrit des articles dans le Globe, mais c'est lui vraiment qui a fait le Globe.
Les autres Normaliens avaient un rôle plus effacé. Parmi eux, AI. Damiron, quoique l'aîné de M. Jouffroy, n'était que son disciple et son reflet un peu pâle. La plupart traitaient surtout les questions littéraires. M. Sainte-Beuve, qui venait d'atteindre ses vingt-deux ans, commençait ses excursions de curieux et de dilettante à travers les églises , les écoles et les opinions, trop mobile et trop personnel pour
qu'on puisse le classer dans aucune.
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Les Xormaliens, nous l'avons dit, n'étaient qu'un des éléments de la petite armée du Globe. A côté d'eux, étaient les jeunes gens venus du monde politique : M. de Rémusat et AI. Duchàtel , tous deux titrés et fils de hauts fonctionnaires de l'Empire; M, Vitet, appartenant à une famille respectée de la bourgeoisie lyonnaise , dont le grand-père avait été parmi les modérés de la Convention et dont le père, par scrupule libéral, était demeuré volontairement à l'écart sous l'Empire'- M Duvergier de Hauranne, fils d'un député notable du centre gauche. Plus jeunes en général que leurs alliés du professorat*, ils apportaient à l'œuvre commune des qualités que ceux-ci ne pouvaient avoir : la connaissance plus directe de la scène et des acteurs, l'expérience que donne la fréquentation de la haute société et que ne supplée pas le travail de cabinet, cette aisance et ce bon ton de l'esprit qui viennent de l'usage du monde.
* C'est par erreur que presque tous les biographes , même les plus autorisés, iiidi(picnt M. Vilet comme ayant été à l'Ecole norm:ile. Il n'en avait jamais fait partie et n'avait rien de l'esprit » normalien !> .
- Lors de la fondation du Globe, en 1824, M. de Rémusat avait T-infjt-sept ans, M. Duvergier de Hauranne vingt-six, M. V^itet vingtdeux, et M. Duchàtel vingt et un.