‹ Le parti libéral sous la RestaurationChapitre 44 sur 121 · LES MOXDAIMS DU GLOBE · texte numérisé non relu

LES MOXDAIMS DU GLOBE

C'était parfois pour eux une occasion de légère divergence avec les Normaliens auxquels ils auraient désiré plus de mesure, plus d'esprit politique, quelque chose de moins absolu dans le fond, et de moins pédant dans la forme. Ils apporlaient un vaillant concours à leurs compagnons d'armes, bravant, sans souci du respect humain, l'étonncment avec lequel une partie de leurs amis les regardait devenir journalistes assidus, en compagnie de professeurs et d'hommes de lettres.

Le plus âgé, et alors le plus en vue, était Charles de Rémusat; on se trouve ainsi conduit à l'étudier comme le type de la partie mondaine et en quelque sorte aristocratique de la rédaction du Gluhe. Son éducation s'était faite autant dans le salon de sa mère qu'au collège. Chez la comtesse de Rémusat, attachée à la cour de Napoléon, se réunissait la fraction la plus polie de la haute société impériale. Dans cette atmosphère d'élégance lettrée, un peu légère et artificielle, de goût raffiné, mais froid, d'idées tempe» rées, tolérantes par indifférence, mêlées d'ancien régime et de révolution, ne passait aucun de ces souffles puissants qui fécondent ou renversent. C'était la quintessence gracieuse d'une époque où, comme l'a dit M. de Rémusat lui-même , « on avait de l'esprit , mais où l'on ne pensait pas » . Que le fils de l'aimable comtesse soit sorti de là homme du monde accompli, en ayant le ton, la causerie facile sur tout sujet, le sentiment du ridicule, artiste déli-

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cat, expert en litléralure légère, lournant agréablement et vivement la devise ou la chanson, — rien de plus naturel. Qu'il en soit sorti sceptique souriant et railleur poli, malicieux sans amertume et sans colère, sinon sans passion, accoutumé à ne pas dire toute sa pensée et surtout à ne pas la publier, plus amateur qu'auteur', se prenant à tout et ne s'attachant nulle part, très-curieux d'esprit et d'une volonté nonchalante, ayant l'intelligence des tempéraments, le goût des transactions et l'habitude de l'indécision, prêt à remettre toujours en question son propre sentiment, fuyant sous un examen un peu serré, sans qu'on puisse jamais trouver en lui le fond solide et définitif; esprit critique, plus désireux de balancer des objections que de résoudre un problème, évitant de prendre parti par crainte d'être dupe, d'ailleurs presque disposé à croire qu'une affirmation trop nette est chose brutale et de mauvais ton , donnant comme le dernier mot du travail intellectuel, non la foi, mais une « philosophie d'impartialité » qui parviendrait à tout comprendre, sans rien conclure, — c'est encore fort naturel. On est davantage surpris que ce même jeune homme soit un des ouvriers les plus laborieux dans les choses de l'esprit, adonné à toutes les études sérieuses, historien, philosophe, homme politique, ne croyant pas déroger en devenant l'ami et le colla-

' M. Royer-CoIIanl disait de AI. de Rémusat : » C'est le premier des amateurs dans tous les genres »

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borafeur de professeurs de collège, attendant à peine ses vingt ans pour se faire imprimer, traduisant le De lecjibus de Cicéron pour son maître, M. Leclerc, et faisant connaître au public français le Ibéàtre de Gœtbe; en un mot, tout entier aux efforts, aux espoirs, aux ambitions de cette génération qui, parlie à la conquête d'un nouveau monde moral, prétendait réagir précisément contre l'esprit politique, philosophique, littéraire, si longtemps florissant dans le salon de madame de Rémusat. C'est qu'au moment où l'adolescent sortait du collège, la Restauration succédait à l'Empire ; il avait reçu en plein visage le vent de liberté qui avait alors parcouru la France, et lui-même a souvent raconté quelle sorte d'émancipation, quel puissant éveil s'étaient aussitôt produits dans son intelligence.

Ainsi était-il devenu, bien que son origine ne semblât pas l'y destiner, l'un des représentants les plus brillants et les plus actifs de la jeunesse libérale dont l'esprit s'était ouvert aux jours heureux de 1814. Il se sentait qualité pour parler en son nom. Dès 1818, — il n'avait alors que vingt et un ans, — six années avant la fondation du Globe, quatre ans avant l'arrivée de AI. Thiers à Paris, il avait écrit en quelque sorte le manifeste de cette jeunesse, et signitié son congé à la vieille génération qui seule cependant paraissait occuper alors l'arène politique, dans les Chambres et même dans la presse. « Qui possède l'esprit du siècle? demandait-il. Le cherchera-

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l-on dans ceux qui, ayant participé aux événements et joué un rôle, ont un personnage à soutenir? Xon, ils ont pris, pour ainsi dire, des engagements auec les faits; ils ont un passé'. » Cet esprit du siècle, on le trouvera dans la jeunesse, dans ce que M. de Rémusat appelait « cette société naissante, la moins apparente, mais la plus réelle et la plus forte ». Puis il ajoutait : « Que ceux donc qui veulent traiter avec nous apprennent à nous connaître. Ils verront que cette roideur hautaine, ce ton présomptueux qu'ils nous reprochent, n'est que la confiance dans notre cause, le sentiment d'un droit que nous défendons. » Cet écrit avait fait quelque bruit. M. de Barante en ayant parlé à M. Guizot, celui-ci l'avait publié dans \e?> Archives johilosopJiiques, avec une introduction fort élogieuse, et avait adiré chez lui le jeune publiciste, pour l'associer à ses travaux. Madame de Broglie lui

' Plus loin , avec une fermeté de style et une vigueur d'observatiou remarquables chez un écrivain de vingt et un ans, le jeune de Rémusat revenait sur les raisons qui lui ([lisaient condamner la génération précédente : « Le malheur, en déieloppaut (luclques émotions honorables et généreuses, avait brisé les âmes. Les excès de nos années sinistres avaient pu ranimer les sentiments de la justice et de riiumanifé; mais ils avaient intimidé la volonté, humilié la raison. Ou avait cessé de se croire fait pour se gouveriier soi-même. On s'était habitué à redouter le besoin aventureux do penser et d'agir qui avait poussé tant d'hommes obscurs sur la scène éclatante de la politique. On s'était repris d'un goût légitime pour la vie paisible et régulière, pour les affections de famille, pour les vertus privées qui paraissaient les seules solides, depuis que les vertus publiques avaient mal tenu leurs promesses. C'est de ce temps que date l'existence d'une classe d'hommes fort nombreuse, les honnêtes gens mauvais citoyens, i

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avait écrit; et un jour, comme M. Royer-CoUard disait d'un ouvrage, avec son accent terrible : «Je ne le relirai pas » , il s'était retourne aussitôt vers le jeune de Rémusat et avait ajouté: «Je vous ai relu, monsieur. »

On le voit, c'était aux doctrinaires que M. de Rémusat paraissait alors se rattacher. Il n'avait pas personnellement à se plaindre de la Restauration. Son père n'avait perdu les dignités de cour dont il jouissait sous l'Empire que pour devenir préfet de la monarchie. Lui-même, pendant les ministères du centre , avait commencé à prendre pied dans les fonctions publiques, et son jeune talent avait été utilement employé dans la presse ministérielle. En 1820, la réaction à droite le jeta dans une opposition qui devait s'accentuer de jour en jour. Rendu plus libre encore par la révocation de son père, en 1822, il put alors montrer son véritable fond. Il était en réalité plus à gauche que n'avaient dû le faire croire sa liaison avec les doctrinaires et une modération de langage qui tenait à la fois de son scepticisme et de ses habitudes de société. Une autre influence était venue d'ailleurs contre-balancer celle que M. Guizot avait jusque-là exercée sur lui. En 1823, dans une fêle donnée au château de Sainl-Ouen par M. Ternaux , il avait rencontré M. Thiers et contracté avec lui une liaison plus étroite qu'aucun des autres jeunes gens qui devaient collaborer au Globe. Les deux nouveaux amis furent ensemble les rédacteurs les

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plus actifs des Tablettes. Quand ce journal disparut, M. Thiers songea à fonder avec M. Mignct un autre recueil; il rint d'abord trouver M. de Rénuisat : « Sachez, lui dit-il, que je ne ferai jamais rien sans vous demander d'en être. » Il a, dit-on, tenu parole.

Le jeune disciple de M. Guizot n'aurait pas été homme cependant à suivre M. Thiers au Constitutionnel, parmi les survivants de l'Empire et du jacobinisme. Son genre d'esprit, ses origines d'éducation, lui inspiraient trop de répugnance pour les violences et surtout pour la vulgarité de la politique et de la philosophie révolutionnaires. D'une part, il avait horreur de la routine; de l'autre, hardi dans les idées abstraites, il évitait les jugements trop tranchés sur les faits , les attaques trop agressives contre les personnes. C'était, sur tous les points, le contraire de M. Thiers. Aussi M. de Rémusat préféra-t-il se joindre aux fondateurs du Globe. D'ailleurs, s'il n'avait aucune attache de sentiment pour la dynastie, il n'apportait aucun parti pris de révolution. Ce n'est pas qu'il n'allât peut-être, en cet ordre d'idées, plus loin que certains de ses collaborateurs. Il ne se proposait pas le renversement pour but; mais il l'acceptait, comme une éventualité, une chance, qui, de jour en jour, lui parut plus probable et, à la fin même , presque souhaitable '.

1 Plus tard M. de Rénuisat révélait en partie ce (in'avaient été ses propres sentiments, quand il disait de la France : « Elle eut ton-

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En face de la monarchie, l'attitude de M. de Rémusat n'était donc celle ni d'un ennemi déclaré, ni d'un ami sur; vis-à-vis de la droite, elle était celle d'un adversaire absolu. Déjà en 1818, dans l'écrit auquel on a fait allusion, il avait déclaré très-nettement la guerre à tous ceux qui rêvaient la contrerévolution :

« Sachez bien que vos souvenirs sont de la fable pour nous. Ce sont les restaurateurs du passé qui nous semblent d'imprudents novateurs et, peu s'en faut, des rebelles. Vos idées conservatrices sont à nos yeux de dangereux desseins. Ce que vous appelez concession, nous l'appelons droit. Ce qui vous paraît exception, nous le tenons pour un principe. En tout genre le terrain qu'on nous reproche d'avoir envahi, nous le regardons comme un patrimoine. Nous héritons d'une conquête, voilà tout. "

Ainsi, au nom de la jeune génération, il invoquait la Révolution et s'y rattachait étroitement. Sans doute, il n'en acceptait pas toutes les traditions sans réserve, et il lui semblait « faux et dangereux « de prétendre que la Terreur avait été nécessaire. Alais, parlant de 89 : « La nation , disait-il, ne fut pas aussi imprudente qu'on l'a répété... Elle fit ce

jours plus de colère contre la Restauration que de haine; sans se soucier de la voir durer, elle ne travailla jamais à l'abattre , et lors même qu'elle s'emporta jusqu'à souhaiter sa chute, elle voulut toujours n'en pas répondre et laisser à la monarchie le triste honneur de se précipiter dans l'abîme. »

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qu'elle avait à faire... L'hésitation n'eût rien valu. » Et il donnait comme mot d'ordre à la jeunesse : « La Révolution à continuer. » Ce n'était pas dans sa pensée une Révolution en carmagnole; c'était une Révolution qui ne choquât point la bonne société , qui fît peut-être de grosses choses, mais ne dît pas de gros mots. D'ailleurs, non sans quelque subtilité, il établissait une grande différence entre u l'esprit révolutionnaire » dont il ne voulait pas, et « l'esprit né de la Révolution 55 qu'il exaltait; il disait à ce propos, dans ce même écrit de 1818 :

« Nos pères avaient la mission de détruire; la nôtre est de conserver. Agressifs dans leurs bouches, les mêmes principes nous restent, modifiés et convertis en instruments d'ordre et de protection. L'esprit de révolte n'est pas en nous Si quelques-uns semblent en garder les formes et le langage , ce sont des traînards de l'ancienne armée , des imitateurs maladroits qui se trompent d'époque. Que nos adversaires ne s'y méprennent point; qu'ils ne confondent pas l'esprit révolutionnaire et l'esprit né de la révolution; l'un entreprend, l'autre termine. Si quelques-uns dans nos rangs ont de contraires apparences, tenez pour certain qu'ils manquent d'étude et de méditation, et que leur intelligence étroite et inconséquente les égare hors delà grande voie où nous marchons... Disons-le pour rassurer les plus prudents, la tendance est au repos ; la France veut la paix, n

Nous ne prétendons pas être arrivés à préciser d'une façon bien nette le point où s'arrêtait à gauche l'esprit du jeune de Rémusat. Sa nature incertaine

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